Comment le modèle mental s’oppose au changement: la tragédie des colons du Groenland

Qu’est-ce qui empêche la transformation des organisations? Plus généralement, qu’est-ce qui empêche de changer face à une évolution de son environnement? Les causes sont multiples, mais parmi elles figure en bonne place la façon dont on perçoit le monde et dont on se perçoit soi-même, c’est à dire son modèle mental. L’importance du modèle mental est particulièrement frappante dans un cas historique important, celui de la disparition de la colonie norvégienne du Groenland.

Les norvégiens ont colonisé le Groenland en 984, établissant plusieurs colonies sur place. Après une période florissante, les colonies déclinent progressivement jusqu’aux alentours de l’an 1400, quand toute trace vivante de la colonie disparaît. Les fouilles archéologiques ont montré que les habitants sont morts de faim et de froid, mangeant à la fin leurs chiens et leurs jeunes animaux, brûlant tout ce qui pouvait se brûler.

Ils sont morts de faim alors qu’ils habitaient au bord d’une mer grouillant de poissons et de phoques faciles à pêcher. Le géographe Jared Diamond affirme que les colons se sont refusés à pêcher du poisson jusqu’à la fin, mais des recherches scientifiques récentes montre que, plus exactement, la consommation de poisson, très faible au début de la colonie, a progressivement augmenté jusqu’à représenter 80% de l’alimentation. Mais il était trop tard.

L’effondrement de l’établissement norvégien est d’autant plus étonnant que les Inuits, habitants historiques situés plus au nord, se sont parfaitement adaptés aux circonstances même s’ils ont connu eux aussi des périodes difficiles. Les Inuits étaient d’excellents pêcheurs. On sait qu’il y a eu des contacts entre les deux populations; donc l’idée de pêcher non seulement n’était pas difficile à imaginer, mais l’exemple des Inuits était là pour en montrer la possibilité et l’intérêt. Et pourtant il a fallu 400 ans aux colons pour faire le pas qui nous semble si évident, se transformer en pêcheurs.

Identité européenne

Qu’est-ce qui explique cet entêtement? En un mot: l’identité européenne et le modèle mental qu’elle implique. En tant que colons, les norvégiens méprisaient les Inuits qu’ils considéraient comme sous-développés. Sans surprise, les relations n’étaient pas bonnes entre les deux populations, et tout ce que faisaient les Inuits était de facto considéré comme suspect. Le refus d’adopter des pratiques des Inuits, pourtant experts en survie dans ce milieu hostile, est devenu une marque de fabrique de la colonie, constitutive de son identité. On a ainsi retrouvé très peu d’objets inuits dans les fouilles. Il n’y a eu pratiquement aucun mariage mixte.

L’identité plus forte que la faim: Église de Hvalsey d’où sont venu les derniers signes de la colonie norvégienne (Source: Wikipedia)

Ce comportement n’est pas irrationnel ou stupide: Isolés aux confins de l’Europe chrétienne, il était important pour les colons d’affirmer leur identité européenne et surtout chrétienne pour maintenir un lien vital. La construction d’églises a pris ainsi une grande importance, mobilisant des ressources pourtant rares: des bras, qui manquaient alors pour les récoltes, mais aussi des pierres et surtout des arbres en quantité gigantesque, ce qui a entraîné une forte dégradation de l’écosystème. Se refusant longtemps à consommer du poisson, les colons se sont obstinés à développer l’élevage bovin, pourtant très mal adapté au climat, car ils se voyaient comme paysans-éleveurs. La construction d’étables, source de prestige dans une culture d’éleveur, a ainsi consommé des ressources rares.

Il était également important pour leur survie que les colons reçoivent de l’aide du roi de Norvège et pour cela ils devaient avoir un évêque pour rester membre de la chrétienté, ce qu’ils obtiennent en 1118. Tous les évêques seront des européens, et viendront avec une identité fortement européenne. Ils imposeront un maintien strict de l’identité chrétienne et européenne, empêchant tout mélange avec les Inuits païens et imposant des constructions coûteuses.

Jusqu’au bout, l’affirmation de leur identité, clé de leur survie dans un monde qui leur semble si hostile et face à des Inuits qui leur répugnent, empêchera les colons de s’adapter à la réalité de leur environnement, et principalement de cesser de consommer de la viande et de se tourner vers le poisson, abondant autour d’eux. Passer d’éleveurs à pêcheurs a pris un temps infini car cela a nécessité de remettre fondamentalement en question cette identité, c’est à dire tous les modèles mentaux qui la constituent. La pression sociale et surtout religieuse pour s’y opposer a dû être très forte.

