Entre Robespierre et les abeilles: comment l’éthique marchande contribue au bien commun

Je suis tombé pendant mes lectures d’été sur un texte très intéressant de Gilles Martin consacré au bien commun qui oppose Robespierre et Bernard Mandeville, l’auteur de la fameuse Fable des abeilles. La question posée est la suivante: êtes-vous plutôt Robespierre, pour lequel le bien commun doit être défini par un dictateur vertueux (la vertu comme principe premier), ou Mandeville, pour lequel le bien commun résulte du vice des individus auquel on laisse libre cours (le vice comme principe premier)? Naturellement, dès qu’on m’offre un choix binaire, je sors mon clavier et je réponds « Ni l’un ni l’autre mon général ».

Dans la Fable des abeilles (1714), Mandeville décrit une ruche qui connaît l’opulence car chacune des abeilles y poursuit ses vices propres. Mais l’une des abeilles intercède auprès des dieux et obtient que le vice disparaisse. Plus de voleuse, plus de menteuse, du coup juges, avocats, policiers mais aussi fabricants de cadenas sont au chômage; plus de vanité et les drapiers sont eux aussi au chômage, et la ruche périclite. Morale de la Fable: que chacun s’adonne à ses vices et la société sera riche et vertueuse. Lorsqu’elle paraît, la fable choque évidemment; elle est une attaque directe contre la morale notamment catholique. Elle est profondément subversive et annonce l’ère moderne où l’individu se libère peu à peu d’une contrainte morale imposée. Elle est importante parce qu’elle met pour la première fois en avant l’idée que la poursuite de l’intérêt particulier peut favoriser l’intérêt général. Beaucoup y voient un texte humaniste: il faut reconnaître la nature de notre humanité et en tirer parti, voire le texte fondateur du libéralisme politique et économique: que chacun poursuive son intérêt et la société s’en trouvera enrichie.

Bee pride (Source: wikipedia)

Et pourtant le texte est problématique à plusieurs égards et il vaudrait mieux le revendiquer, en particulier chez les libéraux, avec prudence. D’abord, s’attacher à comprendre le fonctionnement d’une société humaine en la comparant à une ruche est surprenant, d’autant qu’une ruche ne fonctionne pas du tout comme la décrit Mandeville. C’est un système collectiviste et hiérarchisé composé d’individus parfaitement soumis et se contentant de vaquer aux occupations de routine que la biologie leur a assigné (construction, surveillance, reproduction). C’est peut-être très approximativement ce à quoi ressemblait la société féodale, mais cela ne correspond plus du tout à la société au sein de laquelle écrit Mandeville à l’aube de la révolution industrielle et du Grand Enrichissement.

Deux erreurs dans la Fable: l’une économique, l’autre morale

Plus profondément, la Fable est problématique sur deux points importants. Le premier point est d’ordre économique; elle énonce que la société ne fonctionnerait que parce que nous sommes des fripons, c’est à dire des gens malhonnêtes. D’ailleurs le sous-titre original de la Fable est La Ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens. Selon l’argument, s’il n’y avait plus de voleurs, policiers, juges, gardes, avocats et fabricants de cadenas se retrouveraient au chômage et la société s’en trouverait appauvrie. Mais le raisonnement économique est un sophisme et ne tient pas: tous ces gens pourraient utiliser leur talent à d’autres tâches très utiles et parfaitement productives. La révolution industrielle a depuis 300 ans constamment fait disparaître des métiers très nombreux, et qu’on estimait indispensables, pour en recréer d’autres. Ainsi, la deuxième profession la plus nombreuse après les paysans au début du XXe siècle était… les servants. En moins de cinquante ans, cette classe avait presque totalement disparu et la société ne s’en est pas plus mal portée. Ajoutons au passage que Mandeville a une conception simpliste de la raison d’être de la justice: celle-ci n’existe pas seulement parce que les gens ont des vices, mais surtout parce qu’ils ont des intérêts différents qu’il faut concilier. Les deux moyens qui existent pour les concilier, à part la violence, sont le tribunal et le marché. Nul vice dans cela.

