Les vilains petits modèles mentaux français ou la (vraie) leçon de l’affaire Orpéa

Dans un livre paru le 26 janvier, l’auteur et journaliste Victor Castanet accuse Orpéa, leader européen des maisons de retraite, de maltraitance sur des résidents de ses établissements et de rationnement de soins et de fournitures médicales pour réduire les coûts. L’affaire connaît un retentissement considérable. Elle donne surtout à la France l’occasion de se livrer à son sport favori, le bashing du profit. Car la cause semble être entendue: c’est sa recherche effrénée qui explique les maltraitantes dénoncées dans l’ouvrage. « Orpéa, les profits et le malaise », titre ainsi l’émission C dans l’air. Et si on allait un peu vite?

On va peut-être un peu vite parce que si l’affaire Orpéa révèle la grave dérive d’une institution, rien ne montre que celle-ci soit le produit d’une recherche effrénée du profit. D’abord, parce qu’il existe de nombreuses entreprises privées dans le domaine médical qui sont à la fois bien gérées et respectueuses de leurs patients. Si ce n’était pas le cas, la France serait à feu et à sang.

Ensuite, et surtout, parce que les dérives institutionnelles ne concernent pas que les entreprises privées, loin s’en faut. Ainsi, en 2017, l’Unef était éclaboussé par un scandale lorsque des anciennes militantes dénonçaient les violences sexistes et sexuelles au sein de ce syndicat étudiant. En 2018, Oxfam, une organisation à but non lucratif à l’impeccable pédigrée, a reconnu des faits de harcèlement et d’intimidation par son équipe à Haïti qui a échangé ses services contre les faveurs de prostituées locales, souvent mineures et organisé des orgies. En politique, mentionnons entre autres Nicolas Hulot, accusé d’agression sexuelle. Le monde politico-médiatique français connaissait l’affaire mais n’a rien dit durant des années. L’Eglise n’est pas en reste: en 2021, la commission Sauvé révélait que, depuis 1950, au moins 216.000 personnes majeures ont été victimes d’abus sexuels par des membres du clergé en France. L’institution militaire n’est pas épargnée non plus: on évoquera le massacres de Sétif et les tortures en Algérie pour l’Armée Française, et l’infamie d’Abou Grahïb où des militaires américains se livraient à des exactions sur les prisonniers Irakiens.

Une clinique pour modèles mentaux? (Source: Orpéa)

Aucune de ces institutions n’est motivée par le profit, et toutes ont connu des dérives. D’ailleurs, parmi les 900 réclamations reçues ces dernières années par le défenseur des droits, 45% des dossiers concernent un Ehpad public, 30% un Ehpad à but non lucratif et seulement 25 % un Ehpad privé à but lucratif. On peut s’opposer au profit, et estimer que la santé devrait être prise en charge par des établissements publics, mais il est faux de dire que c’est la recherche de profit qui conduit à des dérives. La cause est plus profonde, et elle pointe sur ce que ces institutions ont en commun.

Un risque qui pèse sur toute organisation

Ce que ces institutions ont en commun, c’est d’être composées d’humains. Or les humains sont faillibles. Les manquements éthiques et les dérives institutionnelles induites sont un risque que court toute organisation quelle que soit sa nature. Sans excuser les fautes individuelles, le vrai enjeu est celui de la gouvernance de l’institution. Le principal reproche fait à l’Eglise n’est ainsi pas tant les abus commis que le fait qu’ils aient pu perdurer aussi longtemps. C’est donc une faillite institutionnelle, et il est important d’en creuser les ressorts.

Pour le cas spécifique d’Orpéa, la question qui se pose est double: qu’est-ce qui explique que la gestion des centres ait été faite de façon aussi stupide et qu’elle se soit affranchie des considérations éthiques? Car le rationnement des soins et des fournitures est bien une façon stupide de contrôler ses coûts, surtout si on se positionne comme un EHPAD haut de gamme. Dégrader la qualité de son produit est une stratégie suicidaire. Le premier procès qu’on doit faire aux dirigeants est celui de l’incompétence pratique. Au bout du compte, ce management qui se donne les apparences de la rationalité est fragile et surtout auto-destructeur, et c’est ce qu’est en train de vivre Orpéa. Le second procès est celui d’une incompétence morale: ces dirigeants n’ont pas compris la clé de leur métier, qui est qu’il n’y a pas de profit durable sans un ancrage éthique. C’est ce qui distingue les managers à la vue basse, qui détruisent nos entreprises, des grands entrepreneurs et des grands dirigeants qui les construisent.

Naturellement, les deux considérations – pratique et morale – se rejoignent et sont inséparables. A rebours des caricatures, on ne fait pas long feu dans les affaires sans un ancrage éthique solide, et le profit est le produit de cet ancrage. Cela vaut pour le banquier comme le commerçant ou la maison de retraite. Il y a bien-sûr des exceptions, certains s’en sortiront, mais pas tous, et la faillite financière et morale a été inventée pour en prendre soin.

Nos vilains modèles mentaux

Mais au-delà, la façon dont est traitée l’affaire Orpéa met en lumière nos biens vilains modèles mentaux nationaux. Pour ma part, j’en distingue au moins trois:

Le premier est que la France n’aime pas les entreprises et s’en prend à elles à la première occasion, et l’affaire Orpéa en est une nouvelle preuve. Le mot « profit » reste moralement suspect, et le pistolet est dégainé à la moindre occasion.