Il en va des organisations comme des individus et des sociétés humaines: le changement radical n’est pas difficile parce que l’environnement extérieur est incompris ou invisible. Il est souvent parfaitement compris. Le changement est difficile parce qu’il revient à remettre fondamentalement en question ce qui nous constitue. Henry Ford a bâti son incroyable succès avec la Ford T sur un modèle en rupture avec les pratiques de l’époque: une voiture simple et pas chère. Dans les années 20 le marché évolue et les clients veulent plus de choix. Ford refuse ce changement et continue avec sa voiture simple et pas cher, persistant à voir le nouveau monde avec son modèle mental de l’ancien monde. L’entreprise passera à deux doigts de la faillite avant de se reprendre.

Ainsi le changement de modèle mental est doublement difficile: il est difficile d’une part parce qu’il implique un changement au plus profond de ce qui nous définit, et d’autre part parce qu’il s’agit de changer ce qui a fait notre succès jusque-là , et qui peut-être continue de faire notre succès. Il faut donc accepter de sacrifier sa position actuelle et faire un grand saut en avant. Imaginons que la colonie norvégienne, disons aux alentours de 1300, consciente de l’échec de son modèle, décide de tout changer. Elle se rapproche des Inuits, tout est pardonné, et devient « native » pour employer un terme colonial qui a perduré jusque récemment, et qui traduisait l’horreur ressentie par le colon vis à vis de celui qui adoptait les mœurs locales. Les ponts auraient été immédiatement coupés avec l’Europe et le changement de mode de vie aurait certainement suscité un traumatisme: les femmes apprenant à coudre les peaux de phoques pour faire des kayaks, les hommes à pêcher, et tous ensemble condamnés par leur religion. C’est pratiquement inconcevable. Cela explique pourquoi l’adoption de la pêche a été si lente, et donc n’a pu sauver la colonie.

La question dès lors devient: qu’est-ce qui peut permettre de faire ce grand saut en avant? Ou peut-être peut-on éviter ce grand saut et s’adapter progressivement? En tout état de cause, tout programme de transformation qui ne prenne pas en compte cette notion centrale de modèle mental est voué à l’échec.

Pour en savoir plus sur les modèles mentaux, lire mon article La fiction collective ou le défi de la transformation. Article tiré de l’ouvrage de Jared Diamond, Effondrement. L’ouvrage est une étude des raisons de l’effondrement de certaines civilisations. Ses thèses ont été critiquées, et notamment l’importance centrale qu’il donne à l’écologie comme cause d’effondrement, mais il reste passionnant à lire.

Mise à jour: la première version de cet article se basait sur l’ouvrage de Diamond qui affirme que les colons n’ont jamais consommé de poisson. Plusieurs lecteurs m’ont signalé (merci à eux!) que les récentes recherches scientifiques ont montré que ce n’était pas exact et que les colons auraient bien consommé du poisson. Plus exactement, la consommation de poisson aurait augmenté progressivement jusqu’à constituer près de 80% de leur alimentation vers la toute fin. Cela relativise naturellement la vision que nous avons du refus des colons de s’adapter, mais je crois néanmoins que la thèse demeure valable: il aura quand-même fallu 400 ans aux colons pour s’adapter alors qu’ils avaient la solution sous le nez; leur identité a pour le moins été un frein, et le fait que l’adaptation ait été lente, plutôt qu’inexistante, n’a pas changé le résultat final. L’article du Smithsonian Institute qui évoque ces résultats, par exemple, indique que globalement les colons se sont refusés à adopter le style de vie des Inuits, qui eux ont survécu. A mon avis tout est là. Il y a d’autres éléments du modèle mental qui les ont lourdement pénalisé, comme le commerce du l’ivoire, la construction de bâtiments religieux ou somptuaires, ou l’élevage bovin.

27 réponses à “Comment le modèle mental s’oppose au changement: la tragédie des colons du Groenland

  1. Merci pour cette illustration intéressante du problème posé par les « modèles mentaux », et comment ils « figent » notre vision des choses.

