La France est engagée dans une dérive normative infernale. Chaque morceau de notre vie personnelle et professionnelle est désormais réglementé par un nombre croissant de règles. Discutez avec n’importe qui – votre voisin, un agriculteur, un commerçant, un chef d’entreprise – et chacun a son anecdote, son histoire d’horreur petite ou grande où Ubu le dispute à Kafka. Même des ministres, c’est dire, se sont émus de la complexification de la vie. Il semble que la demande de simplification soit universelle. Et pourtant rien ne change! Rien ne change parce nous ne comprenons pas la nature de cette dérive. Sans cette compréhension, tous les efforts de simplification, aussi sincères soient-ils, seront vains.

Les efforts de simplification échouent parce qu’ils reposent sur une croyance fausse, celle selon laquelle l’excès de normes est subi et que tout le monde est d’accord pour simplifier; qu’il s’agit donc simplement d’une question de volonté politique ou de technique de management. Si on s’y met sérieusement, alors tout est possible! Or, simplifier, c’est complexe, et ce pour trois raisons. Premièrement, parce que la complexité n’est pas le problème, mais le symptôme d’un problème; Deuxièmement, parce que simplifier, c’est risqué; et troisièmement, parce que tout le monde n’a pas intérêt à simplifier.
La complexité n’est pas le problème mais le symptôme du problème.
Premièrement, la complexité n’est pas le problème, mais le symptôme du problème. Une grande entreprise me demandait récemment comment elle pouvait simplifier son fonctionnement. Elle avait créé une équipe spécialement dédiée à cet effet mais cela n’avait rien donné. La moindre décision nécessitait de multiples allers-retours, avec des dizaines de personnes consultées, un nombre croissant de règles à respecter et, évidemment, les inévitables réunions de coordination. Tout le monde se plaignait de la complexité croissante, mais chacun, au quotidien, contribuait à la développer. Pourquoi? Tout collectif se construit autour de modèles mentaux, ces croyances profondes qui déterminent nos choix. Un travail sur les modèles mentaux de cette entreprise a mis en lumière l’un d’entre eux, très puissant, celui de perfectionnisme. Tout devait être parfait, aucune erreur ne pouvait être commise et ce, d’un bout à l’autre de la chaîne. Il fallait être excellent, et cela signifiait ne pas commettre d’erreur. Vérifications, contre-vérifications, pas étonnant que cette croyance ait généré une lourdeur croissante menant l’organisation vers la paralysie.
Il en va de même dans le pays. Parmi les grandes croyances françaises, il y a la peur de l’avenir, et en particulier de la technologie, une peur qui génère un besoin de protection (on fait plus attention à ce qu’on peut perdre qu’à ce qu’on peut gagner), protection que seul l’État peut nous apporter car nous ne faisons confiance à personne d’autre, et en particulier pas à nous-même. Les normes sont donc inconsciemment désirées par la population, qui par ailleurs en déteste leurs effets concrets. Je veux être protégé mais je peste contre le gendarme qui me force à attacher ma ceinture.
La solution se trouve donc dans le travail sur les modèles mentaux. Dans l’exemple de l’entreprise citée, cela a consisté à redéfinir la notion d’excellence. Être excellent ce n’est pas ne jamais faire d’erreur, c’est arbitrer entre les différentes dimensions d’un projet. Par exemple, on peut essayer quelque chose à petite échelle, au risque d’échouer, si cela nous permet de gagner un nouveau client. C’est donc en changeant des croyances bloquantes ou toxiques que l’on peut espérer changer les comportements en France, en travaillant sur les causes, pas les symptômes.
Normaliser est payant, simplifier est risqué
Deuxièmement, normaliser est payant, alors que simplifier est risqué. Plus il y a de normes, moins il devient possible de faire quoique ce soit, et donc moins d’accidents risquent de survenir. Une entreprise non construite ne pollue pas et ne cause pas d’accidents du travail. Les conséquences négatives, elles, ne sont pas visibles, et surtout ne peuvent être directement liées à la norme. L’usine non construite n’a pas créé d’emploi, mais on voit mal les chômeurs de la région qui auraient pu trouver un emploi grâce à elle venir se plaindre. Se plaindre à qui? À l’inspection du travail? À l’office de la bio-diversité? Les avantages sont facilement attribuables à la mesure, immédiats et visibles (sécurité, pas de pollution), tandis que les inconvénients sont diffus, difficilement attribuables, et éloignés dans le temps (chômage, perte de croissance). Le bénéfice de la norme se voit, ses effets néfastes ne se voient pas, du moins pas tout de suite.
