Poutine, l’Ukraine et le paradoxe de la stratégie

[Version en anglais]

La stratégie est un art complexe gouverné par une logique paradoxale où l’échec peut mener au succès et vice versa. L’attaque russe contre l’Ukraine offre une bonne illustration de cette nature.

En cinq jours de guerre, Vladimir Poutine a réussi à redonner vie à l’OTAN, à unifier l’Europe, à mettre fin à trente ans de pacifisme allemand, à anéantir tout le capital d’image qu’il avait mis vingt ans à développer parmi l’intelligentsia et la classe politique européenne, à sérieusement mettre en doute la crédibilité de son armée, à unifier l’Ukraine derrière un improbable président, un pays dont il niait encore l’identité quelques jours avant l’invasion, à pousser la Suède et la Finlande à accélérer leur intégration à l’OTAN et, pire que tout, à redonner un sens et une raison d’être à une Europe, voire à un Occident tout entier, qui les avait perdus depuis longtemps. Il a également mis fin à l’image, construite depuis la seconde guerre mondiale et longtemps crédible chez certains, d’une Russie pacifique entourée d’ennemis qui doit se défendre. En bref, après son attaque audacieuse, tous ses pires cauchemars se réalisent les uns après les autres, soit un fiasco stratégique de grande ampleur. C’est très étonnant de la part d’un homme qui s’est assez longtemps révélé fin stratège. A quoi cela est-ce dû? Certains estiment que l’homme s’est isolé ou serait devenu fou. Mais peut-être est-ce plus simplement lié au paradoxe de la stratégie mis en avant par Edward Luttwak qui écrit depuis longtemps sur la question.

Tactique et stratégie ne font pas toujours bon ménage

Le premier paradoxe est entre la tactique et la stratégie. Une victoire tactique brillante sur le terrain peut en effet poser d’énormes problèmes stratégiques. En 1962, la Chine envahit les territoires de Aksai Chin et Arunachal Pradesh, sur sa frontière avec l’Inde. La Chine avait annexé le Tibet en 1951 et les tensions étaient vives entre les deux pays. Elle décide donc de prendre les devants. L’armée indienne est mal équipée et mal préparée, et ne peut résister. C’est une victoire éclatante pour la Chine. Mais depuis, ce territoire reste un sujet de discorde qui empêche tout rapprochement entre les deux pays. De même, Luttwak évoque de façon rhétorique l’idée qu’un pilote d’avion japonais en route pour Pearl Harbor le matin du 7 décembre 1941, s’il avait vraiment eu à cœur les intérêts de son pays, aurait volontairement abîmé son avion dans l’océan. Magnifique victoire tactique, l’attaque était en effet désastreuse stratégiquement puisqu’elle conduisit à l’anéantissement du Japon quatre ans plus tard. Dans l’affaire ukrainienne, il semble que Poutine comptait sur un effondrement rapide du pouvoir Ukrainien pour pouvoir installer un dirigeant accommodant. Mais l’attaque, sans doute mal exécutée, a eu l’effet inverse. Elle a galvanisé la population et l’opinion internationale, transformant le Président Ukrainien, un ancien acteur largement sous-estimé à ses débuts, en un héros de la résistance internationale à l’agresseur russe. Une insuffisance tactique entraîne un problème stratégique majeur.

Good strategy / Bad strategy (Source: Wikipedia)

La logique paradoxale de la stratégie

Mais plus profondément, c’est la stratégie elle-même qui est traversée par une logique paradoxale. Si tu veux la paix, prépare la guerre dit ainsi le vieil adage populaire. Le meilleur chemin pour attaquer est peut-être le pire: imaginons qu’un officier ait le choix entre deux chemins pour attaquer l’ennemi. L’un est direct et bien protégé. L’autre fait un détour par un sentier escarpé. A priori il faut prendre le premier. Mais l’ennemi se doute que c’est celui que nous allons prendre. Donc nous allons choisir le chemin difficile et le prendre ainsi par surprise. Mais l’ennemi sait que nous sommes malins, et sans doute s’attend-il à ce que nous prenions le chemin difficile pour le surprendre. Peut-être devrions-nous prendre le plus facile. Mais l’ennemi… etc.