Et surtout le vol ne crée pas de richesse pour la société; c’est un autre sophisme: Si le voleur casse la vitre pour entrer, cela donne certes du travail au vitrier. Mais, comme l’a observé Frédéric Bastiat, le gain économique total pour la société est négatif, car il y a d’abord une destruction d’actif et l’argent utilisé pour fabriquer et acheter la vitre cassée est gaspillé; sinon il suffirait de bombarder des villes régulièrement pour relancer l’économie.

L’exemple du vol dans la Fable est d’autant moins pertinent que celui-ci est plutôt le propre de sociétés sous-développées économiquement. Une société féodale est ainsi avant tout basée sur le vol du travail d’une classe (les paysans) par deux classes oisives, le clergé et les aristocrates. Ce vol entraîne une faible productivité, ce qui rend encore plus nécessaire le vol, entraînant la société dans un cercle vicieux de pauvreté et de violence. Une société de voleurs et de prédateurs est nécessairement une société pauvre et immorale avec quelques riches, ceux qui réussissent à voler plus que les autres. C’était le cas de l’Europe jusqu’au XVIIe Siècle, et c’est encore le cas dans de nombreux pays. Une société comme la nôtre, où le crime en général est considérablement moins prévalent (on oublie à quel point les sociétés anciennes étaient violentes), est plus riche. Le développement économique réduit le crime, et la diminution du crime, contra Mandeville, favorise à son tour le développement économique et moral.

Par ailleurs, la théorie de la richesse esquissée par Mandeville est discutable: selon lui, le vice, qui conduit à la recherche de richesses et de puissance, produit involontairement de la vertu parce qu’en libérant les appétits, il apporte une richesse censée ruisseler du haut vers le bas de la société. Il écrit ainsi: « Soyez aussi avides, égoïstes, dépensier pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieux que vous puissiez faire pour la prospérité de votre nation et le bonheur de vos concitoyens« . La théorie du ruissellement est ancienne, mais si elle était vraie, la société française sous Louis XIV, comme celles des ploutocraties ailleurs dans le monde de nos jours, aurait été la plus riche et la plus heureuse. Elle en fut loin.

La deuxième erreur de Mandeville, et sans doute la plus cruciale, est d’ordre moral. Elle consiste à voir la poursuite de l’intérêt particulier des abeilles comme un vice. Pour lui, l’individu est un être asocial et sociopathe poursuivant son intérêt personnel sans considération pour les autres dans un jeu à somme nulle. Il soutient qu’une société ne peut avoir en même temps morale et prospérité et que le vice est la condition de cette dernière. Ce qu’il nomme vice est la recherche de son intérêt propre. Mais son argument s’effondre dès lors que l’on cesse de voir cette recherche comme un vice. C’est ce que fera Adam Smith dans son ouvrage La richesse des nations en 1776. Selon Smith, la morale est au contraire la condition de la prospérité; ce n’est pas le vice qui conduit à la richesse et à la puissance collective. Il peut conduire à la richesse et à la puissance individuelle, et il y a de nombreux exemples, mais la richesse et la puissance collective résultent principalement de la poursuite par chacun de son intérêt personnel. Ce n’est pas la même chose.