À l’inverse, simplifier entraîne une prise de risque. Prenez l’exemple des garde-corps, ces barrières qu’on doit obligatoirement mettre sur le toit des bâtiments pour empêcher les chutes. Elles coûtent entre 200 et 400€ par mètre, un coût considérable. Pour les financer, l’un de mes amis chef d’entreprise a dû renoncer à plusieurs investissements. Combien de personnes tombaient du toit des bâtiments avant leur imposition? Très peu. C’est le type même de mesure d’un intérêt marginal très faible. Mais imaginons que l’on décide, au nom de la simplification, d’annuler leur imposition. Si quelqu’un tombe du toit d’un bâtiment, c’est le direct BFMTV 24/24 garanti. Personne ne voudra prendre le risque d’être un assassin. Impossible de revenir sur la norme, même si son coût prohibitif est démontré par A+B.
Tout le monde n’a pas intérêt à la simplification
La troisième raison pour laquelle il est difficile de simplifier est que tout le monde n’y a pas intérêt. Un diagnostic DPE coûte en moyenne 250€. L’assouplissement des règles qui est envisagé a soulevé les protestations des professionnels qui vivent de ce business juteux. Une qualification Qualiopi, devenue de plus en plus nécessaire pour pouvoir dispenser des formations professionnelles, coûte environ 1.200€. Chaque règle génère un besoin de conseil et de contrôle, satisfait par un consultant que la norme nourrit. Elle crée donc un groupe qui en vit et qui se battra bec et ongles pour la défendre. Il y a là encore une asymétrie: le coût d’une norme est supporté par la collectivité; il est donc minime pour chacun, presque invisible. Mais le bénéfice est perçu par un petit groupe. Il est donc relativement important. Ceux qui supportent le coût ne se mobiliseront pas au contraire de ceux qui en bénéficient.
Dos au mur
On comprend donc mieux pourquoi les efforts de simplification directe ne marchent qu’à la marge. Il faut d’abord tarir la source, le flot continu de règles et de normes, et cela passe par contrer les croyances qui leur donnent naissance. Il faut ensuite rendre visibles les coûts cachés de ces normes, en particulier que ceux qui les supportent en aient conscience. En substance, mettre fin à la dérive normative n’est pas un exercice de simplification, mais de pédagogie.
✚ Sur la façon de simplifier en passant par les modèles mentaux, voir mon article Comment (ne pas) lutter contre la réunionnite.
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10 réflexions au sujet de « Dérive normative: pourquoi la simplification… c’est complexe »
Rien de plus simple que de faire compliqué,
Rien de plus compliqué que de faire simple tout en atteignant l’objectif.
Faire des textes qui permettent d’atteindre le résultat attendu tout en étant simples, compréhensibles par tous, non en contradiction avec d’autres textes est très compliqué et nécessite de la part des rédacteurs un bon niveau de réflexion et de compréhension du terrain.
A l’inverse, n’importe qui est capable de faire des textes compliqués et non efficients.
Tout ce que vous dîtes se vérifie dans la Fonction Publique. Mille exemples (vécus): quand un fonctionnaire met au point un programme informatique pour simplifier les tâches répétitives de tout un service, il met en péril la justification du nombre de ses collègues et de ses chefs, et il contrevient au Code des Marchés Publics. Initiative refusée, donc. Complexité maintenue, donc. Quand un poste est disponible pour une tâche bien connue, ce n’est pas le fonctionnaire le plus compétent pour elle qui sera choisie, mais le plus ancien dans la demande, même s’il est incompétent pour la poste vacant: par conséquent, si le travail est mal fait par ce nouveau titulaire du poste, on embauchera un agent supplémentaire (complexification dans la démarche et dans les comptes) pour faire le travail, ou on cherchera une solution pour ne pas avoir à faire cette tâche (complexification dans la stratégie du service), en restreignant les objectifs ou en les orientant différemment. Dans un collège, quand une secrétaire décide de ne plus rien faire (sans être sanctionnée), le rectorat demande au Principal de dispatcher les tâches sur les autres fonctionnaires (complexification des journées de travail des collègues) et de pousser les profs à régler eux-mêmes leurs demandes administratives (complexification des obligations professorales). Etc, etc, etc…..