    Je trouve toutefois que la religion à bon dos : je ne vois pas ou ni à quelle époque la religion chrétienne ou des évêques auraient condamnés les pêcheurs (tant qu’il s’agit de poisson et pas de « pécheurs »), ou dit quoi que ce soit contre les kayaks en peaux de phoques ! Ni même comment elle aurait pu condamner le mélange avec les « indigènes », puisqu’il était du devoir des chrétiens de l’époque d’aller leur porter l’évangile.
    Pour rappel, le premier pape était lui même pêcheur (de poissons et d’homme), le signe des premiers chrétiens était le poisson, Jésus ne s’est pas privé de multiplier les poissons et de « déclencher » des pêches miraculeuses.
    L’histoire de la conquête des Amériques montre d’ailleurs que la religion n’a pas empêché le contact avec les locaux, et que des hommes d’Eglise y ont par ailleurs joué un rôle important (je pense à Bartolomé de las Casas).

    Cher Philippe, j’en ai presque l’impression que vous êtes vous même un peu englués dans un « modèle mental » courant à notre époque, modèle qui fait de la religion un bouc émissaire facile. Au delà du fait que cela me semble faux, cela me semble dangereux, puisque cela empêche de trouver les vraies causes des problèmes.

    • si vous avez bien lu, le propos n’est évidemment pas de dire que la religion catholique interdit la consommation du poisson. Il est de dire que dans les conditions de la colonie, la consommation de poisson était associée à la culture Inuit, contre laquelle les colons se construisaient, et cette construction était une des conditions de leur survie en tant que groupe. C’est tout à fait rationnel. Et irrationnel en même temps. Quant aux contacts des colons américains avec la culture indienne, on sait ce qu’il en fut.

      • J’avoue ne pas très bien savoir quel est, dans cet article, le propos par rapport à la religion qui revient plusieurs fois (8 occurrences de « religieux », 7 de « chrétien »), et qui sert d’illustration, alors qu’il n’a en fait qu’un rapport assez indirect avec le problème.
        J’y voit un modèle mental qui vise à expliquer beaucoup de problèmes passés par la prédominance supposée de la religion d’alors (modèle qui s’est développé en France, notamment pour légitimer une république laïque). On le retrouve d’ailleurs presque à l’identique lorsqu’il s’agit d’expliquer la disparition des pascuans, une théorie étant que le peuple s’est épuisé à construire les gigantesques Moaï, par un genre de fanatisme religieux.

        La ou cela m’embête, c’est que je pense au contraire que les apports de la pensée et de la religion chrétienne peuvent nous être d’une grande aide en entreprise, notamment à travers la notion de pardon, dans la notion de service, et encore dans la gestion des rapports entre les patrons et leurs employés – j’y ajoute le principe de subsidiarité, qui mériterait à lui tout seul beaucoup de développements, même s’il dépasse le cadre strictement chrétien.

      • Bien-sûr vous avez raison: mais l’un n’empêche pas l’autre; on sait depuis longtemps que ce qui fait notre force dans certaines circonstances peut aussi faire notre faiblesse dans d’autres. Un modèle mental très fort est un immense avantage parfois et un grand problème quand il faut changer. Un modèle mental qui n’aurait QUE des inconvénients serait très vite abandonné. Un modèle mental problématique est difficile à abandonner précisément parce qu’il a, par ailleurs, des avantages. La question n’est pas ici celle de la religion chrétienne, mais du modèle mental en général dont elle n’est qu’un exemple ici. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

  2. Hugues Chevalier

    Modèle mental, vertes, mais c’est loin d’être suffisant comme explication.
    D’abord, les colons se sont installés au Groenland vers l’an 1000, à une époque de réchauffement climatique qui faisait que les côtes ainsi que l’intérieur des terres étaient verdoyants. D’où le nom de Groenland : terre verte (green land). Etant des agriculteurs, ils ont pu développer une prospérité agricole. Ce réchauffement climatique a affecté toute l’Europe et le reste du monde jusque vers 1350. Aux alentours de cette date, débute une longue période de refroidissement qui a duré jusqu’au milieu du XVIII° siècle, qui s’est traduite partout en Europe par une régression de l’espace cultivé, des famines et une régression démographique. La disparition des colons du Groenland a pour cause majeure cette variation climatique. Le christianisme n’y est pour rien.
    Si modèle mental il y a, c’est que la culture des agriculteurs est complètement différente de la culture des pêcheurs.
    Quand à comparer la disparition des colons du Groenland aux blocages dans les cultures d’entreprise…

