Une nouvelle fois le monde a été complètement surpris par un tournant brutal du cours des choses. Le régime politique Syrien de Bachar el-Assad, en place depuis plus de cinquante ans, s’est effondré comme un château de cartes. Il en va des régimes comme des organisations: La solidité apparente masque une grande fragilité. La croyance en la continuité est illusoire. Les dirigeants s’enferment dans une bulle déconnectée de la réalité qui finit un jour par les rattraper. Si la France n’est pas la Syrie, on ne peut néanmoins s’empêcher de noter des similarités fort inquiétantes. La France est-elle menacée d’un tel effondrement?

Le passage est connu. Il est extrait du Soleil se lève aussi, d’Ernest Hemingway: « Comment avez-vous fait faillite ? » demanda Bill. « De deux façons », répondit Mike. « Graduellement et soudainement. » Graduellement et soudainement semble être la façon tout à fait typique dont s’effondrent aussi bien un régime politique qu’une organisation. Un effondrement possède typiquement les trois caractéristiques suivantes:
1. La solidité d’un régime n’est souvent qu’apparente: le régime dure depuis longtemps et cette durée est souvent interprétée comme un gage de solidité. Les fragilités initiales sont oubliées, les soubresauts ont été surmontés, les crises résolues, et les contestations contrées avec succès. Pour reprendre une expression familière au monde financier, la performance passée semble être un gage de performance future. C’est un paradoxe qu’un système ne semble jamais aussi fort qu’au bord de l’effondrement. C’est vrai aussi bien pour un régime politique (Syrie, Libye, Roumanie en 1989, etc.) que pour une organisation (Nokia, Kodak)
2. L’évolution d’un régime est non-linéaire: les causes de l’effondrement sont souvent profondes mais elles mettent du temps à avoir des effets. Ces effets jouent souvent en cascade: il ne se passe pas grand-chose pendant très longtemps, puis une dynamique très forte se met en marche, une chose en entraînant une autre. C’est ici que le « Graduellement et soudainement » joue à plein. On a ici un comportement de non-linéarité tout-à-fait typique des systèmes complexes. On se souvient de la révolution tunisienne déclenchée par ce vendeur de fruit qui s’était immolé après avoir été contrôlé par une femme policière. Ce n’était pas la première fois qu’un tel contrôle se produisait. Mais ce contrôle précis a déclenché une révolution. De même, il s’écoule moins de cinq ans entre le moment où Nokia est célébré comme le « roi de la téléphonie mobile » et celui où l’entreprise n’existe plus.
3. L’opinion publique n’est pas le reflet de l’opinion privée: Assad a été « réélu » Président avec 95% des voix en 2021. Ce type d’élection est un grand classique de l’aveuglement des régimes qui croient avoir le soutien populaire. Le Président se déplace en province et est accueilli par des foules enthousiastes, ces mêmes foules qui quelque jours après détruisent sa statue. Ce phénomène très classique a été étudié par le chercheur Timur Kuran. Kuran observe deux choses: premièrement, l’opinion exprimée en public ne reflète pas nécessairement les croyances privées. Il se produit un phénomène qu’il appelle falsification de préférences par lequel chacun estime préférable de ne pas exprimer ce qu’il pense vraiment, en raison de la pression collective, qui peut être politique (la police secrète veille), sociale (politesse), institutionnelle (croyance dominante chez les analystes) ou morale (certaines opinions ne sont pas acceptables). Deuxièmement, l’opinion publique change elle aussi de façon non linéaire: il faut attendre qu’une très large majorité des gens partagent une opinion en privé pour qu’il y ait une bascule vers celle-ci. Si une opinion est partagée en privé par 30% de la population et qu’elle progresse à 40%, cela n’aura aucun impact sur l’opinion majoritaire exprimée.
Leçons pour la France?
