Le stoïcisme est la philosophie des temps difficiles. Il offre des repères clairs : faire la part de ce qui dépend de nous, accepter le reste, garder la tête froide. Cette discipline aide à tenir face à l’incertitude et à l’anxiété. Mais elle montre aussi ses limites. En invitant à l’acceptation et au détachement, ne risque-t-on pas de renoncer trop vite à agir, à transformer, à créer ? Que deviennent alors nos émotions, nos élans, notre capacité à ouvrir de nouvelles voies ? Face à l’incertitude, il est peut-être possible d’adopter une posture différente : ni résignation, ni agitation, mais une manière active et créative de vivre le réel, en partant de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons devenir. Une invitation à l’action créative pour tracer sa propre voie plutôt que simplement accepter son destin.

Dans un monde où l’incertitude règne, et où les changements sont tels que plus rien n’a de sens, le stoïcisme semble remarquablement pertinent. Il offre des conseils précieux pour affronter un quotidien anxiogène. Marc Aurèle, Épictète et Sénèque nous invitent à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas, à cultiver la sérénité face aux événements extérieurs, à nous concentrer sur notre volonté plutôt que sur les circonstances. Face au tumulte du monde, cette sagesse est un refuge : accepter ce qu’on ne peut changer, se détacher de ce qui nous échappe, cultiver une forme de tranquillité intérieure (ataraxie) en se concentrant uniquement sur nos jugements et nos actions.
Le stoïcisme nous invite ainsi à ne pas nous laisser emporter par les passions, à maintenir notre équilibre mental face à l’adversité, à développer une forme de résilience face aux épreuves. Dans les situations où nous n’avons véritablement aucune prise, il reste inestimable. Il nous rappelle utilement que vouloir contrôler l’incontrôlable est vain et cause de souffrance inutile.
Les limites du stoïcisme
Pourtant, cette sagesse présente certaines limites lorsqu’on la confronte aux défis contemporains. La première est que l’acceptation peut glisser vers la résignation. En nous invitant à accepter l’ordre du monde, le stoïcisme risque de nous faire renoncer trop vite à changer ce qui pourrait l’être. La frontière entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas est mobile : notre action peut précisément viser à la déplacer. Nous sous-estimons souvent notre capacité à changer les choses et nous renonçons trop tôt, et trop facilement. Une deuxième limite concerne le rapport aux émotions. En cherchant l’ataraxie, l’absence de trouble intérieur, le stoïcisme nous conduit à nous méfier de nos affects, à les contenir, voire à les supprimer. Or les émotions, loin d’être des obstacles, peuvent être des moteurs d’action puissants si elles reposent sur des idées justes. Enfin, le stoïcisme peine à penser la création. Il nous enseigne à nous adapter au monde tel qu’il est, mais pas à inventer de nouvelles voies. A l’extrême, il nous conduit à devenir un astre mort, d’où toute énergie interne a disparu et résigné à la marche du monde à laquelle il ne s’agit plus que de survivre du mieux possible.
Dans mon ouvrage Tracer sa voie en incertitude, je propose de m’inspirer de Spinoza et de Montaigne pour dépasser ces limites en adoptant une posture créative face à l’incertitude. Spinoza nous invite à persévérer et croître dans notre être, à augmenter notre puissance d’agir plutôt qu’à cultiver le détachement résigné. Concrètement, cela signifie d’abord se réconcilier avec le réel et à l’accepter tel qu’il est, sans fausse illusion. Il rejoint en cela le stoïcisme, mais au lieu de s’arrêter là, il invite à partir de qui nous sommes vraiment, de notre singularité, pour tracer une voie propre. Madame Tao, cette chinoise devenue veuve soudainement, commence par cuisiner du riz pour des étudiants, une voie qui la conduira à créer une entreprise mondiale. Elle ne s’est pas résignée à son sort ni n’a cherché l’ataraxie. Elle est partie de ses moyens, modestes, pour créer quelque chose et échapper à la mendicité.
Cette posture suppose d’accepter une certaine vulnérabilité plutôt que de chercher à s’en protéger totalement. Elle demande de résister aux feux extérieurs, ces pressions sociales qui voudraient nous faire adopter les modèles dominants, tout en restant suffisamment ouvert pour négocier avec le réel. Il ne s’agit pas de s’opposer frontalement au monde ni de s’en isoler, et encore moins de s’en protéger, mais de composer avec lui de façon créative, comme Thomas Edison l’a fait en adaptant son système d’éclairage électrique pour qu’il soit acceptable tout en préservant son innovation.
