Dominium contre Imperium: pour en finir avec la supériorité morale du politique

Après les 76 jours sans gouvernement du printemps dernier, c’est reparti pour une crise politique. Elle va avoir un impact négatif très important sur l’économie, et celui-ci est déjà visible. Une classe politique totalement décrédibilisée s’écharpe sur le pont du Titanic alors que le monde est en flammes. Or cette classe ne survit que parce que, malgré son incompétence, son immoralité et son irresponsabilité, nous continuons à la révérer. Nous ne payons pas tant le prix de son incurie que celui d’avoir trop longtemps accepté la supériorité morale du politique comme évidente. Il est temps de la contester.

Cette période rare dans l’histoire récente de la France illustre une tension entre deux mondes: celui de l’imperium, qui désigne la dimension spécifiquement politique du territoire et celui du dominium par lequel s’établit une propriété privée, généralement économique et sociale, des biens. La distinction entre imperium et dominium est issue du droit romain. Elle a été fameusement mobilisée par le philosophe totalitaire Carl Schmitt, qui voyait dans le second un obstacle au plein exercice de la souveraineté nationale totalitaire, puis par l’économiste Wilhelm Röpke qui prônait, au contraire, un équilibre nécessaire entre les deux dans un régime libéral.

L’imperium possède la force, ce qui lui assure une domination de fait dans l’histoire, mais le dominium possède une arme secrète, la création de richesse, sans laquelle l’imperium ne peut exister. Il faut de l’argent pour payer armes, soldats et fonctionnaires, et l’argent vient du dominium. En Occident, le dominium commence à émerger comme force significative à partir du XIIe Siècle, les villes et les marchands devenant progressivement une force avec laquelle l’imperium devra compter. Mais il ne l’entend pas de cette oreille.

Imperium contre dominium

Peter Drucker observe qu’à partir de cette période, l’histoire politique de l’Occident a été en grande partie celle d’un effort constant de l’imperium pour démanteler le pluralisme et la décentralisation hérités du Moyen-Âge. Au milieu du XIXe siècle, cette tâche avait été largement accomplie. Il n’y avait alors qu’un seul centre de pouvoir dans la société – l’État. L’imperium régnait suprême. Mais au moment où le pluralisme semblait avoir été aboli, la grande organisation, et notamment la grande entreprise commerciale, est apparue comme un nouveau centre de pouvoir autonome au sein de la société. Elle marque l’émergence du dominium comme une force majeure. Contestée dans les faits, la domination de l’imperium a donc dû être théorisée pour qu’elle puisse perdurer. Est alors née une tradition philosophique et politique qui perdure aujourd’hui. Celle-ci s’appuie, d’une part, sur le vieux credo hérité de Platon selon lequel il ne doit y avoir dans une société qu’un seul centre de pouvoir et une seule organisation plutôt qu’un pluralisme d’organisations concurrentes et autonomes sans finalité commune, et, d’autre part, sur l’hostilité au monde marchand, également très ancienne, accusé d’immoralité, d’égoïsme et bien-sûr d’exploitation.

Le projet libéral (au sens large) qui émerge à partir du XVIIe siècle constitue une réponse à cette tradition. Son objet consiste à théoriser une façon de protéger l’espace privé de l’imperium. La Révolution française sera le produit de ce projet, même si elle sera largement une victoire à la Pyrrhus. L’imperium reprendra très vite la main. Les grandes idéologies des années 30, communisme et fascisme, consacreront sa domination totale. Comme toute guerre, la Seconde Guerre mondiale achèvera de placer l’État au centre de tout, son rôle central dans l’économie étant assuré par la théorie keynésienne. L’essoufflement de celle-ci à la fin des années 70 donnera un bref retour du dominium avec les périodes de Reagan et Thatcher, mais leurs réformes ne seront que des parenthèses. À partir de 2001, avec les attentats, puis 2008, avec la crise financière, l’imperium revient en force: les attentats remettent le régalien au centre, et la crise, habilement mise sur le compte de l’immoralité du monde économique, fait perdre toute crédibilité à ce dernier pour longtemps. L’épidémie de Covid en 2020 ne fera que renforcer le phénomène.

On aurait pu croire que l’effondrement du communisme à la fin des années 80 marquerait le retour du dominium, mais, après un temps d’hésitation, les tenants de l’imperium se sont rapidement repris et ont rebâti une théorie de la nécessaire domination, non plus pour des raisons économiques ou sociales, ce n’était plus possible, mais pour des raisons morales: l’imperium devait soumettre le dominium car ce dernier était immoral. Il fallait exiger de lui qu’il expie ses fautes. Le communisme étant décrédibilisé, le dominium devait être toléré, mais c’était un mal nécessaire et il devait, en échange de son droit à vivre, se soumettre au politique et adopter un objet sociétal, et non plus seulement économique. Ce fut la grande victoire idéologique de la RSE à partir des années 90, concomitante avec la chute du communisme. Le politique avait repris la main qui un instant avait tremblé, et retrouvé son ascendant moral.

