Combiner les logiques effectuale et causale dans la démarche entrepreneuriale

L’incertitude qui caractérise un projet entrepreneurial rend particulièrement pertinente une approche particulière que j’ai déjà abondamment décrite sur ce blog, l’effectuation (voir une présentation de l’effectuation ici). On a tendance à opposer la logique effectuale à la logique classique dite « causale », dominante dans notre enseignement et dans notre mode de gestion en général (voir ma note sur cette opposition). Toutefois, si les deux logiques sont différentes, cela ne signifie pas que l’entrepreneur ou le manager ait à faire un choix en tout ou rien pour son projet. Au contraire, elles peuvent se combiner et se compléter, et ce pour deux raisons: d’une part parce que tous les domaines de décision de la vie d’un projet entrepreneurial ne sont pas soumis à une incertitude radicale de type ‘knightienne’, et d’autre part parce que cette incertitude tend à diminuer dans le temps.

Combinaison selon les domaines de décision

Tous les domaines de décision de la vie d’un projet entrepreneurial ne sont pas soumis à une incertitude knightienne. Par exemple, si le projet consiste à reprendre une technologie existante pour essayer de la commercialiser sur un nouveau marché, il n’y aura a priori aucune incertitude sur l’aspect technologique du projet. L’incertitude portera seulement sur le marché. Les modes de raisonnement pourront donc être différents sur chacun des domaines. L’incertitude du marché appellera une approche plutôt effectuale, c’est à dire émergente et basée sur des heuristiques, tandis que la partie technologique, peu incertaine, pourra être gérée avec les outils classiques basés sur la logique causale, ou déterministe, comme la gestion de projet, les systèmes de qualité, des objectifs clairs, etc. Il est donc important que l’entrepreneur soit à même de diagnostiquer la nature de chacun des domaines de décision pour évaluer son niveau d’incertitude. Ce n’est malheureusement pas toujours facile.

Combinaison dans le temps

L’incertitude propre à un domaine de décision tend à diminuer dans le temps, ne serait-ce qu’en résultat de l’action de l’entrepreneur dont l’objet est précisément cette réduction. Par exemple, l’incertitude quant au marché potentiel d’une technologie donnée se résout peu à peu soit d’elle-même (le marché se développe), soit en travaillant avec des clients potentiels et en co-construisant la solution avec eux. Au bout d’un moment, un certain nombre d’inconnues sont peu à peu levées. Dès lors que cette incertitude se réduit, il devient envisageable de basculer d’une logique effectuale, pertinente lorsque l’incertitude est forte, à une logique causale, pertinente lorsque celle-ci est faible. Ainsi, après une période initiale de co-construction et lorsqu’un nombre assez important de parties prenantes, clients et partenaires, ont rejoint le projet commence-t-on à avoir une preuve de la viabilité de ce dernier, et une idée de qui sera intéressé par notre offre et pourquoi. Une étude de marché, qui aurait été inutile et dangereuse auparavant, devient dès lors pertinente, ne serait-ce que parce que l’on connaît les questions à poser, et à qui les poser. De même, on pourra procéder à une segmentation du marché chose qui, là encore, n’aurait eu aucun sens en incertitude forte.

En conclusion, l’entrepreneur non seulement doit choisir la logique de base qu’il utilise au niveau des principaux domaines de décision de son projet, mais il doit être prêt à changer de logique pour un domaine donné dès lors que l’incertitude propre au domaine change. Notons que l’incertitude ne va pas forcément toujours dans le sens de la réduction. Un domaine jusque-là simple peut devenir incertain, comme par exemple dans le cas d’une nouvelle législation ou de l’arrivée d’un nouveau concurrent. On voit donc que loin d’être antinomiques, les logiques causale et effectuale sont complémentaires.

Voir ma note sur l’opposition causale-effectual.

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4 réponses à “Combiner les logiques effectuale et causale dans la démarche entrepreneuriale

  1. Bonjour,

    J’ai decouvert recemment votre blog qui me parait tres interessant.
    Neanmoins la plupart des theories et modeles mentionnes me semblent connus alors que je les decouvrent.

    Apres reflexion je me suis rendu que deux disciplines que j’ai etudiees en amateur

    ( les modeles de psychologie sociale de Beauvois et Joule
    Ainsi que le modele de la theorie de la mediation
    http://www.institut-jean-gagnepain.fr/ et LIRL.
    Ce dernier est assez complexe mais une fois mairtrise tres operationnel. )

    me permettent de dire « ah oui, je connais ce point particulier »
    presque a chaque fois.

    Plus globalement si les futurs manager n’ont pas de formation en au minimum psycho sociale (Beauvois Joule) et anthropologie (Gagnepain) cela est bien dommage car ils ne peuvent comprendre leur environnement sans les avoir etudiees. Et encore moins manager qui que soit ou quoi que ce soit.

    Faites une place majeure dans leur cursus a ces disciplines est a mon avis primordial pour que les managers n’agissent plus au petit bonheur la chance.

  2. Didier BERNARD

    Merci Philippe pour votre réponse à mon commentaire sur votre billet précédent ( euh … là cela devient compliqué). A votre disposition pour creuser sur ces thèmes !

    Merci aussi à Jean-Luc Gaidon et à bsadacheng qui ouvrent d’autres voies.

    Plus concrètement, il me semble que ces billets et ces échanges interrogent sur les cadres de référence mis aujourd’hui à la disposition des entrepreneurs et plus généralement des managers.

    Peut on à l’instar de de Gaulle qui réclamait « un normalien qui sache écrire » -ce fut Pompidou- s’interroger sur les limites du système « learning by doing » et réclamer des « entrepreneurs qui connaissent l’entrepreneuriat » ?

    Ces concepts que vous évoquez dans votre blog, d’autres sans doute que vous traitez par ailleurs, parvenez vous à les transmettre à vos étudiants, et si oui comment y parvenez vous ? ou bien sont ils réservés aux chercheurs, aux curieux et aux doctorants ?

    Le sujet me passionne, je serais heureux de connaitre votre point de vue à cet égard.

    Très cordialement

    Didier

    • Bonjour
      Les concepts comme ceux de l’effectuation sont en fait « découverts » par les chercheurs qui s’intéressent à ce que font les entrepreneurs qui réussissent, pas à ce que l’on en dit ou même à ce que les entrepreneurs en disent. Cela reste difficile à transmettre aux étudiants car ceux-ci restent – surtout en France – très formatés par la logique causale et surtout en attente de structuration forte. L’effectuation est souvent perçue comme chaotique et sans méthode, ce qu’elle n’est pas: elle est basée sur des heuristiques, ce qui est différent.
      C’est à la création d’une véritable culture de l’incertitude qui faut s’atteler…
      Merci

  3. didier bernard

    Bonjour et merci de votre retour.

    J’adhère pleinement à votre conclusion.

    Je me demande en revanche si la difficulté de transmettre ne viendrait pas plutôt de ce que ceux qui en auraient la charge ne sont pas conscients de l’enjeu, ou bien renoncent par avance à y aller.

    Les étudiants sont attente de structuration …? l’effectuation, les heuristiques constituent une forme diantrement utile de structuration. Et leurs ‘dispositions causales’ sont autant une contrainte qu’une opportunité.

    Il faudrait des enseignants-entrepreneurs qui relèvent le défi…!

    db

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