    • Bien évidemment la variation climatique est une cause majeure de la disparition des colons, mais la question est: qu’est-ce qui fait que les Inuits ont survécu à cette variation tandis que les colons n’y ont pas survécu? Selon Diamond c’est précisément l’incapacité à s’adapter à un changement de conditions environnementales, et ce qui est intéressant dans cet exemple, c’est que cette incapacité est en quelque sorte volontaire. L’affirmation d’une identité forte était pour ces colons une condition de survie mais également un facteur qui les empêchaient de s’adapter. Je crois qu’on peut en tirer des leçons plus générales.

  3. Denis HUNEAU

    Analyse intéressante mais infondée.

    Selon les dernières recherches, (lire par exemple dans le dernier numéro de Pour la science) les vikings du Groenland ont disparu, décimés par les Inuits, après que les échanges commerciaux avec la Norvége autour de l’ivoire aient disparu mais il mangeaient bien du poisson et du phoque…

  4. Intéressante histoire, à rapprocher du changement mental que ces rescapés d’un crash aérien ont fait pour accepter de cannibaliser les morts afin de survivre, ( la présence d’un religieux aurait-il permis ce switch ? ) Ou bien à contrario des doubles contraintes desquelles tout à chacun a bien du mal à sortir sans aide extérieure et qui mènent parfois certains au suicide. Ce que est individuel se retrouve dans le collectif, d’autant plus quand il est fortement contraint. Pour exemple ce groupuscule prédisant la fin du monde pour telle date puis passé la date dite fatidique continuant à se convaincre pour survivre à s’autojustifier l’échec de sa prédiction par la puissance de ses prières …

  5. Hugues Chevalier

    « mais la question est: qu’est-ce qui fait que les Inuits ont survécu à cette variation tandis que les colons n’y ont pas survécu? »
    Les Inuits ont toujours été pêcheurs et n’ont jamais tâté de l’agriculture; ils se sont adaptés plus facilement au refroidissement climatique. Ce n’est pas le cas des colons Vikings, fixés culturellement sur une alimentation plus diversifiée (agriculture et élevage).
    Les cultures profondes ne changent pas d’un coup de baguette magique.
    Vous le savez bien, les français, peuple d’agriculteurs devenus des urbains conservent dans un coin de leur tête cette culture de l’agricole, du paysan (nostalgie…)

  6. Batcabe-Lacoste

    Pédagogie apparemment difficile. Le problème n’est pas celui de la religion, encore que… Le problème pourrait être celui d’entreprises aujourd’hui dans le contexte international (politique, économique, écologique, etc…); Il est déjà celui d’une fiction collective (pour reprendre votre terme) telle que l’Europe, me semble-t-il..

  7. Dès lors que vous reconnaissez qu’ils se sont mis à maner du poisson (et ce n’était pas négligeable car selon l’article https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/archeologie/pourquoi-les-vikings-du-groenland-ont-ils-disparu_109171
    les produits de la mer constituaient jusqu’à 80 % de leurs apports alimentaires) c’est votre pitch initial « Ils sont morts de faim alors qu’ils habitaient au bord d’une mer grouillant de poissons et de phoques faciles à pêcher » qui perd toute sa force.

    Plus généralement il n’y a aucune preuve, au contraire ( On n’a pas retrouvé de trace d’effets personnels sur de nombreux sites, ce qui tendrait à penser qu’ils ont été simplement abandonnés) qu’ils se soient laissés mourir par obstination. Tout simplement l’avantage competitif de leur mode de vie a disparu quand leur environnement économique et climatique s’est modifié. Fuir est une façon de s’adapt Rien ne prouve d’ailleurs, et cela semble assez inévitable, que certains ne se soient pas intégrés aux Inuits, leurs conquérants.

    Fordlandia s’est-il écroulé parce que Henry Ford voulait y imposer le modèle américain ou parce que le caoutchouc synthétique est apparu ?

    Décidément, je crois que c’est un mauvais exemple. Pour un phénomène réel.