Un bon exemple de la nature paradoxale de la stratégie est celui des contre-mesures, caractérisées par le lien entre l’utilité et la performance. Normalement, les deux sont identiques au sens où un outil qui a une meilleure performance est toujours plus utile que celui qui a une moins bonne performance. Mais ce n’est vrai que dans le monde des objets inanimés. Durant la seconde guerre mondiale, chaque fois que les alliés mettaient au point un système de guidage plus performant, il finissait rapidement par se faire contrer par les Allemands. Les alliés ont fini par comprendre que l’introduction d’un équipement nouveau ne devait se faire que lors d’une campagne de grande importance, pour ne pas que l’ennemi ait le temps d’y répondre. Il peut donc être stratégique de ne pas se servir d’un outil plus performant, pour induire l’ennemi en erreur notamment. Cet exemple illustre un facteur clé de la stratégie, qui semble évident mais qui pourtant est largement ignoré: le fait que l’on se trouve en face d’un ennemi qui réagit à nos actions, ce qui rend difficile la poursuite de l’optimalité. La stratégie est avant tout une dialectique. C’est précisément pour cela que plus une stratégie réussit, plus elle a de chances de s’épuiser et de finir par échouer, car en face l’ennemi apprend et modifie la sienne. Aucune stratégie n’est donc éternelle.

Système centralisé contre système décentralisé

Un des facteurs qui joue dans le paradoxe de la stratégie est la nature de l’ennemi. Ici nous avons un autocrate contre un système assez large et lâchement défini: outre l’Ukraine, bien-sûr, il y a les pays limitrophes, puis l’UE et l’OTAN. C’est un système décentralisé, dont les membres ont des intérêts assez divergents, et qui ont historiquement été désunis face aux actions de la Russie, qui, elle, est un système ultra-centralisé. Pendant longtemps, Poutine a eu l’avantage. Ceci parce que, et comme le note Nassim Taleb, les réactions décentralisées prennent plus de temps. Mais elles sont efficaces par étapes. A court terme, le système centralisé a l’avantage: la décision est plus rapide, la vision plus claire. Le gain d’une action est concentré pour lui tandis que les pertes sont diluées pour les autres, réduisant l’incitation à agir. Mais comme pour les contre-mesures, le système décentralisé apprend, même s’il apprend lentement. Insidieusement les conditions sont modifiées jusqu’à un événement déclencheur qui prend l’autocrate par surprise. Il pousse son avantage trop loin et a unifié ses ennemis, erreur cardinale qui avait déjà condamné Robespierre. Désormais, le système décentralisé joue à pleine force: multiplicité de réponses, adaptations locales performantes, robustesse liée à l’absence de centre unique qui rend impossible une destruction ciblée, la dynamique entraîne la dynamique grâce à un système à la fois décentralisé et possédant une identité forte en émergence (« le monde libre » par exemple)*. Il restera à ce système en plein essor de ne pas oublier à son tour la logique paradoxale de la stratégie, et à savoir quand s’arrêter, et notamment laisser une porte de sortie à Vladimir pour que les choses atterrissent calmement.

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🔍 Cet article est tiré de deux ouvrages d’Edward Luttwak: Le Grand livre de la stratégie et La montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie. Voir également une vidéo où Luttwak parle de l’autisme stratégique chinois.

➕Voir mon article sur l’autisme stratégique de la Chine et l’influence néfaste de Sun Tzu: Sun Tzu: les limites d’un penseur militaire pour la stratégie.

* Le lecteur attentif aura reconnu ici la propriété de quasi-décomposabilité d’un système complexe qui assure à la fois une autonomie locale et une identité collective. La quasi-décomposabilité est la propriété de tous les systèmes évolutifs robustes. Pour en savoir plus, lire mes articles ici: La quasi-décomposabilité, un concept important pour l’innovation et l’entrepreneuriat et Quasi-décomposabilité: ce qu’une idée entrepreneuriale peut apporter à la construction européenne.