En substance, ces caractéristiques suggèrent un impératif: memento mori (rappelle-toi que tu vas mourir). Et la France dans tout ça? A première vue, il paraît absurde pour une démocratie comme la nôtre de tirer leçon de l’effondrement d’une dictature sanguinaire. En y regardant de plus près, on ne peut cependant s’empêcher de penser que les mêmes phénomènes sont à l’œuvre: derrière une apparente solidité suggérée par sa longévité, la Ve République existe depuis 1958, les signes de fracture se multiplient, et l’ensemble du système est désormais incroyablement fragile. Ces signes sont cependant ignorés par une classe politique qui semble vivre dans un autre monde, déconnectée de la réalité. Les programmes présentés aux élections par les principaux partis sont, au mieux, irréalistes, quand ils ne sont pas franchement fantaisistes, et aucun n’essaie de résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés. La croyance est de toute évidence celle d’une continuité inéluctable du système, selon laquelle demain sera un peu comme aujourd’hui, et chacun prépare son jeu pour la prochaine élection en jouant au billard à trois bandes. L’effondrement brutal du régime Assad montre pourtant le danger de cette croyance. Nous entrons probablement dans une période de forte non-linéarité, où tout devient possible. Attachez vos ceintures!
✚Sur le même sujet on pourra lire mes articles précédents: 📄Survivre au naufrage politique français: Et si la société civile reprenait la main? 📄Mensonges publics, vérités privées: pourquoi rien ne change quand tout le monde est mécontent. Sur l’effondrement des organisations, voir mon article sur le modèle de l’historien Arnold Toynbee: 📄La disparition de la capacité créative comme cause du déclin des organisations
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3 réflexions au sujet de « Graduellement puis soudainement: l’effondrement du régime Assad préfigure-t-il celui de la France? »
Merci Philippe de stimuler ma réflexion avec constance et efficacité. Le titre de ton article évoque irrésistiblement pour moi la réponse d’Oscar Wilde à qui on demandait comment il s’était ruiné : doucement au début, puis très vite à la fin. Je glisse sur le terrain économique car je ne crois pas que la Ve république soit le problème principal de la France, c’est la limite du parallèle avec le régime Assad, qui était le problème principal de la Syrie. La croyance dévote en un État omniprésent, omnipotent et omniscient est notre problème principal à mon sens. Nous acceptons de lui attribuer le monopole dans la gestion des affaires collectives, sans contrôle d’efficacité (d’où un poids démesuré dans la richesse nationale), et sans contrepoids suffisants dans sa direction (d’où une classe politique largement infiltrée par la haute fonction publique). Plus grave encore sans doute, nous, les Français, nous sentons désengagés de notre responsabilité individuelle envers la collectivité. Nous sous-estimons les conséquences délétères de notre organisation collective et la France est si riche et si puissante depuis si longtemps… Memento mori en effet.
La fracturation en France est trop récente (superficielle?) pour mener à de tels effets.
Pour une analyse du cas syrien, histoire incluse, voir ici:
https://lavoiedelepee.blogspot.com/2024/12/le-miroir-aux-alaouites-une-breve.html
Maintenant, à continuer à ne pas punir au niveau requis des islamistes décapiteurs de profs 35 ans après le premier accrochage à Creil qui aurait dû poser les limites très claires voir brutales (merci encore Mitterrand et tout le PS, tous ceux ayant un peu bourlingué entre Afrique et PO/MO a l’époque sautaient au plafond devant telle funeste désinvolture!), précédant la mère de Merah fêtant notoirement l’acrion de son file avec les voisins/amis, entre youyous et pâtisseries orientales, il y a 13 ans… le risque ici me parait être d’une nature différente qu’un tyran contre la majorité. Incroyable que des personnes pareilles n’aient pas un malheureux accident jamais élucidé, ce qu’on sait pourtant faire hors frontières, à défaut qu’un bulldozer ne se charge des logements/biens de familles ayant élevés de pareils rejetons (point de hasard!).
c’est bien formulé mais raté : si Bachar a obtenu au préalable une majorité de pour et à la fin une majorité de contre , en france , il n’y a jamais de majorité ni pour ni contre et bien au contraire comme l’a dit un homme célèbre . Donc nous ne risquons pas celà avec un populo qui depuis Vercingétorix n’a jamais été fichu de se mettre d’accord sur un point , même s’il est vital pour le pays…