    • Effectivement les recherches scientifiques ultérieures ont montré que Diamond avait tort sur la question de la consommation du poisson. Je ne pense pas toutefois que cela invalide la conclusion. L’article du Smithsonian termine son analyse en indiquant que si les colons avaient adopté les mœurs et pratiques des inuits ils auraient survécu (et d’ailleurs les Inuits sont toujours là où étaient les colons). Or ils se sont refusés à le faire pour préserver leur identité et l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. Qu’ils soient morts ou qu’ils aient émigré ne change rien à l’affaire.

      • Émigrer ou mourir ne change effectivement pas beaucoup l’article, mais ça change tout de même beaucoup de chose pour celui qui émigre (ou qui meurt).
        La question qui est derrière tout cela, c’est de savoir comment on réagit à un changement (ici, climatique). Est-ce que l’on préfère préserver son « model mental », en allant l’exercer ailleurs (émigration lorsque c’est possible) ou bien est-ce que l’on préfère changer de modèle mental pour rester au même endroit malgré le changement ? Ces deux choix représentent des pertes : soit de territoire, soit « d’identité ». Il est bien difficile de trancher à priori : si demain la libre entreprise disparaissait en France, il est probable qu’une partie des entrepreneurs choisirait de quitter le pays, abandonnant ce qu’ils y ont construit, quand une autre choisirait de rester et de composer avec cette contrainte, quitte à renier certaines convictions. Partir n’est ni plus courageux ni plus lâche que changer d’identité ! C’est un choix que j’ai eu à faire il y a 3 ans : rester dans un grand groupe en m’y faisant placardiser (=renier mon travail), ou partir (=fuir, pour essayer de trouver mieux ailleurs). Je n’ai pas regretté mon choix de partir.

        Le biais de l’article c’est qu’il induit en sous jacent que les colons auraient du rester coûte que coûte. Comme on part du principe que Kodak (par exemple) aurait du se transformer pour survivre. Cela n’a pourtant rien d’évident – a part pour les actionnaires de Kodak. Il est tout à fait possible que la disparition de Kodak ait été moins préjudiciable à l’économie (elle à permis l’émergence d’autres acteurs, elle à redistribué des capitaux…) que ne l’aurait été son maintient.

      • Merci pour cette très bonne synthèse. Effectivement je suis parti du principe que ne pas rester était un échec, mais je trouve que c’est défendable, étant donné l’énergie incroyable dépensée pour créer et maintenir un système inadapté à son environnement. La disparition (mort et/ou émigration) demeure quand-même un échec (d’ailleurs il y a eu peu d’émigration, il n’y en a aucune trace dans les documents historiques). Quitter un groupe pour ne pas s’y faire placardiser est une réaction saine et courageuse… à un échec.

      • Le mot « échec » me semble tout de même connoté négativement. Un départ est une réponse à un changement : l’entreprise avait décidé d’externaliser la maîtrise technique de son informatique – sans que mes compétences personnelles soient en cause. J’aurais pu suivre l’exemple de plusieurs collègues « inuits » et me focaliser uniquement sur la gestion des contrats avec les prestataires. j’aurais alors conservé tout mon « capital » dans l’entreprise (rapports humains, connaissance des processus). Je n’aurais alors pas connu « l’échec » de partir, mais j’aurais clairement échoué bien plus gravement à mes yeux dans mon travail.

        J’aurais « survécu » tant bien que mal. Depuis que je suis parti, j’ai l’impression de « vivre » véritablement.

      • Bien évidemment c’est subjectif et relatif. Je pense qu’on peut quand-même parler d’échec à propos de la colonisation des norvégiens au sens où la colonie n’a pas survécu même si certains individus – très peu semble-t-il – s’en sont sortis.

  8. Pingback: Le modèle qui a fait disparaître les Norvégiens du Groenland | Contrepoints

  9. Anne-Françoise Le Guilliez

    Cher monsieur,
    Un processus similaire s’est produit avec les premiers colons qui arrivèrent en Amérique du Nord où leur volonté de conserver leur mode de fonctionnement social et de ne pas faire confiance aux populations locales qui voulaient leur apporter de l’aide les a tous conduit à la mort. Est interrogé ici le modèle de société et les carcans éventuels qui le menace lorsque celui-ci est transféré tel quel dans un environnement nouveau. Considérant pour l’Amérique du Nord la suite de l’histoire c’est la venue de personnes « disruptive » se moquant totalement des modèles sociaux existants, totalement individualistes qui permis la « conquête » de ce nouveau monde, et l’éradication de ses populations locales qui elles à leur tour n’ont pas pu s’adapter avec suffisamment de rapidité… Qui a raison en l’occurrence ? La question de l’adaptation si elle doit être posée ne peut l’être sans que les conditions, les objectifs de celle-ci le soit et parfois la meilleure preuve d’une adaptation est la fin d’une activité ou d’une organisation dans un lieu et dans un temps donné, pour que autre chose puisse naître.