 

11 réponses à “Poutine, l’Ukraine et le paradoxe de la stratégie

  1. Emmanuel LEGRAND

    Je serais plus nuancé en ce qui concerne l’efficacité relative des systèmes centralisés et décentralisés. Après tout ce sont bien les systèmes centralisés français et soviétiques qui ont vaincu en 1918 et 1945. A l’inverse, le système décentralisé allemand a été vaincu par deux fois après des débuts pourtant prometteurs. A partir du moment où les forces en présence atteignent un certain volume,le système décentralisé n’arrive plus à les coordonner. En revanche, il est opérationnel dès le début des hostilités car il nécessite des exercices de moindre ampleur que le système centralisé, à qui il faut une période de rodage.

  2. Jean-marc Rosenstiehl

    Remarque sur la « réponse » d’E. Legrand :
    le Premier Empire (saint et germanique) était, certes, décentralisé.
    Mais affirmer que c’était le cas du Deuxième (prussien), ou du Troisième (nazi) est plutôt osé…

  3. Bonjour,
    @Emmanuel LEGRAND
    Vous réduisez l’aspect centralisé/décentralisé à celui de l’organisation militaire. De plus sur des points qui me paraissent un poil contestables. Je pense que la pensée exprmiée par Philippe SIlberzahn ici est plus large que cela, qu’il s’agit de système politique.

    De mon côté, j’ajouterai une appréciation lapidaire et apparemment paradoxale: les systèmes démocratiques sont faibles en temps de paix, forts en temps de guerre; les autocraties fortes en temps de paix, faibles en temps de guerre.

  4. Pingback: Putin, Ukraine and the paradox of strategy | Philippe Silberzahn

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  6. Une lecture complémentaire de l’action de Poutine pourrait être le recours à l’idée de rationalité limitée (et donc la mise à mal des modèles mentaux animant Poutine lui-même) :
    – La surestimation de sa force militaire (surestimation qu’on peut imaginer du fait de remontées d’info et de reporting complaisants pour aller dans le sens des volontés de réforme des forces armées),
    – La sous-estimation de la capacité de l’Europe et des US (qui jusqu’à présent semblaient plus désunis et faibles que capables de s’unir et de porter une vision forte),
    – Sur-estimation de la faiblesse de l’état ukrainien et de ses divisions internes, notamment que la langue faisait le sentiment pro-russe (au point d’en arriver à croire la propagande développée par la Russie depuis une dizaine d’année ?).

    Sur le dernier point, cet article passionnant : https://medium.com/ithaque-reportages/la-linguistique-n-a-strictement-rien-%C3%A0-dire-sur-la-fa%C3%A7on-dont-on-doit-d%C3%A9couper-une-fronti%C3%A8re-25207592edbd

    • exact. Attitude explicable de façon rationnelle. Je n’achète pas du tout l’argument selon lequel il serait fou. Il a calculé que le gouvernement ukrainien s’effondrerait tout de suite et que l’Europe ne réagirait pas. Il s’est trompé, mais ce n’était pas stupide de le penser.

  7. Sans doute faut-il monter encore un peu plus haut pour avoir une vision stratégique non pas au niveau des pays, ni même au niveau de l’Europe, de l’OTAN ou de l’occident, mais au niveau mondial. Le monde semble aller vers un partage entre deux nouveaux blocs qu’on a encore du mal à nommer, disons un bloc maritime-nihiliste-globaliste, et un bloc terrestre-traditionnaliste-patriote. Ces blocs ont peut-être des frontières géographiques, mais surtout des frontières mentales qui scindent chaque peuple de chaque pays. Poutine semble appartenir au deuxième, et semble vouloir justement lui donner un corps géographique solide et net, pour pouvoir mieux résister et s’autonomiser par rapport au premier. A ce haut niveau stratégique, ses opérations militaires ont un sens.

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