Le second est que nous aimons les explications toutes faites. Plutôt que creuser les ressorts d’une situation, nous préférons plaquer nos modèles mentaux dessus. Ce faisant, nous inversons l’adage de Saint-Thomas: nous ne voulons voir que ce que nous croyons déjà. Cela traduit non seulement notre paresse intellectuelle, mais peut-être aussi le fait que nous vivons dans un âge idéologique. Il est toujours plus facile de tordre les faits pour confirmer nos croyances que d’examiner ces derniers pour en tirer des enseignements utiles.

Le troisième est que nous préférons chercher un coupable à une situation plutôt que d’essayer de la comprendre. C’est très pratique pour nous exonérer de notre aveuglement. Nous accusons « le profit » pour nous éviter de nous demander pourquoi ceux qui savaient n’ont rien dit, pourquoi des dirigeants se sont transformés en monstres par leur action, eux qui étaient sûrement de bons pères de famille par ailleurs. Hannah Arendt a, je crois, écrit des choses utiles à ce sujet, et elle ne s’était pas contentée d’écrire un tweet accusant le profit pour régler la question.

Un enjeu sociétal

Nous sommes prisonniers de modèles mentaux qui nous enferment dans des explications simplistes de problèmes complexes. Ces explications sont fausses, mais elles nous satisfont. Elles nous empêchent de résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Il est urgent de changer de posture et faire l’effort de donner un sens sur une base raisonnée aux événements qui nous déconcertent et nous choquent. Cette base, c’est la mise en question systématique de nos modèles mentaux.◼︎

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➕Sur l’hostilité française à l’entreprise, on pourra lire mes articles précédents: 📄L’hostilité à l’entreprise, une plaie française: le cas Doctolib; 📄Ni saint, ni héros, ni victime: et si on revendiquait la figure bourgeoise de l’accomplissement?; 📄Le rôle social du commerçant. Sur les modèles mentaux, on pourra lire notamment mon article: 📄Incertitude et modèles mentaux: pourquoi le monde devient fou.

4 réponses à “Les vilains petits modèles mentaux français ou la (vraie) leçon de l’affaire Orpéa

  1. Je pourrais ajouter qu’une des raisons de ces dérives est le manque de contre-pouvoir indépendant (parfois dû à la connivence mais plus souvent un manquement institutionnel).
    Dans le cas, des EPHADs, l’ARS n’a pas fait son boulot de contrôle et aurait dû sanctionner bien plutôt.

  2. Bonjour,

    Difficile de comparer les dérives liées à la recherche d’un plaisir (sexuel le plus souvent) à celles d’Orpea:
    Le clergé, vu l’étendue d’un problème qui n’existe pas à un tel niveau dans d’autres religions, on peut se demander si le célibat des prêtres ne joue pas un rôle par exemple. Pour le reste, le pouvoir (sans même considérer une dépendance hiérarchique) ou la célébrité amènent les relations sur un plateau… avec, à force que cela tombe tout seul, le possible travers de voir des groupies qui n’en sont pas.

    Dans le cadre d’un conflit, il y aura également toujours de la vengeance alimentée par les exactions croisées. Surtout s’il est dur/non conventionnel (terrorisme/guerre civile: Allez y faire respecter la convention de Genève).

    Bref, ces exemples (choisis loin de tout profit) ne me paraissent pas avoir grand chose à voir avec un EPAHD, même si certaines personnes âgées particulièrement pénibles/désagréables peuvent sans doute motiver des comportements isolés de vengeance. Attention à ne pas tomber dans un biais à votre tour!

    Quand on limite de manière généralisée la nourriture/soins et même les changes, c’est le plus probablement que l’on n’a pas mis les moyens pour que le personnel puisse assurer à la hauteur de tarifs usuels entre 4 et 8k€ mensuels la chambre… On verra bien ce que les enquêtes diront.

    Cdt.

  3. Le problème c’est que pur maximiser le profit on utilise des modèles non maitrisés souvent calculés mathématiquement mais sans intégrer les vrais contraintes . d ou la réduction drastique du personnel c’est ce qui coûte le plus cher, puis sur les fournitures les matières , les investissements, l entretien…
    Ford qui n’était pas forcement un ange de gauche disait qu’un patron ne pouvait pas gagner plus que 40 fois le salaire de l ouvrier le moins payé . je ne dis pas qu’il avait raison . Mais quand on voit les écarts d’aujourd’hui . peut etre il avait une vue p)lus humaniste que maintenant.
    toute l’économie basée sur la croissance et la maximisation des résultats et des dividendes est a revoir fondamentalement vis a vis de la pérénit’ des ressources . de la durabilité des ressources en passant par la démographie.
    Tout le monde a constaté le fait qe le covid a montré la faiblesse d une desindustrialisation mais personne ne propose de solution autre que factuelle

  4. Et les marges arrières demandées aux fournisseurs sur des produits par ailleurs subventionnés (ce qui revient donc à voler des subventions) ce sont sans doute des dérives individuelles ?