Un ascendant moral accepté en France

En France, cet ascendant est un fait culturel accepté, voire revendiqué. Nous croyons que c’est le politique qui a fait la France et que ce n’est qu’à son initiative que la société peut changer. Comme si la grandeur de la France, quand elle en avait une, n’était pas aussi née de son industrie et de son économie! Napoléon n’est rien sans la puissance économique du pays. De Gaulle n’est rien sans l’incroyable croissance économique de l’après-guerre, produit de l’action de millions d’entrepreneurs et d’acteurs de l’économie. A contrario, les Français découvrent aujourd’hui à quel point notre pays est politiquement faible, maintenant que son économie est en déclin. Nains économiques, nous devenons ipso-facto des nains politiques. Cruelle victoire en creux du dominium.

La révérence que nous avons pour le politique est presque infinie, et perverse. Discutez avec un agriculteur, et il ne mettra pas longtemps à déverser sa bile sur l’administration et à exprimer son mépris de tous les petits bureaucrates qui lui pourrissent la vie. Mais sa survie dépend des multiples subventions et aides diverses, directes et indirectes, qu’il reçoit desdits bureaucrates et qu’il défendra jusqu’à son dernier souffle. Il en est ainsi de chaque secteur, de chaque profession en France. Nous entretenons avec la puissance publique la même relation qu’un drogué entretien avec son dealer: haine et dépendance; haine parce que dépendance. Et cette dépendance ne tient qu’à nous car nous l’acceptons.

La raison de cette acceptation n’est pas parce que ça marche; ça ne marche plus depuis longtemps. La raison est un modèle mental, une croyance profonde de la supériorité morale du politique sur la société. Nous révérons Louis XIV et Napoléon, et tant de généraux à leur suite; nos rues portent le nom de politiques, même les plus insignifiants, mais très rarement d’entrepreneurs, même les plus grands. Et aucun d’entre eux n’est au Panthéon. Le politique est désormais totalement décrédibilisé. Sa domination n’a perduré que parce que nous avons accepté cette prétention de supériorité morale, comme les paysans acceptaient la domination ‘naturelle’ des nobles dans l’Ancien Régime; or celle-ci n’a plus désormais aucune base, si elle en a jamais eu. Le politique reste naturellement nécessaire, mais il doit être remis à sa juste place. Non, l’imperium n’a pas de supériorité morale sur le dominium. Un chef d’entreprise d’une PME régionale a autant de légitimité morale qu’un sous-préfet. Que cela soit enfin traduit dans le protocole des événements publics. Ce changement de modèle mental ne pourra se produire que depuis la base. Il ne viendra évidemment pas du sommet. C’est donc à chacun d’entre nous, chaque fois que l’occasion se présente, de contester cette supériorité morale.

🔎 Source pour cet article: Quinn Slobodian : Les globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme (partie 2) par Thibaut Gress.

✚ On pourra lire, sur le même sujet, mes articles précédents: 📄Survivre au naufrage politique français: Et si la société civile reprenait la main? 📄La performance des entreprises, un enjeu sociétal

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5 réflexions au sujet de « Dominium contre Imperium: pour en finir avec la supériorité morale du politique »

  1. Petite question: Napoléon, impérium s’il en est, n’est-il pas peut être un de ceux qui ont fait beaucoup pour le dominium (code civil, chambre de commerce …) ?
    La séparation ne serait donc pas claire que cela ?

  2. L’impérium est immoral quand il sert des intérêts du privés au détriment de l’intérêt général soit par un dictature assumée soit par une pratique du pouvoir qui favorise les grands intérêts financiers. Les programmes nucléraire, les CHU, les TGV… ont été des méga projets dirigés et contrôlés par la puissance publique parce qu’ils servaient l’intérêt général. Une PME sert souvent l’intérêt général, mais que dire d’une multinationale qui verse 1 milliard de dividendes et les supprime en même temps des centaines d’emplois ?

  3. Bonsoir. je lis vos chroniques avec intérêt et en retire souvent réflexion et méthodologie. je pense cependant que vos propos sur les hommes politiques sont déplacés et outranciers. Que cela ne marche pas très bien en ce moment est un fait, mais je trouve vos conclusions erronées. J’ai en outre le sentiment que le monde de l’entreprise ne fonctionne pas toujours très bien non plus.

  4. La démonstration est convaincante. Je rajouterai que le dominium a souvent eu le désir (peu secret) d’être impérium. Le plus bel exemple est les Chambres de Commerce et d’industrie, véritables magiciennes transformant les entrepreneurs en notables.

    1. Bonjour,

      il y a une différence de fond entre être notable et gouverner

      Les CCi n’ont guère de pouvoirs, heureusement

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