La réponse d’Adam Smith au cynisme de Mandeville

Adam Smith reconnaîtra que Mandeville a mis le doigt sur une idée importante, savoir que la poursuite de l’intérêt privé peut conduire au bonheur public, mais il critiquera sévèrement le cynisme de la Fable. Dans un passage célèbre, il écrit: « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger qu’il faut espérer notre dîner, mais du souci de leur propre intérêt. » Contrairement aux apparences, c’est très différent de Mandeville car Smith n’énonce pas que la recherche de son propre intérêt est un vice, mais au contraire que c’est une vertu à part entière (c’est la prudence, une vertu fondamentale). Comment, dès lors, le réconcilier avec l’intérêt commun? C’est que selon Smith, la recherche de son propre intérêt ne peut être poursuivie en ignorant les autres. Au final, le boucher doit nous vendre quelque chose; nous devons repartir tous les deux satisfaits de l’échange, et il escompte que nous reviendrons bientôt dans son échoppe. Il doit donc construire une relation avec nous, et la construction de cette relation nécessite d’aller bien au-delà d’une poursuite d’intérêt comprise au sens d’un jeu à somme nulle, d’un égoïsme calculatoire de court terme ou d’une logique de prédation. Bien-sûr, certains bouchers raisonneront sans doute ainsi, mais ils réussiront sans doute moins dans leur affaire. C’est la construction de cette relation qui est le cœur de l’action marchande (et bourgeoise en général) et que l’on retrouve d’ailleurs dans le principe n°3 de l’effectuation, la logique des entrepreneurs. Or on ne peut pas construire de relation sur le calcul seul, c’est à dire sans dimension éthique: toute relation se construit sous l’égide de plusieurs vertus, chacune avec un dosage différent selon les protagonistes: prudence (calcul, intérêt personnel) bien-sûr, mais aussi tempérance (ne pas arnaquer le client), justice (relation mutuellement profitable), espoir (gain, retour du client le lendemain), mais aussi amour (plaisir de l’interaction dans l’échoppe, plaisir d’y rencontrer des voisins et d’y échanger des nouvelles), courage (se lever chaque matin et travailler dur), voire foi (fierté de son travail qui nourrit les gens). C’est l’apport principal de Smith que d’avoir souligné l’importance de cette dimension éthique dans le commerce (il n’est pas le premier, il y a une longue tradition, notamment chrétienne, sur le sujet). Malheureusement cet aspect de son œuvre sera éclipsé (pour des raisons historiques et politiques) et il ne restera de visible que la poursuite de l’intérêt personnel (mal) compris comme la maximisation de son utilité propre, une vision calculatoire et a-éthique promue jusqu’à l’absurde par Jeremy Bentham et plus tard par l’économie Samuelsonnienne contemporaine.

Et d’ailleurs, dans son autre ouvrage, la Théorie des sentiments moraux, au moins aussi important que la Richesse des nations, Smith ira plus loin. La construction de la relation évoquée ci-dessus entre le boucher et son client n’est pas seulement calculatoire. Selon Smith, nous sommes des créatures sociales et nos idées et nos actions morales sont un produit de notre nature même. La psychologie sociale est ainsi un meilleur guide de l’action morale que la raison calculatoire. Il identifie dans l’ouvrage les règles fondamentales de prudence et de justice nécessaires à la survie de la société et énonce les actions supplémentaires, bénéfiques, qui lui permettent de s’épanouir. Il est en cela à l’opposé de Mandeville et donne une bien meilleure description de ce qui permet à une société de fonctionner, c’est à dire un équilibre de différentes vertus. Entre l’idéalisme de Robespierre (pour construire une société vertueuse, il faut que nous devenions tous vertueux) et le cynisme de Mandeville (une société vertueuse résulte du libre cours donné aux vices individuels), Smith propose une approche plus nuancée et plus fructueuse, et finalement humaniste, dans laquelle la société vertueuse émerge d’un équilibre difficilement trouvé et toujours réinventé par chacun entre les différentes vertus, en soi-même, et dans ses rapports aux autres. Elle ne satisfait naturellement pas ceux qui cherchent un idéal mais elle correspond à ce que la société moderne au travers de l’ordre libéral a tenté de bâtir depuis trois siècles. C’est ce que souligne Chandran Kukathas, dans son ouvrage The liberal archipelago, lorsqu’il écrit: « La solution [que l’ordre libéral] présente au problème posé par la diversité n’est pas une théorie de comment celle-ci peut devenir Une, mais de comment les Plusieurs peuvent co-exister. »

Alors que Mandeville estime qu’une société ne peut fonctionner que si nous sommes des fripons, on peut avec Smith énoncer la proposition inverse: la société fonctionne même si certains d’entre nous sont des fripons, car la plupart n’en sont pas; elle fonctionne d’ailleurs d’autant mieux que la plupart d’entre nous n’en sont pas. Vertus privées, vertus publiques.

