C’est l’économie, stupide! Le dilemme stratégique de l’Europe après l’Ukraine

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L’invasion de l’Ukraine constitue un réveil brutal pour une Europe qui s’était endormie depuis de nombreuses années dans un idéalisme naïf. Si la réponse à l’invasion a été rapide, l’Europe reste très affaiblie. Au-delà des prochaines semaines, sa stratégie doit impliquer un changement profond de modèle mental sur son développement économique.

Quels sont les ressorts de la puissance? La question n’est pas nouvelle et elle a préoccupé les stratèges depuis des millénaires; elle se pose avec une nouvelle acuité depuis l’invasion de l’Ukraine qui met en lumière les faiblesses de l’Europe face à un attaquant déterminé. Si l’heure est à l’action militaire et diplomatique, on sent bien que la dimension économique reste fondamentale. Et c’est dans la relation entre les deux que l’Europe doit trouver sa voie.

Pour le comprendre, il faut faire un détour par les travaux d’Ibn Khaldoun, un penseur arabe du XIVe siècle, exposés par Gabriel Martinez-Gros, historien spécialiste de l’Islam médiéval. Khaldoun essaie de comprendre comment se crée la richesse dans la société agraire. Martinez-Gros écrit: « La réponse, selon lui, c’est qu’il faut mobiliser la société artificiellement par la coercition. Le tribut qu’infligent les conquérants aux conquis, ou l’impôt qu’exige le pouvoir de ses sujets dans les temps ordinaires, sont les conditions premières de la prospérité. Ils permettent en effet une accumulation de la richesse et des hommes qu’on nomme la ville (la capitale), c’est-à-dire une concentration de demandes et de compétences qui ouvre la voie à la division du travail, à la diversification des métiers, et par là aux seuls gains rapides de productivité qu’on puisse concevoir dans une société agraire. » L’idée que la création de richesse ne puisse être le produit que d’une coercition est très discutable, mais le raisonnement de Khaldoun lui permet cependant d’observer que la tâche fondamentale et fondatrice de l’État, c’est dès lors la collecte de l’impôt, qui permet la ville, la division du travail et l’enrichissement, plus que la guerre. L’État Khaldounien (qu’il nomme empire) est donc pacifique par définition. L’empire civilise ses populations en leur interdisant la violence et en brisant leur solidarité, mais en leur offrant en échange toutes les protections souhaitables – militaire, policière, judiciaire, sociale.

Ibn Khaldoun, penseur pour l’Europe? (Source: Wikipedia)

Producteur et soldat

Privés ou exemptés de la violence, les sujets de l’empire sont exclusivement assignés aux fonctions de production économique ou intellectuelle, qu’ils assurent d’autant mieux qu’ils s’y spécialisent. Martinez-Gros ajoute: « En les séparant de la violence, l’empire opère en effet la première de ces divisions du travail sur lesquelles se fonde la spirale de la prospérité des sociétés ‘civilisées’: la séparation et la distinction de ceux qui sont en charge de la production, qu’Ibn Khaldoun nomme sédentaires, et de ceux qui sont en charge de la violence, ou bédouins, terme qui n’a en rien ici le sens de ‘nomade’ mais plutôt de guerrier. » L’État se spécialise donc. Il réserve les fonctions de violence à des groupes réduits de soldats ou de guerriers qu’il acquiert dans les sociétés tribales, et il assigne au contraire l’immense majorité de sa population à des activités productives, créatrices de richesses. Il prélève l’impôt pour que ce système puisse exister.

La création par « l’empire » d’un cœur pacifié, désarmé et consacré à la création de richesse, a eu un impact considérable, c’est ce qu’a réussi à faire l’Occident à partir de la fin du Moyen-Âge. C’est même elle qui met fin à celui-ci. Martinez-Gros précise en effet que la richesse n’a pas pour l’essentiel été accumulée par l’impôt en lui-même; celui-ci n’a été que l’outil permettant de créer les conditions de cette création de richesse qui provient pour l’essentiel de l’innovation et de la croissance du nombre et de l’activité des hommes. C’est la grande réussite de l’Occident moderne que d’avoir réussi à créer cet équilibre Khaldounien délicat entre un cœur pacifique et créateur de richesse et une frontière gardée par les soldats.

