Et si l’artificiel était notre vraie nature?

Nous vivons dans un monde artificiel, façonné par l’homme. La plupart de ce que nous consommons, animal ou végétal, est le produit de modifications génétiques que nous avons faites au cours des derniers milliers d’années. La création d’objets artificiels tangibles ou intangibles est l’expression de qui nous sommes en tant qu’espèce. L’artificiel, c’est notre nature.

J’étais il y a quelques mois interrogé par une journaliste à propos de l’innovation et de son importance pour les entreprises et la société en général. L’entretien s’est bien déroulé, et elle m’a remercié à la fin, non sans ajouter: « Je ne partage pas vraiment ce que vous pensez, vous savez. » Intrigué, je lui ai demandé de préciser sa pensée. Sa réponse: « Avec l’innovation, on va trop vite. On s’éloigne de la nature. Est-ce que ça nous rend heureux? Je ne pense pas. »

Sans doute sans le vouloir elle exprimait là un très ancien modèle mental, celui de la chute. Dans le passé, l’homme vivait en union avec la nature. Mais par son art et son industrie, il s’en est peu à peu éloigné, créant un monde artificiel dans lequel il se perd. Cette perte explique son malheur et le besoin de « ré-enchanter » ce monde en revenant à la nature. Ce modèle s’est fortement exprimé en réaction à la révolution industrielle, notamment au travers du mouvement romantique qui ne fut qu’un long cri contre elle, et d’une lignée de penseurs qui se sont opposés au progrès technologique jugé comme déshumanisant. Dans ce modèle, on oppose l’artificiel, qui est néfaste car contraire à notre nature, au naturel, qui est bon. Ce modèle suppose que l’artificiel est inhumain, qu’il serait le produit d’une dérive incontrôlée. Et si, au contraire, il était la traduction de ce qui nous rend humain?

Pierre taillée oldowan (2,9 millions d’années) Source: Wikipedia

Il ne fait aucun doute que nous vivons dans un monde très largement artificiel. Vous en avez certainement conscience en lisant cet article sur votre téléphone, votre tablette ou votre ordinateur, installé dans une chaise ou un fauteuil, dans une maison, un immeuble ou dans le train. Nous sommes entourés d’une myriade d’objets artificiels, des artefacts (du latin factum: faire, et ars, artis: artificiel). Même des choses qui nous semblent naturelles sont artificielles: un champ de blé cultivé est artificiel; il n’existe pas à l’état de nature; le blé lui-même non plus d’ailleurs; c’est nous qui l’avons largement créé. Aucun des fruits et légumes que nous consommons n’existait tel quel dans la nature. Un paysan du Larzac ou un agriculteur bio eux-mêmes vivent dans un univers largement aussi artificiel qu’un céréalier de la Beauce. Tous les trois seraient des extra-terrestres pour nos ancêtres, même relativement proches.

Mais nous ne sommes pas entourés que d’objets artificiels tangibles. Nous avons également créé des objets intangibles: des organisations, des groupes, des gouvernements, des contrats, des marchés. Ce sont des artefacts sociaux, qui n’existent que dans nos têtes, basés sur des modèles mentaux. Un billet de 20 euros est un artefact social: au-delà du papier sur lequel il est imprimé, déjà lui-même un objet complexe, sa valeur ne repose que sur un modèle mental, une croyance collective partagée par un grand nombre d’individu et d’institutions pour lesquels « 20 euros » signifie la même chose. Comme l’observe Yuval Harari dans son ouvrage Sapiens sur l’histoire de l’humanité, cette capacité à partager des modèles mentaux est spécifiquement humaine: donnez à un singe le choix entre une banane et un billet de 20 euros, avec lequel il pourrait en principe acheter dix kilos de bananes, et il choisira la banane: le modèle mental ne signifie rien pour lui.

Le glissement vers un monde de services n’est que l’un des nombreux aspects de cette réalité très largement construite socialement et cognitivement. La plupart des employés aujourd’hui arrivent au bureau le matin et repartent le soir en ayant passé leur journée à manipuler des artefacts sociaux qui parfois ne se traduisent que par le changement d’un paquet d’octets sur un ordinateur distant. C’est l’une des caractéristiques fascinantes de l’économie moderne que de créer de la richesse à partir de concepts artificiels, c’est-à-dire en fait de créer des mondes artificiels reposant sur des modèles mentaux partagés. Si vous croyez que l’artificiel a émergé avec l’IA, détrompez-vous.

L’artificiel, c’est notre nature

Sapiens – notre espèce – crée des artefacts. Il va ainsi au-delà de Homo faber, qui créait des objets. Il crée des artefacts sociaux. C’est même ce qui le distingue des autres espèces. Face à l’incertitude, face au danger, face à n’importe quel défi, Sapiens se tourne vers ses semblables et crée un groupe. L’artefact social n’est pas juste le moyen que nous avons trouvé pour survivre et progresser. Il est une expression de qui nous sommes.

