Les causes du déclin d’une société sont souvent internes. Elle sont liées aux croyances qu’elle conserve ou adopte qui empêchent son adaptation à un monde qui change. Lorsqu’une crise les fragilise, elle est tentée d’adopter des croyances extérieures qui promettent une solution facile. Celles-ci peuvent s’avérer fatales. C’est ce qui est arrivé à l’Europe. Depuis une vingtaine d’années, elle s’est persuadée qu’il fallait sacrifier son industrie et son agriculture et renoncer au progrès technologique pour sauver l’environnement. Cette croyance est toxique et il est urgent qu’elle la reconsidère si elle veut enrayer ce déclin.

À la fin du XIX siècle, le peuple Xhosa (dont fut issu Nelson Mandela), situé dans la région du Cap en Afrique du Sud, connaît une série de revers face aux colons britanniques. Son bétail est contaminé par une maladie introduite par l’arrivée de bétail européen. Les catastrophes se succèdent, laissant les Xhosa fragilisés et désorientés, incapables d’expliquer ce qui se passe. En 1856, Nongqawuse, une jeune fille du peuple, affirme avoir reçu une prophétie de ses ancêtres. Selon elle, le peuple xhosa doit abattre tout son bétail et détruire toutes ses récoltes et ses réserves alimentaires afin de purifier la terre et d’amener un âge d’or où les morts ressusciteront, les colonisateurs britanniques seront chassés et la prospérité reviendra. Malgré des réticences initiales très fortes, et devant leur incapacité persistante d’expliquer ce qui se passe, de plus en plus de Xhosa adhérent à la prophétie dans l’espoir d’être sauvés. Le roi lui-même abat d’abord son bœuf préféré, une mesure très symbolique, puis tout son bétail. Des milliers de personnes abattent leur bétail et détruisent leurs récoltes à sa suite. Cependant, la prophétie ne se réalisera pas. On ne sait pas ce qu’est devenu Nongqawuse mais la destruction du cheptel et des cultures a entraîné une famine qui a causé la mort d’environ 40.000 personnes. Cette catastrophe a définitivement affaibli la nation xhosa, laissant les survivants dépendants des Britanniques, qui ont ainsi pu renforcer facilement leur contrôle du territoire.
Les sociétés sont malades et périssent de leurs croyances
Comme le peuple Xhosa, les sociétés sont malades et périssent de leurs croyances. Un collectif, en effet, se structure autour de modèles mentaux, ou croyances partagées. Celles-ci sont développées pour donner un sens à son environnement et pouvoir agir. Il y a des dizaines de milliers d’années, nos ancêtres étaient terrifiés par l’orage. Ils devaient l’expliquer. Ils ont donc développé une croyance qui était que l’orage survenait parce que les dieux étaient en colère. Nous savons aujourd’hui que ce n’est pas vrai, mais c’était efficace pour eux: ils procédaient à quelque sacrifice, ils promettaient de mieux se comporter, et l’orage finissait de toute façon par cesser. Ils étaient rassurés car ils pouvaient donner un sens à un phénomène inexplicable sinon. C’est ainsi que, de façon empirique, nous avons développé des croyances efficaces qui nous permettent de vivre dans un monde incertain. Des choses marchent même si nous ne pouvons pas expliquer pourquoi.
Si elles sont indispensables pour pouvoir agir, les croyances peuvent néanmoins enfermer et empêcher l’adaptation d’une société aux conditions nouvelles qu’elle rencontre. Elles jouent, en outre, un rôle particulièrement important lorsque la société fait face à une crise majeure comme ce fut le cas des Xhosas. Si les croyances historiques ne peuvent pas expliquer la crise, la société se trouve gravement fragilisée. Elle sera donc à la recherche de nouvelles croyances pour résoudre la crise. Cette fragilité et cette recherche de croyances extérieures sont souvent la chance des gourous, messies et idéologues, qui proposent une explication clé-en-main qu’il devient très tentant, lorsqu’on est en plein désarroi, d’accepter les yeux fermés. Plus la crise sera perçue comme importante, plus la sensibilité aux croyances extérieures sera grande. La porte est grande ouverte pour le cheval de Troie.