Selon Martinez-Gros, on peut d’ailleurs y trouver là une explication des attaques dont l’Occident fait l’objet, qu’elles soient terroristes ou poutiniennes: notre monde moderne crée des tribus pillardes, des confins barbares, d’abord et avant tout parce qu’il crée un monde à piller, un monde sédentaire au sens de Khaldoun, un monde éduqué, ouvert, attaché à produire et à échanger beaucoup plus qu’à se défendre. Le pacifisme intrinsèque du marchand est une invitation au pillage que seul le soldat peut empêcher.

Tension créatrice ou destructrice

La prospérité de l’empire repose donc sur une tension créatrice toujours instable et toujours renouvelée entre le producteur qui crée la richesse, et le soldat qui la protège. Que l’un des deux prenne le dessus, et la tension devient destructrice: le monde producteur qui ignore le danger et cède au pacifisme invite au pillage. Le monde militarisé glisse vers la pauvreté et, in fine, vers l’insignifiance en s’effondrant sous son propre poids, comme l’URSS à la fin des années 80.

L’Union Européenne, cependant, n’a jamais vraiment souscrit à ce modèle. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le modèle européen était un projet de paix basé sur l’idée que la puissance économique suffirait à assurer la paix entre les nations européennes sans avoir besoin de soldats. Ce modèle déséquilibré ne fonctionnait cependant que grâce à la protection assurée bénévolement par l’allié Américain. La réussite fut incontestable, mais le modèle avait une faiblesse: il ne fonctionnait pas pour les nations à l’extérieur de l’Europe. En outre, depuis vingt ans, le producteur a été fragilisé en raison d’une hostilité grandissante à l’idée de croissance économique, voire de progrès tout court, au sein des élites européennes. De façon extraordinaire, et dans l’ignorance totale de la réalité, l’Europe s’est convaincue que tous les problèmes du monde se ramenaient au seul bilan carbone de la planète, et qu’elle devait sacrifier son agriculture, son industrie et son indépendance à cet objectif, quelles qu’en soient les conséquences.

L’Europe face à un double défi stratégique

L’Europe a donc non seulement cédé au pacifisme en limitant son effort de défense, en particulier depuis la chute de l’URSS, mais elle a aussi négligé son cœur de création de richesse. Elle est donc confrontée au double défi du déclin de sa puissance économique et de sa puissance militaire. Elle découvre soudainement que pendant qu’elle organisait des conventions citoyennes sur le climat et des campagnes d’inclusion et de diversité, Poutine avançait ses pions. Elle découvre, ou redécouvre, que les humains ont aussi besoin de manger et d’être en sécurité. Elle redécouvre qu’il y a des bédouins prêts à piller à la moindre occasion, et qu’ils le font simplement parce qu’ils le peuvent, lorsque leurs voisins sont faibles ou naïfs comme l’a été l’Europe. Elle redécouvre que la sécurité a un coût, et que ce coût ne peut être supporté que si on en a les moyens, c’est-à-dire si on a un cœur productif puissant. En bref, elle redécouvre ce que Machiavel a expliqué il y a cinq siècles, qu’il faut voir le monde tel qu’il est, et non tel qu’on aimerait qu’il soit. A l’heure où, face au danger Russe, elle redécouvre brutalement la nécessité d’avoir des soldats, la priorité stratégique des prochaines années doit cependant être la restauration de ce cœur de création de richesse. Une économie forte est la condition pour que l’Europe existe encore en tant que modèle dans le monde.

🔍 Deux ouvrages de Gabriel Martinez-Gros, écrits dans le contexte particulier de l’Islam, mais applicables à beaucoup d’autres contextes: Fascination du djihad – Fureurs islamistes et défaite de la paix et Brève histoire des empires.

➕ Lire mes articles précédents: 📄L’Ukraine ou l’épisode cosmologique Européen et 📄Poutine, l’Ukraine et le paradoxe de la stratégie.

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6 réponses à “C’est l’économie, stupide! Le dilemme stratégique de l’Europe après l’Ukraine

  1. La « culture du Bédouin » : c’est extrêmement bien vu, et c’est profondément enraciné dans la culture russe…
    Je me souviens avoir discuté, il y a plus de 25 ans, avec un jeune universitaire russe poursuivant ses études à Paris. Il me disait, en gros, « le jour venu, nous viendrons nous servir ». J’ai aussi connu un gars très fier de sa pendule murale et de son piano « allemands », sans que le fait que l’un comme l’autre soient le fruit d’un pillage en 1945.
    Quant à « la » table de Poutine, elle a été commandée à une boîte italienne, et ça n’affecte en rien l’amour propre de son utilisateur. Parce que c’est une « activité pour sédentaires ». C’est aussi pour cela que la Russie ne dispose d’aucune marque de produit grand public exportable (hormis la vodka et les armes…). L’ouverture économique leur a permis de concentrer leurs capacités industrielles (notamment, humaines) vers leur « état bédouin ».