Et donc contrairement à ce qu’on peut croire, et à ce qui nous semble parfois si évident, la création d’un monde artificiel est profondément humaine. L’artificiel ne nous déshumanise pas, au contraire, en tous cas pas nécessairement. La question n’est donc pas en un choix nécessaire entre naturel et artificiel: Depuis qu’il a créé son premier outil il y a des millions d’années, l’homme a résolu cette fausse opposition. Autrement dit, si c’est artificiel, c’est naturel pour nous.

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14 réflexions au sujet de « Et si l’artificiel était notre vraie nature? »

  1. Bonjour Philippe, la création des artefacts, et des sociétés, c’est un thème très largement développé par Yves Roucaute dans son livre « Le Bel Avenir de l’humanité, La Révolution des temps contemporains ». Selon lui, l’humain se différentie des autres vivants par sa capacité d’agir de trois manières : créer des objets, créer des sociétés, et se modifier par la médecine et la chirurgie.

  2. Bonjour M. Silberzahn.
    C’est la seconde fois que je m’adresse à vous au travers de votre site et vous redis ici le grand plaisir que j’ai à lire vos livres et vos posts.

    Il me semble que la question que vous soulevez touche un sujet profond, en lien direct avec la notion de schéma mental que vous chérissez tant:

    300 000 ans en arrière, par rapport aux autres hominidés, homo sapiens n’était pas bien parti! Beaucoup moins bien dotés par la « nature » (c’est à dire l’évolution des espèces), nous courions bien moins vite que nos prédateurs, nous avions une puissance physique et une agilité bien inférieure, notre peau était sensible aux agressions les plus infimes, … etc.
    Qui aurait pu parier que nous allions dominer cette planète Terre?
    Ces facultés particulières d’innovation, matérielle et sociale, nous ont sauvé, tout d’abord pour survivre en nous nourrissant, surtout en écartant puis en éliminant nos prédateurs, enfin en accroissant notre confort et nos plaisirs, en particulier depuis notre sédentarisation.

    Il me semble que ce « schéma mental » est toujours à l’oeuvre:
    Mis à part les prédateurs de très petite taille (bactéries, virus, …), nous avons fait disparaître tous les autres, ou alors ils sont dans des réserves… Et notre confort et nos plaisirs n’ont jamais été aussi bien « servis ». Et pourtant…
    Que nous manque-t-il qui nous pousse à poursuivre cette course?
    Vous suggérez que « c’est notre nature », ou pour le dire autrement, c’est notre schéma mental: Notre « nature », c’est de continuer à éliminer nos prédateurs résiduels, et à augmenter toujours plus notre confort et nos plaisirs. Au passage, chacun a bien compris que, pour autant, confort et plaisirs ne sont pas synonymes de bonheur. De nombreux philosophes ont bien défini ce qui différentie l’un de l’autre. Quand à la peur de nos prédateurs, elle peut se résumer finalement à notre dernière grande peur, mais la plus puissante de toutes, celle de mourir…

    La question sous-jacente de votre interlocutrice, dans une compréhension qui vous est chère, était peut-être: Serait-il temps de revisiter notre « schéma mental »?… Ce qui a fait notre succès, à savoir combattre nos prédateurs pour calmer notre plus grande peur, celle de mourir, et augmenter toujours plus confort et plaisirs, est-ce que tout cela est encore pertinent?
    Ou bien pourrions-nous calmer autrement notre dernière peur, changer ainsi de schéma mental et considérer l’avenir différemment?
    Evidemment, je n’attends pas de réponse, ou peut être dans un prochain livre?!!

    Cordialement.
    N.J.

    1. Merci de cette belle contribution! Je crois que nous considérons l’avenir différemment depuis longtemps. Autrement dit, c’est à chacun d’entre nous d’aller dans la direction que vous esquissez, chacun à sa manière.

  3. L’homo sapiens ou l’homo Faber, ont de mon point de vue ceci de commun, c’est qu’ils ont créé des « artefacts » pour faciliter la réalisation de tâches quotidiennes ou occasionnelles.

    Et, j’imagine que l’existence naturelle des communautés a fait émerger des « artefacts » sociétaux pour définir des « codes » de fonctionnement en commun !

    Il n’en reste pas moins que l’homo sapiens essaie toujours de comprendre l’origine de la création du monde et l’intelligence des autres espèces qui l’entourent pour en récupérer à son profit des bienfaits éventuels.