La Fable est facilement lisible et accessible ici. Le texte de Gilles Martin: Robespierre n’aime pas les abeilles. La source principale pour cet article est l’ouvrage de l’économiste Deirdre McCloskey, « The bourgeois virtues: Ethics in an age of commerce« . J’ai évoqué la question de l’éthique marchande dans un article précédent: Éthique du soldat, éthique du marchand: à propos du sacrifice du Colonel Beltrame. Sur le rôle du changement des valeurs et de l’éthique dans la révolution industrielle et le Grand Enrichissement, lire mon article: Institutions ou valeurs? Comment expliquer le décollage économique de l’Europe à partir du XVIIIème siècle.

8 réponses à “Entre Robespierre et les abeilles: comment l’éthique marchande contribue au bien commun

  1. Intéressant de trouver la vertu d’Amour dans un texte sur la prospérité. Je pense qu’on peut lui donner une place bien plus importante que la seule interaction dans l’échoppe.

    C’est en effet l’amour – de sa propre vie, de sa famille, de son prochain – qui donne au boucher l’envie de se lever le matin pour faire quelque chose, plutôt que de rester dans son lit.

    L’amour me semble une vertu bien supérieure à toutes les autres en ce qu’elle les sous-tend leur donne un sens : a quoi bon être courageux et se lever tôt si l’on ne s’aime pas et que l’on n’a personne à aimer, a quoi bon la tempérance si l’on hait nos clients ?

    • en effet!!! Disons que certains pourront faire sans amour, mais que c’est beaucoup mieux avec. En tout cas le système ne tournerait pas si une majorité des acteurs n’avait pas cette vertu.
      Merci

  2. Vertu de l’amour et vertu de… l’humour. Mandeville nous propose une fable – le mot est important – et une satire des moeurs de son temps. Une fable doit donner à rire et… à réfléchir, ce qu’à vous lire elle réussit parfaitement.
    Merci.

  3. Tres bon papier estival, brillant comme d’habitude !
    Amusant de retrouver les vertus catholiques – théologales : Foi, Espérance, Charité (et non amour) – cardinales : Force, Prudence, Tempérance, Justice, chez Adam Smith, que je croyais déiste.
    Un bémol, néanmoins, sur votre vision de la société féodale, beaucoup plus complexe et libérale que l’aperçu laisse entendre.
    Mille Mercis.

    • Merci Sylvain! En fait Smith ne les mentionne pas toutes les 7, j’aurais dû préciser. Vous avez raison, la société féodale était naturellement très complexe; d’ailleurs c’étaient une myriade de sociétés imbriquées. Mais elles avaient en commun un modèle mental très fort autour de l’importance primordiale de sa place dans la société déterminée par la naissance. C’étaient des sociétés fondamentalement hiérarchiques et statiques, même s’il y a eu des variantes locales bien-sûr.

  4. Xavier Delaunay

    2 remarques alimenter cette passionnante note.
    * du temps de la féodalité les paysans n’étaient pas forcément des esclaves. Nombreux seigneur locaux rendaient de nombreux services, finançaient l’instruction, les constructions, défendaient contre les nombreux méchants etc … Il y a avait un échange de dépendance, plus ou moins forte, en échange de la sécurité. Les entreprises dites patriarcales du début du siècle avaient repris le principe.Le salariat est basé sur le lien subordination et ses contrepartie (dont l’industrie numérique cherche précisément à se départir).
    * effectivement les êtres humains ne sont pas tous animés par le vice. L’équilibre entre le sens bien compris de leurs intérêts (y compris leurs désirs et plaisirs) peut-être animé par une conscience de l’intérêt des autres. Dans la famille est bien le premier lieu où nous sommes confronté à cette équilibre entre mon désir (d’aller jouer à la playstation dans ma chambre) et le bien commun (de ranger d’abord la table du diner).
    C’est bien pour cela que la famille est une cible pour qui veut désagréger le sens du bien commun.
    Idem pour l’entreprise collective que d’aucuns voudraient remplacer par des individualités esseulées derrières leur écran et reliées par un art magnifique de l’échange de belle datas…

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