Quelques mois après l’incroyable fête des jeux olympiques, la restauration de Notre-Dame est une nouvelle réussite, un peu plus de cinq ans seulement après le terrible incendie qui l’avait ravagée en avril 2019. Si cet exploit met en lumière une forme de génie français dont nous pouvons être légitimement fiers, il illustre également un aspect beaucoup plus sombre de notre société: il a célébré la restauration du passé, et il n’a été possible qu’en contournant les règles de droit commun. Autrement dit, en France, l’excellence et l’innovation deviennent l’exception, et non plus la règle.

La restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris montre de façon éclatante que la France sait être excellente quand elle s’en donne les moyens et surtout quand elle en a la volonté. Elle sait être excellente dans son art et sa technique. La restauration a mobilisé la crème de ses artisans et de ses techniciens, mais aussi de tous les métiers nécessaires (architectes, chefs de projets, etc.) Elle a également mobilisé les Français (plus de 380.000 donateurs privés). La France sait aussi être excellente dans la gestion d’un grand projet complexe. A l’heure où certains grands pays ont du mal à réaliser de grands projets, on pense notamment au High Speed 2 en Grande Bretagne, la capacité française à mener un projet complexe en un temps record est une marque de fierté légitime, en particulier dans l’atmosphère calamiteuse qui prévaut actuellement dans le pays.
De cet exploit et des conditions dans lesquelles il a été réalisé, on doit toutefois tirer deux leçons qui devraient nous dégriser. La première est que l’énergie mobilisée pour ce grand projet a été rétrograde, c’est-à-dire tournée vers la restauration du passé. C’est pour cela qu’on a bien parlé de restauration de Notre-Dame. Le meilleur emblème est la flèche de Viollet-le-duc. Alors que le gros de l’édifice a été construit de 1163 à 1345, la flèche n’a été ajoutée qu’en 1859. Cet ajout ne constituait pas une restauration de la flèche originale, très abîmée et démontée durant la Révolution, mais une création originale, ce qui a fait grincer quelques dents. Mais l’époque était à l’optimisme et elle ne craignait pas d’imposer sa marque. Elle voyait volontiers un bâtiment comme un objet vivant, qui évoluait au gré de son époque. Rappelons que ce fut le cas du bâtiment ‘original’, si ce mot peut être utilisé, dont la construction s’est étalée sur près de deux siècles (1163 à 1345). La reconstruction de la cathédrale de Reims à l’identique, après sa destruction durant la première guerre mondiale, marquera la fin de cet optimisme. L’époque n’osera plus imprimer sa marque; elle se contentera d’être archaïque, c’est-à-dire de vénérer le passé comme étant intrinsèquement supérieur au présent. L’historien Arnold Toynbee expliquait que pour fonctionner, une société avait besoin de s’appuyer sur une source de légitimité. Celle-ci pouvait se trouver dans le passé (les grands hommes, les vieux sages, les grands auteurs, l’âge d’or, etc.) ou dans le futur (innovateurs, entrepreneurs, etc.). Il semble que la société française ait choisi le passé. A quand une telle mobilisation, un tel enthousiasme, pour le futur?
La seconde leçon est que cette réussite n’a été possible qu’en contournant le droit commun. Jamais la restauration de Notre-Dame n’aurait été possible en des temps aussi courts si on avait respecté le droit de la construction. Pour y arriver, l’État a donc décidé de s’affranchir de ce droit. Cela pose évidemment un problème qui est le suivant: nous prétendons vivre dans un État de droit. Ce concept désigne un état dans lequel la puissance publique est soumise aux règles de droit. L’État décide et fait appliquer la loi, mais s’y soumet aussi. Avec la restauration de Notre-Dame, et ce n’est pas la première fois, l’État décide que le droit, c’est pour les autres. En procédant ainsi, l’État reconnaît de facto, et même, pourrait-on dire, de jure, que notre droit rend impossible l’excellence. Celle-ci n’est possible que si on le contourne. Elle devient donc l’exception et non la règle. Cela ne peut pas ne pas nous interroger.
« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » – Hölderlin
Comment expliquer en effet que nous soyons engagés dans une démarche d’enfermement aussi méthodique que déterminé? Comment expliquer que de plus en plus des aspects de notre vie quotidienne ou professionnelle soient strictement encadrés et réglementés? L’agriculture étouffe et se meurt sous les réglementations tatillonnes et stupides, et il en va de même pour l’immobilier, l’automobile, la distribution, la formation professionnelle et tant d’autres secteurs. Je rencontre beaucoup d’acteurs de l’économie, dirigeants, cadres, responsables associatifs mais aussi responsables du secteur public et de l’administration ou de collectivités territoriales, et partout le cri est le même: nous mourrons étouffés sous les réglementations millimétriques. Le pays est livré aux contrôleurs désormais… hors de contrôle. L’excellence devient impossible. Elle ne se produira plus que de façon exceptionnelle, lorsqu’une volonté politique rencontrera une exigence de prestige, et elle sera l’arbre qui cachera la forêt; l’exception qui confirmera la règle. Nous nous mobilisons pour une cathédrale et un grand événement sportif mais nous laissons mourir des secteurs entiers de notre économie et de notre vie collective sans un soupir. L’obsession du prestige, et la consécration de moyens exceptionnels à de tels projets, est la marque des pays en déclin, pas des pays qui parient sur l’avenir.
Laissez-nous faire
Cet enfermement dans la norme et dans le contrôle qui étouffe l’excellence devrait être une cause d’inquiétude mais il est, paradoxalement, aussi une cause d’espoir, car il pointe vers la solution. L’énergie et le talent des Français sont là, intacts. Chacun les constate tous les jours. Alors laissons-les faire. Il faut que l’excellence de la restauration de Notre-Dame devienne la norme, qu’elle puisse se faire dans le cadre du droit commun, et non en le contournant. Changeons ce droit. Libérons les carcans et nous libérerons cette énergie dont nous avons tant besoin. Chiche?
✚ Sur le sujet de l’optimisme, on pourra lire mes articles précédents: 📄Le mimétisme, un modèle mental essentiel pour construire l’avenir, 📄Et l’optimisme était une bonne idée? Le pari de Pascal de l’innovation. Voir aussi 📄Quand l’État est facteur d’incertitude.
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6 réflexions au sujet de « Restauration de Notre-Dame: derrière l’exploit, deux amères leçons sur l’excellence française »
Effectivement à qui (la faute ? ) de cet incendie ?
On ne le saura jamais…..
On se targue du résultat….
Mais n’allons pas chercher plus loin
On aurait des surprises et cela romprerai le charme…..
Que d’incohérences….oui la réussite des JO …..et la décadence comme bien décrite précédemment
Lettre d’amour idolâtre à un certain Macron ?
Quand l’homme veut aller trop vite, il en paie très souvent le prix !
La beauté n’est plus une valeur actuelle. Il aurait été aberrant de saccager Notre-Dame plutôt que de la restaurer
L’autre sujet dont on ne parle plus c’est : comment un tel incendie a pu se propager dans cette cathédrale ? Négligence des services du ministère de la culture, responsabilité des entreprises qui travaillaient sur la cathédrale à ce moment, autre ?
Visiblement on ne veut pas savoir.
Une irresponsabilité généralisée très préoccupante.
Philippe
Un autre facteur de poids qui rend ce projet « dérogatoire » et non transposable : les moyens financiers quasi-illimités.
Ce fil donne des arguments intéressants, qui vont plutôt dans votre sens https://x.com/JouveauM/status/1862803687975907687
Sur le 2ème point très pertinent concernant les règles, je ne dirais vraiment pas qu’il s’agit d’une leçon amère. Il s’agit d’une leçon tout court, très positive. La preuve par l’exemple. Nos règles sont inadaptées et contre-productives. Il faut largement les supprimer en s’inspirant précisément ce qui a été fait pour Notre-Dame. Toutes les règles qui ont nécessité une exception dans le cas de Notre-Dame sont celles qui doivent être éliminées. Sans délai. Et en ces temps de recherche d’économies, Il ne devrait y avoir aucune hésitation… si nous avions un président au niveau de sa qualité !