    Alors oui, nous pouvons constater notre nature « artificielle ». Cela ne nous prive pas d’approfondir ce constat en nous posant la question de la pertinence de nos « artefacts », la finalité de ceux-ci et des réels bienfaits que nous observons.

    Quelles sont nos motivations, quels sont nos objectifs, quelles sont les conséquences observées ? Est-ce à dire que l’homo Faber créé l’outil pour un besoin de survit alors que l’homo sapiens plus « hédoniste », se dote aujourd’hui d' »artefacts » pour nourrir d’autres « besoins artificiels » que ce qui lui est impératif pour vivre ?

    On peut arguer que ce qui est considéré comme artificiel par les uns, ne l’est pas pour d’autres, certes !

    Mais doit-on considérer que tous les « artefacts » sont inéluctables, alors qu’ils émergent des cerveaux de certaines communautés humaines ?

    C’est vrai que votre propos s’en tient au constat de notre nature à créer des environnements artificiels. Qu’ils soient considérés comme nocifs pour certains, parce que nés de certaines croyances (je parle des créations au stade des connaissances de chaque époque), ou de motivations plus inavouables est un autre sujet, en effet.

  4. Les inconditionnels de la nature la veulent « édentée ». Une nature amicale, sans risques. Un peu comme l’affiche publicitaire de cette secte religieuse montrant une famille heureuse (typiquement middle class US, années 50) dans une sorte de savane, auprès de lions (nains) qui viennent faire ami-ami. Une nature « gentille ».
    Justement, pas plus tard que ce WE, une joggeuse est allée faire sa promenade dans une zone du parc de Thoiry interdite aux piétons. Certes, les fils électriques au sol, bien visibles, empêchent les animaux de passer, mais les chaussure de jogging comme les pneus des voitures sont isolants. Reste l’intelligence… Le groupe de loups qui habitaient là n’avaient pas la moindre intention de sortir. Par contre, si une occasion se présente… Elle s’en est sortie (blessée) car « le monde artificiel » est venu à son secours.

    Mais pour en revenir à votre propos, je crois que peu de gens ont conscience du coté « artificiel » de la « nature ». Et ça commence dès le néolithique : le blé, même des millénaires avant les OGM, est devenu incapable de se re-semer tout seul, sans intervention d’un cultivateur. Au passage, on estime qu’en Égypte pré-dynastique, il fallait 100 « producteurs de nourriture » pour nourrir un seul non-producteur (non… pas un prêtre ou un militaire, mais le forgeron !) : il a fallu des siècles pour sélectionner des semences plus productives, mêmes « naturelles ». La même histoire s’est jouée, plus tard, de l’autre coté de l’Atlantique, avec le maïs. Et, en pleine forêt amazonienne, on trouve des arbres fruitiers, qui ne sont pas arrivés là tous seuls.
    Dans la nature, les humains sont des proies. Nous avons besoin d’artificialiser le monde pour simplement survivre. Mais qui est encore capable de le voir !

  5. Merci Philippe pour ce très beau texte. C’est amusant, car il recoupe en partie un des chapitres de l’essai que je suis en train d’écrire, et c’est intéressant, merci, car cela donne des rebonds inattendus.
    Oui : l’opposition « nature » / « culture / artefacts » est en grande partie infondée, et basée sur un modèle mental de la « chute » (merci pour ça, cela éclaire les imaginaires associés). Je crois même, d’ailleurs, et en lien avec ce que Simondon en écrit, que la création d’artefacts (physiques ou sociaux) est une des caractéristiques de l’humain. J’avais l’habitude d’y mettre le terme « technique », mais « artificiel » est peut-être plus juste… En tout cas, notre rapport au monde, à nous autres humains, est presque toujours « médié ». C’est peut-être une « séparation » du monde, mais c’est aussi la possibilité de modifier notre environnement.
    passionnant sujet en tout cas, et merci pour cet article qui me force à reconsidérer quelques termes, et à les préciser. 🙂 Excellente journée

  6. N’y aurait-il pas moyen de nuancer un peu le propos ? Comme souvent, votre point de vue à contre-courant de certaines pensées supposées évidentes est rafraîchissant, mais ici vous poussez le raisonnement à l’absurde. A titre d’exemple une forêt, même plantée et entretenue par l’homme, aura un effet plus ressourçant pour la plupart des humains qu’une place de bitume entre des immeubles en béton. Qu’il s’agisse d’aménagement du territoire, de moyens de communication ou même de modes de production, en fonction du degré et du type d’artificialisation, l’impact sur notre ressenti et notre vécu social sera différent, même après une période d’adaptation à la nouveauté. Non ?

    1. en outre vous avez un biais: je connais plein de gens qui n’aiment pas les forêts et qui préfèrent être dans un joli centre ville pour se sentir bien. D’ailleurs, le mot « ressourcer » que vous employez est typique: la re-source serait forcément « la nature ». Ben non.

