Entreprise à mission: Le piège à cons

Il y a quelques années, un dirigeant d’entreprise chinois en visite en France donna un grand discours devant un parterre d’officiels. « J’aime beaucoup venir en France », déclarait-il. « J’aime la France en fait. » Frissons de plaisir et sourires entendus dans la salle. « J’aime la France parce que chaque fois que je viens, et je viens depuis longtemps, rien ne change jamais. »

Non rien ne change, y compris notre habitude des grandes émotions populaires sur des sujets stupides, et celle de nous tirer une balle dans le pied. Avec l’affaire des entreprises à mission, nous réussissons l’exploit de marier les deux.

Estimant que la recherche de profit ne peut pas à elle seule justifier l’existence des entreprises, le gouvernement a donc décidé d’avancer sur une modification du code civil pour imposer la prise en compte des impacts sociaux et sociétaux de leurs décisions. On ne sait pas encore si cette obligation sera étendue à toutes les entreprises ou si elle n’existera que pour une catégorie particulière, laissant donc le choix aux actionnaires.

Une noble ambition

Voilà donc une noble ambition que de demander aux entreprises, outre de faire, du profit – il faut quand-même bien alimenter les impôts, de se soucier du bien commun. Cette idée n’est pas nouvelle: La RSE – responsabilité sociale des entreprises – existe depuis de nombreuses années et s’est peu à peu imposée à elles. L’idée qu’il faille aller plus loin n’est pas nouvelle non plus au motif que cela permettrait de régler les problèmes éthiques que l’on constate régulièrement (fraudes, mensonges, etc.) La crise de 2008 a indubitablement joué un rôle pour décrédibiliser les entreprises et favoriser les changements envisagés.

Or la RSE, désormais assumée par toutes les entreprises, n’a jamais empêché les manquements éthiques. Au contraire, une étude soulignait récemment qu’elle pouvait les encourager: selon cette étude, l’utilisation de la RSE accroît la mauvaise conduite des employés – 20% de plus d’employés agissent de manière préjudiciable envers l’entreprise en se dérobant à leur devoir principal après l’introduction de la RSE. Les analyses suggèrent que la « licence morale » est à l’œuvre, dans la mesure où le fait de « faire le bien » avec la RSE semble amener les employés à s’autoriser des comportements incorrects sur d’autres dimensions, nuisant ainsi à l’entreprise.

Et hop, une petite mission d’intérêt général en plus?

Cela n’a rien de surprenant. Pour connaître pas mal d’entreprises de l’intérieur, je sais d’expérience que certaines de celles qui mettent le plus leur action en avant dans ce domaine sont aussi celles qui tolèrent les pires comportements internes. La noblesse affichée de la mission semble, en quelque sorte, excuser toute pratique dans une version moderne de « la fin justifie les moyens ». Historiquement d’ailleurs, des millions de gens ont été passé au fil de l’épée au nom d’un bien commun. Il n’est pas de cause suffisamment noble qu’elle ne justifie pas d’entorse morales.

Le meilleur exemple est celui d’Oxfam, une organisation à but non lucratif à l’impeccable pédigrée, qui fait la morale au monde entier depuis des années, et qui a reconnu récemment des faits de harcèlement et d’intimidation par son équipe à Haïti qui a eu notamment recours à des prostituées locales, échangeant ses services contre leurs faveurs, tirant parti de son pouvoir pour asservir des enfants.

Ainsi la vertu affichée n’empêche pas le vice; elle l’encourage même parfois, elle le dissimule souvent; la tartufferie n’est jamais loin, et l’abus de pouvoir est une attitude universelle; il n’est pas réservé, n’en déplaise à nos petits marxistes en culotte courte, au méchant capitalisme.

Une gouvernance ouverte aux parties prenantes de l’entreprise est-elle la solution, comme le croient certains chercheurs en management, dignes héritiers de Saint-Simon qui prônait un mode de gouvernement contrôlé par un conseil formé de savants, d’artistes, d’artisans et de chefs d’entreprise consacrés au bien commun? Loin s’en faut. Il suffit de regarder l’exemple de Volkswagen, symbole phare de cogestion allemande: le fait d’avoir des représentants des employés dans ses conseils de direction et l’État de Basse-Saxe comme deuxième actionnaire n’a en rien empêché la fraude massive dans l’affaire du diesel.

Ni l’affirmation d’une mission de « bien public » (Oxfam) ni une gouvernance ouverte aux parties prenantes (VW) n’ont empêché de graves manquements à l’éthique. Que faut-il de plus pour abandonner cette voie sans issue?

