Dans une période de bouleversements, nos anciens repères perdent leur pertinence tandis que les fausses évidences prolifèrent. Voir le monde tel qu’il est devient plus difficile. Or cette difficulté ne menace pas seulement notre compréhension de la réalité : elle menace notre liberté d’action. En araméen, le mot que nous traduisons par « péché » désigne le fait de manquer sa cible : ce détail aide à comprendre pourquoi.
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Dans l’acception commune, tirée des Évangiles, le péché est une faute, un manquement dont il faudra répondre. Il a une dimension morale. C’est ainsi que le mot nous est parvenu. Dans son ouvrage Jésus parlait araméen, le philosophe Éric Edelmann remet pourtant ce sens en question en revenant à l’étymologie. En araméen, la langue que parlait Jésus, le mot khtahayn, que nous traduisons par « péché », signifie « erreur », au sens de rater une cible. Le point visé n’est pas atteint : on passe à côté du but.
Le péché n’est donc pas d’abord une faute morale mais une erreur de visée ; et derrière celle-ci, quelque chose de plus embarrassant : un aveuglement. Si je rate la cible, c’est que je ne la vois pas là où elle est. Par extension, le péché est le fait de ne plus être en accord avec la vérité, c’est-à-dire la réalité. Dans les Évangiles, cet aveuglement nous sépare de Dieu, nous empêche de l’atteindre.
Lutter contre le péché signifie, dans cette lecture, enlever les voiles qui masquent la réalité. C’est une démarche difficile, car les illusions sont coriaces. La vérité requiert un travail sur soi et contre la tentation du confort de l’illusion. La démarche spirituelle — au sens de discipline de l’esprit — ne consiste pas tant à distinguer le bien du mal qu’à se libérer de l’illusion qui nous enferme.
Ce ne sont pas les croyances en elles-mêmes qui posent problème. Dans un monde incertain, elles sont des hypothèses de travail nécessaires pour avancer. Le problème commence lorsqu’on les prend pour la vérité. C’est le fameux « enfin, c’est évident ! », qui signale si souvent une fausse évidence. Comme le suggérait Nietzsche, nos convictions peuvent être de plus grandes ennemies de la vérité que les mensonges.
Celui qui agit sur une représentation fausse du monde n’obtient pas ce qu’il vise. Il croit décider librement, mais reste prisonnier de ses modèles mentaux. L’illusion ne nous empêche pas seulement de comprendre le monde: elle réduit notre liberté d’action. Jésus l’affirme ainsi : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » C’est ce lien qui est essentiel.
La vérité, une exigence d’actualité
Cette idée est particulièrement importante aujourd’hui car nous vivons une époque de changements rapides, profonds et généralisés. Ces bouleversements rendent la réalité difficile à saisir au moment même où nous avons le plus besoin de la comprendre pour agir. Trois phénomènes se conjuguent pour cela.
D’abord, l’obsolescence de nos modèles mentaux. Les représentations sur lesquelles nous nous sommes appuyés pour comprendre le monde et nous y développer perdent leur pertinence. Nous lisons un territoire changeant avec la même carte. De nouveaux concurrents apparaissent et nous ne les voyons pas, car notre modèle les filtre. Des ruptures nous menacent et nous les écartons, car elles ne correspondent pas à ce que nous croyons possible. Des ennemis nouveaux surgissent et nous ne les reconnaissons pas comme tels. L’écart entre notre représentation et la réalité grandit, jusqu’au jour où le choc du réel nous détruit.
Ensuite, l’émergence de nouveaux modèles. Les bouleversements font aussi apparaître de nouvelles façons d’expliquer le monde. Certaines sont pertinentes, d’autres trompeuses. Elles coexistent, se concurrencent, se contredisent. Il en résulte un grand bazar des modèles : nous ne savons plus très bien lesquels utiliser. L’incertitude concerne désormais non seulement ce qui va arriver, mais la manière même dont nous interprétons ce qui arrive.
Enfin, la prolifération des « feux extérieurs ». C’est le nom que je donne, dans mon ouvrage Tracer sa voie dans l’incertitude, aux fausses évidences qui cherchent à s’imposer à nous. Lorsque nos modèles deviennent obsolètes, nous sommes fragilisés. Nous cherchons des explications et des certitudes nouvelles. Or les périodes de bouleversement produisent en abondance des récits simplistes, des fausses nouvelles, des idéologies prêtes à l’emploi et des explications toutes faites. Plus nous doutons, plus ces discours paraissent séduisants. Mais en y adhérant sans examen, nous échangeons nos anciennes illusions contre de nouvelles.
C’est le paradoxe de notre époque : plus le monde devient difficile à comprendre, plus nous sommes tentés par des explications qui nous dispensent de le comprendre. Voilà pourquoi la vérité devient si importante : non parce qu’elle est plus facile à atteindre, mais parce que les occasions de s’en éloigner se multiplient. La recherche de la vérité suppose alors un double effort : remettre en question nos propres modèles, même lorsqu’ils nous ont longtemps été utiles, et résister aux certitudes que d’autres voudraient nous imposer.
Le refus du mensonge comme impératif moral
Edelmann souligne que l’enseignement de Jésus, dans cette lecture, n’est pas tant moral que pratique : il porte sur la recherche de la vérité plutôt que sur le bien et le mal. Pourtant, cette recherche a une conséquence morale fondamentale. L’erreur et le mensonge ne sont certes pas la même chose : on se trompe sans le vouloir, alors qu’on ment en sachant. Mais l’un conduit à l’autre. Le mensonge des uns devient l’illusion des autres, et celui auquel on souscrit par confort ou par prudence, sans y croire, finit avec le temps par être tenu pour vrai. C’est pourquoi, quand le mensonge prolifère, le refuser devient une responsabilité première.
Alexandre Soljenitsyne l’avait montré : le mensonge est un poison qui détruit les individus et ronge la société. Il déforme notre perception du monde, mais détruit aussi la confiance nécessaire à toute action collective. Si nous ne pouvons plus nous accorder sur la réalité, comment débattre de ce qu’il faut faire ? Comment même faire société?
À deux mille ans d’écart, Jésus et Soljenitsyne nous livrent au fond le même enseignement: on ne peut être libre en acceptant le mensonge. Cela ne signifie pas prétendre détenir la vérité, encore moins l’imposer aux autres. Cela signifie refuser de mentir ou de souscrire à ce qu’on sait être faux, et soumettre également ses propres convictions à l’épreuve des faits. Alors que nous ne maîtrisons pas les bouleversements du monde, cette exigence est, elle, à la portée de chacun. Elle est la condition de notre liberté de jugement et de notre capacité à reconstruire quelque chose de solide, individuellement comme collectivement.
✚ Sur le sujet, voir mes articles précédents: 📄En incertitude, misez sur vos croyances… prudemment. et 📄Pas de transformation sans vérité: quand la bienveillance empêche le changement.
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Une réflexion au sujet de « Ce que l’étymologie du mot péché nous apprend sur la vérité dans un monde incertain »
Certes
Mais votre intéressante démonstration ne s’appuie t elle pas sur de la croyance, des références et des citations donc des points de vue ?
Où commence ‘ un fait’ ? Comment le délimiter ? Son origine, ses causes ses dimensions, peuvent être multidimensionnelles. Qui le présente, par quels procédés ? Avec quelle finalité ?
Qui le désigne comme vrai ?
Dcg