      1. C’est un bon exemple : on se rend souvent en forêt via une route ou un train (artificiels) on apprécie la forêt en parcourant un chemin créé par l’homme, en ramenant un pique-nique préparé à la maison (et pas chassé), gardé dans une glacière…une vraie forêt sauvage et brute est plutôt hostile et nous n’avons de cesse de la domestiquer. Pour enfin l’apprécier.

      2. Désolé, j’ai craqué…
        « je connais plein de gens qui n’aiment pas les forêts »
        Et encore, c’est une question de contexte. D’ailleurs, comme le chantait Assurancetourix, le barde faiseur de pluie :

        « J’aime les forets, Dirladada (da, da dirladada)
        Parce qu’il y a des sangliers, Dirladada (da, da dirladada)
        Et que les sangliers c’est bon, (da, da dirladada)
        Surtout avec des champignons, (da, da dirladada) »

        Je m’étais pourtant promis de ne pas craquer,… Mais avec tous ces philosophes a-techniques qui veulent s’approprier des progrès techniques « utilitaires », quitte à marteler des chevilles carrées dans des trous ronds… Pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité, il était économiquement impossible de nourrir un « penseur professionnel ». Et pourtant, des avancées techniques considérables ont eu lieu à ces époques. Sans d’ailleurs forcément en avoir conscience (l’exploitation des épis de céréales « mutés » qui ne s’auto-sèment pas en est probablement un exemple). Quitte à nourrir un (unique) improductif, mieux valait nourrir un potier (ou un mineur de silex, puis de métaux), éventuellement à temps partiel… Ou alors un commerçant itinérant.

        PS pour ME TAKACS : à propos de « motivations plus inavouables », je n’ai jamais trouvé de réponse satisfaisante « officielle » à la motivation probable des avulsions dentaires (destruction délibérée des incisives supérieures, même que par rapport à ça, une horreur telle que l’excision pourrait passer pour une aimable plaisanterie…) trouvées sur des cranes du néolithique en Égypte pré-dynastique. Pas partout, pas tout le temps. L’explication par un « culte religieux » a trop servi pour tout et n’importe quoi pour qu’on s’y attarde, surtout vu l’époque. La seule explication qui me vienne n’est pas racontable dans un blog lisible par tous… Les archéologues eux mêmes ont toujours été confrontés à ce genre de limitation…

    2. Vous voulez un « effet ressourçant forestier maximal » ? Je vous propose d’aller dans une forêt. Une vraie forêt, et pas un jardin public à l’anglaise. Et de vous y ressourcer, à pieds, sur 5 km environ, de quoi perdre la lisière de vue. Et d’attendre que le soir tombe. La pluie aussi, d’ailleurs…

      Et là, surprise. Votre téléphone portable est déchargé (de toutes façons, il ne borne pas…). Plus de lampe de poche, plus de GPS… De toutes façon, vous vous devez de rejeter ces objets artificiels. Et puis, l’éclairage public va bientôt s’allumer… Ah, tiens, non… Une panne, peut-être ? Pas de lampadaire dans cette forêt ! « Ils » pourraient faire quelque chose…

      Des animaux sauvages ? Ça fait longtemps qu’ils vous ont repérés… Les loups sont (encore) rares, en dépit des écolos. Et puis, vous n’êtes pas une proie intéressante. Trop d’artefacts non comestibles en emballage. Pas assez naturel, ou alors, juste pour s’entrainer. Ou pour tromper leur ennui, mais c’est rare pour les loups « forestiers ». Les sangliers sont nombreux (et les écolos n’y sont pour rien, si ce n’est via l’élimination des chasseurs humains, leur principal prédateur naturel depuis le paléolithique). Évitez de croiser le chemin d’une laie et de ses marcassin. Évitez surtout de vous retrouver ENTRE une laie et un de ses marcassins (ils vous sentent…).
      Sinon, parmi les pires risques qui vous guettent, il y a les fondrières (et leurs moustiques), et les ronciers, mais je présume qu’en tant qu’amoureux de la nature naturelle, vous êtes (prudemment) resté sur un chemin « pour promeneur », entretenu à la débroussailleuse ou « pour engin forestier », voire carrément sur la route forestière goudronnée.

      Dans l’ensemble, vous devriez retrouver tôt ou tard votre 4×4 de « civilisé », quitte à faire un long détour si vous n’êtes pas sorti par là où vous étiez rentré. Plutôt faire 30 bornes à pinces sur une route goudronnée « avec panneaux indicateurs » que de retourner vous « ressourcer » dans une nature que l’on a pourtant civilisé pour vous.

      Sinon, il y a d’excellents documentaires de « ressourçage » à la télé.

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