Un piège à cons généralisé

Non seulement imposer aux entreprises de remplir une mission et d’avoir une gouvernance élargie n’apportera rien, mais cela s’avérera contre-productif. En ce domaine comme en tant d’autres, l’enfer est pavé de bonnes intentions. En substance, cette affaire d’entreprise à mission est un piège à cons généralisé. C’est un piège à cons pour les entreprises car la mise en avant d’une mission de bien commun viendra en conflit avec d’autres missions (création de richesse, création d’emploi notamment) et se traduira par un alourdissement des procédures. On demandera à nos entreprises de mener la course de la concurrence internationale avec un poids supplémentaire sur les épaules. Et après bien-sûr on leur reprochera de ne créer ni emplois ni richesses.

« M. Rearden, la loi que vous dénoncez est basée sur le plus haut
principe-le principe du bien public. »
« Qui est le public? Qu’est-ce que c’est que son bien? Il fut un temps où
les hommes croyaient que le bien était un concept à définir par un code de
valeurs et qu’aucun homme n’avait le droit de rechercher son bien par la violation des droits d’autrui. Si l’on croit maintenant que mes semblables peuvent me sacrifier comme ils le veulent pour ce qu’ils considèrent comme leur propre bien, s’ils croient pouvoir saisir ma propriété simplement parce qu’ils en ont besoin, eh bien, le cambrioleur fait de même. La seule différence, c’est que le cambrioleur ne me demande pas de sanctionner son acte.
 » — Ayn Rand, La Grève

C’est aussi un piège à con pour la collectivité et le bien public car rien de bien pour le public n’en sortira. On aura tiré un coup pour rien et l’éthique n’aura pas progressé d’un pouce. C’est d’autant plus vrai que, naturellement, la question cruciale est celle de savoir qui décidera de ce qui constitue le bien commun. Le concept est flou, on peut donc y mettre ce que l’on veut. Il restera donc à nommer des commissaires politiques qui décideront de ce qu’il en est. Comme on ne le fera pas, chacun donnera sa définition, et on aura des comités Théodule parlant de bien commun, menant quelques opérations de greenwhashing et de RSE-washing (en gros, on donnera de l’argent aux associations pour acheter leur silence comme cela se fait depuis des années; comme tous les parasites, elles sont corruptibles, mais peu exigeantes pour la plupart, il faut tondre les moutons mais les laisser en vie) et tout ira bien. Comme il le fait depuis toujours, le capitalisme achètera donc la corde pour se faire pendre, et la fournira en location aux révolutionnaires en culotte courte qui seront incapables d’en faire quoi que ce soit.

C’est surtout un piège à cons pour les entrepreneurs et les PME, car ce plan d’entreprise à mission est concocté par les grandes entreprises, qui auront les moyens de supporter ce poids additionnel sans grand dommage et qui, pour beaucoup d’entre elles, vivent déjà du capitalisme de copinage et de la proximité avec l’État. Elles donnent donc un gros gage à ce dernier et pourront vivre tranquillement en ayant nourri le monstre (et ses associations). De là à penser que tout cela est fait pour que ces quelques entreprises puissent conserver leurs petits oligopoles, il y a un pas que l’on pourra franchir allègrement: après tout, faire adopter de nouvelles réglementations pour ériger des barrières à l’entrée et ainsi empêcher la croissance des petits est une vieille habitude du capitalisme de rente, en particulier français. Et après on pleurera sur le manque de renouvellement de notre tissu industriel, et, devinez quoi, on lancera un grand plan d’aide aux PME avec un ministre larmoyant et plein de petits fours.

Dans un pays qui compte plus de 3.4 millions de chômeurs déclarés (et beaucoup plus de sans-emplois en pratique) et qui décroche progressivement de la compétitivité mondiale, ajouter ce poids à nos entreprises sans aucun résultat positif à en attendre si ce n’est donner à manger à une palanquée de parasites est tout bonnement criminel. Il est temps de reconnaître que le profit et la création d’emploi contribuent en eux-mêmes au bien commun, et que les subordonner à un bien commun d’ailleurs indéfinissable, c’est se condamner à n’avoir aucun des trois. Que l’État et la collectivité s’occupent de leurs affaires qu’ils gèrent fort mal plutôt que de décharger leurs responsabilités sur des entreprises qui ont d’autres choses à faire.