Derrière les règles il y a l’armée des reglementeurs qui s’auto prescrivent leur intermédiation administrative et se reproduisent par scisciparité.
“ Si quelqu’un tombe du toit d’un bâtiment, c’est le direct BFMTV 24/24 garanti. Personne ne voudra prendre le risque d’être un assassin.”
J’ai un collègue artisan qui ne voit aucun problème aux normes et aux organismes vérificateur d’icelles car il considère que tous ses collègues sont à égalité avec lui et qu’en final c’est le client qui paie… et ce client n’est pas au courant que le contrôle des échelles, des harnais, des échafaudages et même les escabeaux etc… c’est réintégré de façon invisible sur sa facture
Donc celui qui paie réellement ne sait pas et ne va donc pas se rebeller contre la norme
Perso j’ai été étonné quand la vitesse limite a été relevé à 90, je ne pensais pas cela possible car forcément celui qui a pris cette décision (qui?) sera forcément vu comme un assassin comme vous dites
Pour le 90 km/h c est exactement l inverse de ce que vous ecrivez. Le benefice etait vu par quasiment tout le monde (se deplacer plus vite) et BFM n allait pas faire un direct car quelqu un s est mit dans un platane car il roulait 90 (il aurait deja fallut prouver qu a 80 il y aurait echappé)
En ce qui concerne le batiment, secteur champion du travail au noir, je suis surpris de votre argument. Si tous les artisans legaux respectent la reglementation sur les gardes corps, je doute que les intervenant illegaux se posent la question. On a donc une incitation supplementaire a faire travailler des gens au noir (moins de taxes mais aussi des economies sur les regles a appliquer)
L’exemple des dpe est criant de vérité, un état bien incapable de reindustrialiser le pays met des normes pour créer de l’emploi. J’ai voulu vendre un appartement et bien il faut faire un dpe soit 350 euros. Le gars vit grassement grâce a un job sans intérêt et il serait probablement au chômage sans ça. On continuera donc a le payer et ça ressemble plus a un impôt déguisé plutôt qua un travail….
Bonjour,
Pour le risque de la simplification, je dirais pour ma part que si cette simplification est réellement souhaitable il pourra toujours se désamorcer en amont. Pour l’exemple des barrières de toit terrasse ce serait assez simple:
-Propres aux toits plats/terrasse, mieux vaudrait élargir les qualifications/équipements de sécurité des couvreurs opérant sur des toitures en pente classiques (quand ils n’y vont pas direct) pourtant plus dangereuses et sans requis particulier: Problème de cohérence.
-Quantifier le nombre d’accidents à la pose de ces barrières et comparer à ceux qu’ils sont censé éviter: Problème de bénéfice/risque.
Ainsi tous les « je vous l’avait bien dit » sont contrés d’avance…
Cdt.
Merci pour ce point de vue qui déconstruit des idées reçues. Il serait opportun que les politiques qui appellent à une vaste dénormalisation (par exemple Valérie Pécresse, interrogée lors d’une matinale de France Inter la semaine dernière sur son éloge aux propos d’Elon Musk sur la simplification et la débureaucratisation) lisent votre article et en prennent de la graine. Il est plus facile de dénoncer l’excès de norme en professant des généralités que de s’y attaquer sérieusement, car « le diable est dans les détails ».
Tellement juste. Au passage les certificationsont Qualiopi coûtent davantage sans compter le temps qu’on y passe. En plus l’audit est tous les deux ans. Sa mission était de faire le ménage, de créer une barrière à l’entrée.
Bonnes formulations des dilemmes… manque l’analyse du poids des idéologies, des postures et de la masse du temps des « fonctionnaires » qui doivent s’occuper et vérifient Parkinson. À LA les budgets publics d’équipements anti CO2 étaient beaucoup plus importants que les budgets anti feux, pourtant endémiques depuis tjrs.