« Découvrez vos pouvoirs cachés ! », « Révélez l’extraordinaire en vous ! », « Révélez le leader en vous ». Qui n’a jamais ressenti un frisson en lisant un livre de développement personnel, dont le message implicite est souvent « vous êtes formidable et vous ne le savez pas » ? Pourtant, pour beaucoup d’entre nous, cela est tout simplement faux. Vous n’êtes pas formidable, mais ce n’est pas grave : c’est précisément pour cela que vous pouvez accomplir des choses formidables.
Oubliez les livres de développement personnel! Il n’existe qu’un seul véritable maître de la connaissance de soi: Montaigne. Montaigne est l’auteur des Essais, une somme entièrement consacrée… à lui-même. Difficile de décrire cet ouvrage, totalement inclassable. C’est une sorte de journal où il évoque sa vie. Mais ce n’est ni une autobiographie à sa gloire, « ma vie mon œuvre », ni un exercice de contrition et encore moins de justification. Montaigne parle de lui, mais de telle façon qu’il parle de tous les humains. Il évoque ses défauts, ses faiblesses et ses errements sans détour, et ceux-ci nous touchent car nous nous y reconnaissons parfois: paresse, gourmandise, couardise, hésitations, indécision, contradictions, tout y passe. Ce n’est pas rien pour un homme qui fut plus qu’un philosophe: il a été un conseiller important d’Henri IV.
Comme le note Jean-François Revel dans son Histoire de la philosophie occidentale, « Jusqu’à Montaigne, l’entreprise de la connaissance de soi-même (…) avait toujours eu un but moralisateur, rectificateur. Il ne s’agissait de se connaître que pour se corriger. » Il fallait chercher une nature idéale cachée derrière notre nature réelle, nature idéale qui serait la seule véritablement authentique. Point de correction ni de nature idéale chez Montaigne. Pour lui, se connaître consiste à « laisser parler » notre nature telle qu’elle est, non telle qu’on voudrait qu’elle soit.
Point non plus de complaisance ni de narcissisme. « Désolé », nous dit-il en substance, à rebours en cela de la littérature du développement personnel moderne, « vous n’êtes pas formidable. » Mais alors pas du tout. Vous êtes bourré de défauts et de contradictions. Il n’y a pas de héros qui sommeille en vous. « Et pareil pour moi », s’empresserait-il d’ajouter, avant de poursuivre, plein de gourmandise: « Mais ça n’empêche pas, bien au contraire, de vivre une vie intéressante et de faire des choses formidables. » Montaigne impose simplement un principe de réalité. On ne juge pas ; on part de ce qu’on est et on fait avec.
« Il faut porter encore en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. »
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
La hantise de l’authentique
Point essentiel, souligne Revel : « Encore aujourd’hui, les philosophies, avec leur hantise de ce qui est ‘authentique’ et de ce qui ne l’est pas dans l’homme, se hâtent d’installer prématurément au cœur de l’être humain cet éternel procès. Mais il n’y a pas dans l’homme les choses importantes et les autres, le secteur noble et le secteur trivial, l’authentique et l’inauthentique. » Les grands auteurs de la métaphysique avaient en effet fait de l’homme un être à part, interlocuteur de Dieu. Pascal voulait amener l’homme à se considérer comme implicitement divin, à refuser tout autre destin qu’éternel et céleste, à créer un double magnifique idéal pour échapper au réel méprisable.
Mais créer ce double idéal, c’est nous juger en rapport avec celui-ci. Nous ne pouvons qu’être déçu car par définition cet idéal est inatteignable. Nous voudrions être un leader et nous nous découvrons couard ou indécis. Nous voudrions être un exemple et nous sommes faibles. Nous voudrions avoir une vision claire du chemin et nous voilà en pleine confusion. Nous voudrions cocher les cases des livres de leadership et nous sommes humiliés. Nous voudrions avoir un grand ‘pourquoi’ et nous improvisons de jour en jour. Cet idéal nous écrase, et notre action paraît insignifiante. Montaigne, lui, n’a que faire de cet impossible idéal ; il dissout le double pour remettre au contraire l’homme à sa place, dans le réel de la nature, qui s’accepte tel qu’il est.
Mais il ne s’arrête pas là. De cette dissolution du double, il fait un moteur. En effet, lorsque nous partons de qui nous sommes et que nous l’acceptons, nous sommes disponibles sans préjugé face à l’imprévisible de la réalité. Nous considérons l’événement non pour le juger en rapport avec un idéal, mais pour lui donner un sens en fonction de qui nous sommes. Nous regardons le vaste monde et nous nous demandons : « Que puis-je faire avec ce que j’ai et qui je suis ? » En assumant notre singularité, et toutes les limites qui sont les nôtres, nous retrouvons la possibilité d’agir.
Porter en soi un chaos
Montaigne veut donc amener l’homme à ne rechercher que ce qui est à sa portée – foin d’idéal -, mais tout ce qui est sa portée. Pascal l’humiliait en lui montrant que ses limites le rendaient insignifiant et qu’à partir de son insignifiance, il ne pouvait, il ne devait qu’aspirer à l’infini ; Montaigne le célèbre, avec ses contradictions et ses limites, pour qu’il trace sa voie. Le premier l’enferme dans ce qui doit être ; le second l’invite à chercher ce qui peut être. Le nécessaire fait place au possible, et donc à l’infini de la création.
Non, vous n’êtes pas formidable. Comme le dit si joliment Nietzsche, vous portez en vous-même un chaos, et c’est ça qui est formidable, parce que c’est ça qui vous permet de mettre au monde des étoiles dansantes, c’est-à-dire faire des choses formidables.
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3 réflexions au sujet de « Singularité et création: non, vous n’êtes pas formidable »
« s’il insiste et tient absolument à être perçu, il (le réel) pourra toujours aller se faire voir ailleurs ». L’illusion constitue pour cet auteur une « perception inutile », car, si cette dernière peut s’avérer juste, elle ne s’accompagne pas alors d’un comportement adapté à elle : il y a dédoublement de l’événement. »
Clément Rosset : le réel et son double
Philosophe, qui enseigna à la faculté de Nice entre 1967 et 1998, fin connaisseur de Schopenhauer et de Nietzsche, n’aura cessé de défendre un réalisme sans concession, décapant, mordant. Un réalisme rivé au sol du réel, et traqueur de tous les masques, illusions, doubles que l’homme s’invente pour échapper à cette insoutenable réalité, toujours trop idiote ou trop cruelle.
« non, vous n’êtes pas formidable »
Totalement vrai ! Le hic, c’est qu’il faut parfois une vie pour s’en rendre compte… Or, nous n’en n’avons qu’une !
Lire Montaigne nous donne une chance d’accélérer le processus. n tous cas, merci pour votre analyse.
Je crois même que lire Montaigne est notre seule chance. J’en profite pour vous remercier pour vos commentaires réguliers toujours très instructifs.