L’Europe victime de croyances toxiques
Difficile de ne pas penser à l’Europe lorsqu’on découvre la triste histoire des Xhosas. Depuis une trentaine d’années, celle-ci s’est en effet persuadée qu’il fallait sacrifier son industrie et son agriculture et renoncer au progrès technologique pour sauver l’environnement. Comme une Nongqawuse moderne, Greta Thunberg, une jeune militante écologiste suédoise, lançait ainsi en 2019 aux dirigeants mondiaux médusés « Je veux que vous paniquiez! » et les menaçait de l’apocalypse environnementale. Et ils ont effectivement paniqué, surtout en Europe et encore plus en France. S’en est suivi un sacrifice rituel de notre agriculture et de notre industrie ainsi qu’un renoncement au progrès technologique, dans l’espoir d’apaiser les dieux en nous purifiant pour afficher notre vertu. Comme les Xhosa, l’Europe risque aujourd’hui de devenir la vassale de pays qui, eux, auront au contraire mobilisé la science, la technologie et l’économie pour résoudre la crise environnementale, mais dont les intentions envers nous ne seront probablement pas plus pacifiques que celles des colons britanniques. Alors que les conséquences de cette croyance toxique se font déjà sentir, il faut espérer que l’Europe sera capable d’un revirement rapide. Il en va de sa survie.
🔎 L’histoire des Xhosa est tirée de l’ouvrage Sick societies de Robert Edgerton.
🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici.
✚ Sur le rôle des croyances dans le déclin d’une société, voir également mon article: Comment le modèle mental s’oppose au changement: la tragédie des colons du Groenland. Sur le déclin de l’Europe, voir Face aux attaques d’Elon Musk et de Donald Trump : la réponse de l’Europe doit être l’innovation.
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6 réflexions au sujet de « Progrès contre environnement: Cette croyance toxique qui condamne l’Europe »
Et le fait que la croissance économique nous amènera paix, bonheur et prospérité ne serait-elle pas une croyance? L’augmentation des émissions de gaz à effet de serre et autres polluants éternel est directement liée à l’activité économique. C’est un fait scientifique qui n’a rien d’une croyance. Mais comme vous n’êtes pas d’accord vous ne publierez sans doute pas ce commentaire -:)
ce n’est pas ce que je dis dans l’article. N’hésitez pas à le lire avant de commenter et de me faire des procès d’intention.
Bonjour, il ya peut être de la croyance toxique, mais il y a une réelle volonté ancienne. Pour avoir participé à des groupes de réflexions du patronat et de l’administration à la fin des années 80, il n’agissait pas de « sacrifier » pour répondre à une croyance, mais d’optimiser et de rentabiliser et de coopérer avec ce qui étaient les PVD, qui en Afrique, qui en Asie…
Cordialement
Merci pour cet article, qui met en avant la difficulté que nous avons à la fois pour sortir de nos modèles mentaux mais aussi pour appréhender la globalité de la réalité et avoir la volonté de trouver des solutions en restant sur le « ET » (environnement et développement, environnement et économie. People & Planet ) et non pas des solutions excluant / ne répondant qu’à une partie ou pas du tout au problème.
Ceci montre aussi notre difficulté collective à répondre à des positions radicales et à rentrer dans une communication « apaisée » permettant la construction de solutions. Mais en 150 caractères est il possible de faire autrement ?
Des idéologues d’une Nature inventée liront ils ce billet ? Comment réécrire et illustrer ce billet pour que certains le lisent et se « réveillent » ? Que préfèrent Van der Leyen et ses eurocrates ? Le pouvoir lié à leur alliance avec les verts allemands ou le redémarrage de l’Europe après 15 ans de stagnation et d’investissements et réglementations foireux et hors de prix ?