    « Une économie forte », condition de la puissance et préalable de la capacité de se défendre ? Le général Luddendorf, dans son livre « la guerre totale », ne disait pas autre chose. À l’époque où je l’ai lu, ça m’avait paru un peu violent. Mais aujourd’hui…
    Il faut du temps pour remonter une économie à la dérive, à partir de compétences insuffisantes. Et ensuite, pour « construire » une force de bédouins crédibles. Ce temps, ne l’avons nous pas déjà gaspillé?

    Et comme si ça ne suffisait pas, tout ça peut être réduit à néant par les « guerres politico-industrielles ». Le F35, avec ses « brillantes performances » et son accaparement des ressources, a créé une « fenêtre d’opportunité » pour un bédouin agressif. En moyenne, entre maintenance et autres indisponibilités, l’armée de l’air peut faire décoller 54 Rafales avec missiles et bombes (sans certitude quant à une seconde mission, faute de munitions). Pour les Eurofighter allemands, ce même chiffre est de 4, et uniquement pour des missions air-air. Moyennant quoi Airbus revendique le monopole du prochain programme, au nom de « l’harmonisation européenne ».
    Les bédouins aux frontières ? Quelqu’un d’autre s’en occupera, l’important c’est de capter le budget…
    L’économie est à la source de tout, mais elle n’est qu’un moyen et non une fin. En tout cas, c’est ce qu’affirme Luddendorf.

  2. La protection de l’allié US n’est pas vraiment bénévole, vu les montants d’achat d’armements en prime souvent payés par les subventione européennes (Pologne en particulier, qu’on devrait en conséquence laisser actuellement faire sa police du ciel seule)… Et le sommet de Versailles, censé remettre les pendules à l’heure sur l’autonomie stratégique en particulier, débouche sur quoi? Un nouveau contrat pour un F35 très mal né, en Allemagne, pour espérer au besoin pouvoir balancer d’antiques bombes nucléaires tactiques lisses dans lesquelles plus personne ne croit!
    Au moins, le SCAF est mort. Enterrons aussi l’eurodrone, gabégie multimoteur germano-tractée, dont personne ne voudra… Et faisons la partie qui compte, NGF, seuls.

  3. bettybeeler

    Lecture stimulante pour démarrer la semaine. Je négligerais pas l’importance de l’établissement des alliances internes et externes pour valoriser la création et renforcer la protection.

  4. Loïc Loisel

    Bonjour mr Silberzahn, je vous lis régulièrement avec intérêt depuis plusieurs années et apprécie beaucoup vos articles qui mettent souvent en avant des concepts contre intuitifs illustrés brillamment par des références originales.

    Je remarque que vous parlez souvent avec une pointe de mépris de ceux qui se soucient de l’écologie et du changement climatique, et vous allez même dans cet article jusqu’à dire que ceux-ci sont partiellement responsables des difficultés de la machine productive européenne. Deux remarques / questions : 1) Mettre les difficultés économiques récentes de l’Europe sur le dos des « conventions climat » et consorts me semble une hypothèse qu’il conviendrait d’étayer fortement car elle ne coule peut-être pas de source pour tout le monde (je serais très intéressé si vous publiez un article à ce sujet !) 2) Est-ce à dire que le changement climatique n’est pas un sujet majeur, et la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre simplement une distraction à côté des sujets importants ? (Je ne souscris pas non plus à cette vision et serais là aussi très intéressé par votre opinion étayée)

  5. Pingback: It’s the economy, stupid! Europe’s strategic dilemma after Ukraine | Philippe Silberzahn

  6. Edgar Gnanou

    Le préalable à une puissance économique est une stratégie économique. Celle semble faire défaut autant au plan national qu’au plan européen. N’avons nous pas vu l’Europe (Institution) bloqué la naissance de conglomérat européen dans l’industrie, dans le secteur ferroviaire, dans le secteur de l’énergie et, depuis longtemps, dans le secteur militaire.
    Industrie, énergie, armement, sont les facteurs clés de succès pour opérer les mouvements stratégiques souhaités. Dans ces trois domaines d’activités stratégiques, la Russie a su s’imposer en Chine et en Inde notamment. Cela lui a permis d’obtenir une prudente abstention de ces gigantesques pays au Conseil de Sécurité de l’Onu…alors que la Russie est un nain économique comparer à la Chine et à l’Inde !.