Pendant ce temps-là, les chinois doivent bien se marrer (s’ils savent encore qu’on existe, ce qui n’est pas sûr).

Source: When Corporate Social Responsibility Backfires: Theory and Evidence from a Natural Field Experiment.

13 réponses à “Entreprise à mission: Le piège à cons

  1. Hugues Chevalier

    Cette loi, au-delà du piège à cons est un coup d’épée dans l’eau dans la mesure où c’est aux actionnaires de décider. Le gouvernement, en laissant le choix aux entreprises de décider a limité les dérives possibles.
    C’est donc de l’affichage, du cinéma pour faire « social », pour faire plaisir aux gogos. Evidement, les entreprises feront de l’affichage de RSE (c’est déjà le cas).
    Hugues Chevalier.

  2. Merci pour ce très bel article. Il est tout à fait intéressant de voir que les manquements éthiques peuvent se développer non pas « malgré », mais « a cause » des « nobles ambitions » – qu’elles soient d’initiatives privées ou public.

    Pour autant je reste dubitatif sur la conclusion : le profit et la création d’emploi ne me semblent pas intrinsèquement créateurs de bien commun. Si part exemple je monte une entreprise de call centers dont la mission est de harceler les personnes âgées pour leur vendre des panneaux solaires dans des régions ombragées, j’aurais créé du profit, de l’emploi, sans contribuer au bien commun.
    Avec un peu d’imagination, on peut probablement trouver des cas ou l’on créerait du profit et de l’emploi tout en détruisant le bien commun.

    Mon propos n’est évidement pas de dire que les entreprises sont mauvaises pour la société. Une entreprise n’est ni bonne ni mauvaise « par nature ». Elle peut être bonne ou mauvaise selon ce qu’on lui fait faire.
    Et ce qu’on lui fait faire, cela dépend des personnes qui la composent.

    Une idée : et si les « nobles ambitions » favorisaient les comportements « non-éthiques » parce qu’ils déplacent l’éthique à un niveau ou elle devient inopérante ?
    Par les « nobles ambitions », la strate « éthique » cesse d’être l’affaire des personnes qui composent l’entreprise, pour devenir l’affaire d’un « comité de direction ». Et cela semble toujours inopérant, quelle que soit l’origine et la composition du comité.

    A mon avis, on est face à un pur problème de subsidiarité : c’est une erreur de donner à un niveau élevé la charge de quelque chose qui peut être accompli par un niveau plus bas.
    Dit autrement : c’est aux personnes qui composent l’entreprise que l’on doit fournir les moyens d’adopter des comportements éthiques. A cette condition, l’entreprise apportera une contribution au bien commun, et il y a de grandes chances qu’elle reçoive la profitabilité en surcroît.

  3. Sur la license morale des « faiseur de bien », un exemple bien mesuér c’est la license morale du bio et autre truc de bobo : ca justifie d’être un snob salopard ensuite
    https://www.lexpress.fr/styles/saveurs/manger-bio-rendrait-snob_1116774.html
    http://journals.plos.org/plosone/article/file?id=10.1371/journal.pone.0088278&type=printable
    https://www.7detable.com/article/pour-apprendre/manger-bio-rend-il-snob-et-egoiste/683
    https://www.theatlantic.com/health/archive/2012/05/does-organic-food-make-you-a-judgmental-jerk-maybe/257465/

    dans le genre aussi on peut noter que l’exploitation des bénéboles ets la condition de fonctionnement de certaines exploitation agricoles basées sur des modèles agricoles obsolètes et inefficaces
    https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/170218/de-l-exploitation-en-milieu-fermier-ecolo

    c’est pas la première fois que le la religion justifie l’exploitation de l’homme par le prêtre, et le piétinement du faible par le pieux.
    Pas la première fois non plus que les marchands investissent le Temple du Bien, pour y profiter d’obstacles non tarifaires.