L’idée ici est que l’incertitude n’est pas seulement un défi à affronter, quelque chose dont on devrait se protéger, mais aussi un espace de liberté à investir. Parce que l’avenir n’est pas écrit, nous pouvons contribuer à le créer. Cette posture suppose de maintenir une tension créative entre protection et progrès, entre ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir. Montaigne nous invite ainsi à jouer de nos contradictions et de nos limites plutôt qu’à les supprimer, à assumer notre singularité plutôt qu’à viser un idéal universel abstrait. Pour lui, la réponse intérieure à l’incertitude extérieure ne consiste pas à rechercher l’ataraxie, l’absence de tensions, mais bien au contraire à nourrir et assumer pleinement un bouillonnement intérieur, source d’énergie créative.
| Similarités |
| Reconnaissance de l’incertitude comme inévitable Nécessité de se concentrer sur ce qu’on peut contrôler Importance de la connaissance de soi Refus d’être guidé par les passions tristes/négatives Acceptation que certaines choses nous échappent |
| Différences |
| Acceptation/résignation → Création active Détachement/ → Joie active/engagement Ataraxie (paix intérieure) → Flamme intérieure nourrie de nos contradictions et tensions Aligner sa volonté sur l’ordre du monde → Transformer le monde Se préparer au pire → Tirer parti des surprises même mauvaises Supprimer les émotions → Orienter les émotions vers des idées adéquates pour nourrir la joie Transcender le particulier vers l’universel → Atteindre l’universel par le singulier assumé et nourri S’adapter aux cartes distribuées → Inventer de nouvelles règles Frontière fixe entre ce qui dépend/ne dépend pas de nous → Frontière mobile, déplaçable par notre action Sagesse universelle → Voie singulière propre Minimiser la vulnérabilité → Accepter la vulnérabilité comme force créative |
Cette approche n’a évidemment pas vocation à « remplacer » le stoïcisme. Elle se situe simplement ailleurs, dans un registre complémentaire. Là où le stoïcien cherche la tranquillité en s’alignant sur l’ordre du monde, elle propose de rechercher la joie active en créant sa propre voie. Cette joie naît de notre capacité à progresser dans notre être, à développer notre puissance créative, à embrasser le monde joyeusement plutôt que simplement subir les choses comme elles sont. C’est une joie incarnée, ancrée dans le réel, nourrie par nos réussites concrètes, même si elles sont très modestes. Elle accepte ce qui est non pour s’y résigner, mais pour construire ce qui peut être.
Un guide pour la stratégie en incertitude
Cette distinction entre stoïcisme et création active n’est pas qu’un débat philosophique abstrait. Elle a des implications concrètes, tant pour les individus que pour les organisations. Celles qui prospèrent en incertitude sont celles qui, comme les individus créatifs, tracent leur propre voie en assumant leur singularité. Elles ne se résignent pas aux modèles dominants de leur industrie, elles inventent les leurs et tentent de les imposer. La stratégie n’est pas l’art de s’adapter avec sérénité à un avenir prédit par d’autres, c’est la capacité à créer son propre futur en partant de qui on est vraiment. C’est précisément cette posture créative, des individus comme des organisations, que notre époque exige.
✚ Sur le même sujet, lire mes articles précédents: 📄Le pilote de l’avion: En incertitude, passez de la prédiction au contrôle; 📄Singularité et création: non, vous n’êtes pas formidable; 📄La singularité, ressource ultime face à l’adversité.
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2 réflexions au sujet de « Au-delà du stoïcisme: tracer sa voie en incertitude »
Il me semble que certains Stoïciens vous répondraient qu’ils ne sont pas dans la résignation mais dans la « création active » intérieure (pour eux-mêmes). ou dans la « Joie active ». Pour nuancer le commentaire de laurent2020: d’accord avec lui, sauf pour la Fonction Publique ou les Fonctionnaires pensent d’abord « Collectif » (avec le fameux argument brandi en étendard : « défense du service public »), qui devient immédiatement un espace de protection permettant à l’individu de s’abstraire de toute incertitude.
Je suis totalement en phase avec votre article : accepter le réel sans illusion, mais refuser d’en faire une fatalité.
De ce que j’observe au sein des entreprises (comme vous probablement), l’incertitude est précisément ce que les dirigeants supportent le moins. Elle remet en cause la maîtrise, la prévisibilité, la narration managériale du contrôle. Face à cela, la réaction dominante est rarement collective; elle est d’abord individuelle.
Les salariés, loin de constituer un contrepoids, s’alignent souvent sur cette logique. Non par adhésion idéologique, mais par instinct de survie. Le collectif s’est largement dissous; chacun cherche avant tout à « sauver sa peau » dans un environnement perçu comme instable, concurrentiel et potentiellement punitif.
Le capitalisme contemporain a infusé une idée redoutablement efficace: les succès comme les échecs seraient avant tout individuels. La responsabilité devient personnelle, quasi morale, tandis que le contexte, l’environnement, les structures de pouvoir ou les choix stratégiques sont rarement – voire jamais – questionnés. Ils deviennent des données naturelles, indiscutables.
Dans ce cadre, l’individu est sommé de s’adapter seul à un environnement qu’il n’a ni choisi ni façonné. S’il échoue, c’est qu’il n’a pas été assez agile, résilient ou engagé. Le collectif n’est alors plus pensé comme un espace de protection ou de transformation, mais comme un risque supplémentaire.
A mon sens, il est primordial de penser l’environnement comme transformable, la responsabilité comme partagée, et l’incertitude non comme une faute individuelle, mais comme une condition collective à gouverner.