  10. Anne-Françoise Le Guilliez

    Cher monsieur,
    Un processus similaire s’est produit avec les premiers colons qui arrivèrent en Amérique du Nord où leur volonté de conserver leur mode de fonctionnement social et de ne pas faire confiance aux populations locales qui voulaient leur apporter de l’aide les a tous conduit à la mort. Est interrogé ici le modèle de société et les carcans éventuels qui le menace lorsque celui-ci est transféré tel quel dans un environnement nouveau. Considérant pour l’Amérique du Nord la suite de l’histoire c’est la venue de personnes « disruptive » se moquant totalement des modèles sociaux existants, totalement individualistes qui permis la « conquête » de ce nouveau monde, et l’éradication de ses populations locales qui elles à leur tour n’ont pas pu s’adapter avec suffisamment de rapidité… Qui a raison en l’occurrence ? La question de l’adaptation si elle doit être posée ne peut l’être sans que les conditions, les objectifs de celle-ci le soit et parfois la meilleure preuve d’une adaptation est la fin d’une activité ou d’une organisation dans un lieu et dans un temps donné, pour que autre chose puisse naître.

    • Il y a aussi le fait qu’ils ont passé un peu trop de temps à « organiser » le monde idéal qu’il voulaient construire au lieu de bosser. Comme le dis la culture d’entreprise (avec un « e » minuscule, donc inconnue des chefs et consultants), « la réunion, un parfait substitut au travail » … à condition que quelqu’un travaille pour payer ceux qui se réunissent, mais ces gens là ne sont arrivés que par les bateaux suivants…

  11. Pingback: Transformation: En finir avec la notion de résistance au changement | Le blog de Philippe Silberzahn

  12. Le point aveugle de cet article intéressant me semble être vraiment ce que représente le modèle mental. Mon interprétation c’est qu’il s’agit vraiment de l’identité propre de ce qui nous constitue au plus profnd de nous. Nos « core » valeurs.

    A partir de là, on peut se dire que ces norvégiens n’étaient pas prêts et ne voulaient pas se changer pour s’adapter car c’était se trahir. Si j’imagine un nomade à qui on demande d’habiter un immeuble et d’aller faire du metro/boulot/dodo avec 5 sem de CP, je pense qu’il aura aussi un pb avec son modèle mental.

    Pour revenir aux entreprises, si ma raison d’être c’est de faire du CA et de la marge, ce sera plus facile de changer que si mon identité est imbriquée avec un métier et un process particulier.

    On revient à l’injonction de s’adapter pour survivre.
    1/ Si on est équipé de reflexe de protection pour survivre aux dangers forts du court terme, se défendre contre les dangers de basse intensité du long terme est un vrai challenge.
    2/ En terme de motivation, il faut croire que pour les êtres humains le message « il faut changer avant qu’on ne te vire, ou avant que tu ne fasses faillite » ne suffit pas toujours
    Alors certes on va t’impliquer dans le changement et tu va te l’approprier. On améliore le comment. Mais peu de réflexions existent sur survivre pour quoi faire ? Est ce que ça en vaut la peine ?
    Le vide de sens est parfois abyssal … sauf pour les actionnaires

  13. Bonjour, il me semble que nous soyons en tout point identiques à ces Norvégiens. Nous sommes conscients de la nécessité de devoir adapter nos entreprises, nos sociétés au défi du changement climatique mais nous sommes incapables de changer nos modes de fonctionnement et nous allons droit dans le mur à ne pas respecter notre environnement. Ces Norvégiens nous semble pathétique à ne pas s’être adaptés, et semble d’une autre époque mais pourtant, nous reproduisons exactement les mêmes erreurs par exemple en ne respectant pas les modèles durables les plus élémentaires. Les habitants seraient morts de faim et de froid, mangeant à la fin leurs chiens et leurs jeunes animaux, brûlant tout ce qui pouvait se brûler. Nous continuons d’appauvrir nos océans et toutes les richesses de la nature. A méditer donc …