  4. Merci pour ce billet provoquant. Si je partage plusieurs des points que vous soulevez, je suis surpris par au moins trois d’entre eux :
    – « Or la RSE, désormais assumée par toutes les entreprises, n’a jamais empêché les manquements éthiques » : effectivement, elle n’a jamais servi de garde-fou parfait, tant au niveau organisationnel qu’individuel. Je ne vois d’ailleurs pas comment elle pourrait l’être. Elle a cependant contribué (tout en étant bien souvent manipulée, j’en suis conscient, et c’est souvent là le problème) à l’amélioration de plus d’une pratique. Ce qu’indique d’ailleurs l’abstract de l’article mentionné (« Early empirical evidence on both the demand and supply sides has largely confirmed CSR’s efficacy »).
    – Deuxième élément : « Pour connaître pas mal d’entreprises de l’intérieur, je sais d’expérience que certaines de celles qui mettent le plus leur action en avant dans ce domaine sont aussi celles qui tolèrent les pires comportements internes ». C’est évident que la CSR est parfois seulement un argument de com. Mais ces « pires comportements internes » que vous pointez ne sont pas réservés (ou mêmes sur-représentés) de loin à celles affichant une action CSR.
    – Dernier point : « Il est temps de reconnaître que le profit et la création d’emploi contribuent en eux-mêmes au bien commun ». J’ai le sentiment que vous faites ici un raccourci. Le profit et la création d’emploi peuvent contribuer au bien commun, bien évidement, mais c’est parfois loin d’être le cas. Et c’est là sans doute l’un des nœuds du débat actuel. Nous en avons probablement tous en tête de nombreuses illustrations

    Si la référence au bien commun ou à l’intérêt général est un sujet délicat comme vous le pointez bien, il n’en demeure pas moins de réelles questions quant au degré de responsabilité dont peuvent faire preuve de nombreuses entreprises (peut-être devrait-on parler plutôt de dirigeants). Vouloir réfléchir à la façon de favoriser une vue de long-terme, pour l’entreprise comme pour chacun de ses parties prenantes, n’est pas inutile à mon sens.

    Merci enfin pour cette idée de « licence morale », sans doute l’une des plus éclairantes pour moi sur ces sujets. Je le ressentais clairement sur des problématiques de conformité, mais n’avais jamais relié la chose à la RSE.

  5. Bonjour
    La provocation a au moins le mérite de chatouiller nos neurones ….
    Je suis pour ma part 100% en ligne avec le fait que de vouloir « normer » des injonctions paradoxales créent assez mécaniquement des usines à gaz. Arriver à balancer dans un texte l’équilibre entre profit et mission relévera de l’impossible … avec les risques que vous mentionnez.
    Après, je suis moins en ligne que seuls l’emploi / le profit représentent le bien commun comme vous semblez le dire. Beaucoup d’organisations, de startups, d’associations … sont en train de réinventer la façon de penser et d’exécuter du business, en ajoutant cette troisième voie qu’est la conscience éthique. Et certaines réussissent plutôt pas mal, pour le bien commun !

  6. A de Chanterac

    De fait votre raisonnement ne remet il pas en cause le principe de « contrat social » cher à Rousseau et toutes les lois qui ne cessent de s’accumuler, d’abord pour définir le bien commun du jour puis pour en garantir la poursuite ? Un commentaire souligne opportunément la nécessité de respecter le principe de subsidiarité que l’UE s’empresse constamment de bafouer avec la complicité passive de nos gouvernants. La remarque du chinois trouvant qu’en France rien ne change est contredite par l’instabilité des contraintes – notamment fiscales- qui retiennent les entreprises et les investisseurs .

  7. Bonjour,
    J’apprécie très souvent vos commentaires et articles, mais voilà 2 articles (rapport Vilani et entreprise à mission) que je n’apprécient pas…
    Non pas que vous ayez raison ou tort, le sujet n’est définitivement pas là… Tenter de donner du sens à l’intelligence artificielle et oser un statut d’entreprise à mission, c’est peut être une façon d’embarquer plus de monde à la fois pour une prise de conscience de la nécessité de mieux comprendre l’IA et de l’importance d’ancrer davantage une mission sociétale, environnementale, sociale ou éducative au sein d’une entreprise… et aussi de passer de plus en plus à l’action. Le mouvement BCorp propose aussi une évolution juridique des statuts des entreprises afin de passer plus facilement à l’action… Une entreprise à mission renforcerait la RSE qui reste encore trop souvent de la communication financière et institutionnelle…
    Que proposeriez vous à la place d’une entreprise à mission ??
    Merci

    • Rien, je ne propose rien, pourquoi devrais-je proposer quelque chose à la place de quelque chose de stupide? Juste de ne pas le faire, ça me semble suffisant.

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  10. Ma modeste réponse (http://www.blomig.com/2018/04/16/entreprises-a-mission-et-si-on-posait-le-debat/). Il me semble utile de distinguer « l’entreprise à mission » d’une part, et sa récupération par les politiciens d’autre part.. non ?

  11. Terrifiant. Atterrant. Et, pour ce que j’en sais, parfaitement exact.