Game over. L’entreprise serait politique ou ne serait pas, nous avait-on promis. Elle s’engagerait sur les sujets de société pour devenir une force du bien contre le mal.
L’idée était séduisante. Mais elle reposait sur un pari risqué: celui que les dirigeants choisiraient toujours les « bonnes » causes, c’est à dire celles que les promoteurs de cette idée voulaient défendre. Elon Musk a tout fait exploser. Son exemple, pour extrême qu’il soit, montre que le risque en demandant leur avis à des dirigeants est qu’ils le donnent, et qu’il ne plaise pas à ceux qui l’avaient demandé.
Et si, au lieu d’exiger des entreprises qu’elles se transforment en acteurs politiques, on les laissait simplement bien faire leur travail ?

L’idée selon laquelle les entreprises privées devaient s’engager activement sur les sujets politiques et sociétaux était devenue un lieu commun ces dernières années. À écouter ses promoteurs, il ne suffisait plus que l’entreprise soit rentable, innovante ou utile à ses clients. C’était même secondaire. Elle devait désormais prendre position sur des enjeux de société, relayer certaines causes, exprimer des valeurs, et s’engager. Ce glissement progressif d’un rôle économique à un rôle politique était présenté comme naturel, voire souhaitable. Il devenait même indispensable au vu de l’urgence des causes, que ce soit le climat ou le racisme. La soumission de l’entreprise au politique devenait une nécessité dont on contestait le bien-fondé à ses dépens.
Aujourd’hui, ce modèle est pourtant remis en question à plusieurs titres. Le premier angle mort de cette injonction tient au postulat implicite qui l’accompagne : que les entreprises, une fois « éveillées », choisiront toujours les « bonnes » causes. En d’autres termes, les causes « progressistes », consensuelles, alignées avec la vision morale dominante des élites occidentales universitaires et médiatiques. Mais rien ne garantissait que les dirigeants d’entreprise, ou leurs actionnaires, adopteraient systématiquement les positions attendues.
Elon Musk en est un cas emblématique. Grand entrepreneur, il s’est illustré ces dernières années par des prises de position politiques de plus en plus marquées, polémiques, souvent contraires aux sensibilités dominantes des grandes institutions culturelles ou médiatiques. Ses interventions sur la liberté d’expression, l’Ukraine, la vaccination, ou plus récemment sur la politique intérieure américaine, ont démontré à quel point l’engagement politique d’un dirigeant d’entreprise pouvait devenir une source d’instabilité, voire de rejet. Ceux qui voyaient dans cet engagement une force de progrès pour leur conception du monde se sont soudain découvert une préférence pour la neutralité… dès lors que cet engagement ne coïncidait plus avec leurs attentes.
Ce retournement souligne un fait simple : le pouvoir économique n’est pas plus vertueux par nature que le pouvoir politique. Il peut dériver, instrumentaliser, imposer ses vues, ou se laisser gouverner par des intérêts personnels. Déplacer le débat politique du parlement à la salle du conseil d’administration, c’est faire qu’il y soit tranché sans débat public, sans contre-pouvoirs, sans rendre des comptes de façon démocratique. L’entreprise n’est pas un forum civique. Elle n’en a ni la vocation, ni les règles, ni la légitimité. Au nom de quoi sa puissance économique donnerait plus de poids à son dirigeant qu’un autre citoyen? Cela semble la négation même de la démocratie.
De fait, cet impératif d’engagement politique n’a jamais été à but démocratique. Il ne s’agissait pas d’inviter les entreprises à investir le débat politique en venant avec leurs idées et points de vue. Il s’agissait de les menacer d’opprobre si elles ne s’engageaient pas dans les causes politiquement correctes. Le camp qu’elles devaient choisir était désigné d’avance. Il s’agissait de se soumettre.
Par ailleurs, demander à l’entreprise de s’engager, c’est introduire de la division là où il devrait y avoir de la convergence. L’entreprise réunit des collaborateurs d’horizons différents, qui ne partagent pas nécessairement les mêmes convictions politiques ou morales. En prétendant incarner une position officielle sur des sujets de société, elle risque de fracturer son propre corps social. Elle expose sa marque, ses produits et ses salariés à des controverses qu’elle ne maîtrise pas. Elle confond adhésion civique et stratégie de communication, au risque de perdre sur les deux tableaux. C’est pour avoir oublié cela que Disney s’est brûlé les ailes.
Ensuite, soumettre l’entreprise au politique suppose que ce dernier est toujours une force pour le bien. La naïveté de cette supposition et la fragilité de la démarche apparaissent pleinement aujourd’hui: veut-on vraiment soumettre les entreprises au politique quand celui-ci s’appelle Donald Trump aux Etats-Unis et que nous pourrions connaître une évolution similaire en Europe? N’est-il pas souhaitable d’avoir des entreprises plus indépendantes?
Enfin, l’idée même d’une entreprise « engagée » repose souvent sur une fiction : celle d’un acteur désintéressé, motivé par l’éthique. Mais dans la réalité, cet engagement est fréquemment opportuniste, calculé, dicté par l’intérêt commercial ou la pression médiatique. Ce n’est pas un mal en soi : l’entreprise poursuit un objectif économique, c’est sa nature. Mais c’est précisément pour cela qu’on ne peut raisonnablement attendre d’elle une posture morale désintéressée. L’entreprise ne sauvera pas la démocratie, pas plus qu’elle ne résoudra la question sociale ou la crise climatique par pure vertu. Lui demander de le faire, c’est renoncer à structurer ces débats dans des lieux démocratiques, et confier à des conseils d’administration, ou à des dirigeants égotistes, ce qui devrait relever de la délibération collective.
Merci Elon, Merci Donald
Sans doute faut-il, d’une certaine façon, remercier Elon Musk et Donald Trump pour le service qu’ils nous ont rendu, au moins sur ce point, celui d’abandonner la chimère de l’entreprise politique. En somme, l’entreprise doit rester ce qu’elle est : un acteur économique, pas un organe de conscience publique. Lui demander de se muer en sujet politique revient à déplacer le débat hors des lieux où il peut être tranché légitimement. C’est anti-démocratique. Cela consiste à placer des intérêts économiques avant la voix des citoyens. Cela ne réduit ni les tensions, ni les fractures. Cela les rend simplement moins visibles, plus confuses – et, à terme, plus dangereuses. Back to business.
✚ Pour aller plus loin, lire mes articles précédents: 📄Les 3 leçons de la mésaventure woke de Disney, 📄L’autodestruction des universités américaines, et pourquoi c’est important pour nous.
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6 réflexions au sujet de « Après Elon Musk: la fin de l’entreprise politique? »
Bonjour,
Article intéressant, mais qui tranche fortement avec « Dominium contre Imperium » de décembre dernier. Etonnant revirement !
Il ne s’agit pas de domination d’un modèle sur l’autre, mais juste de fonctions et d’organisations différentes dans la société. Il faut en effet « abandonner la chimère de l’entreprise politique. En somme, l’entreprise doit rester ce qu’elle est : un acteur économique, pas un organe de conscience publique. »
L’entreprise ne saura jamais se projeter sur l’intérêt globale, surtout dans le temps. Notre monde meure du courtermisme de nos responsables. Ce qui est futile est souvent rentable et ce qui est essentiel à la survie de l’espèce est tout le temps couteux. N’attendons pas tout des entreprises.
Le seul problème est la médiocrité de nos dirigeants actuels dans un système démocratique qui favorise les corrompus au détriment de ceux qui ne le sont pas, à l’image du dopage dans le système sportif. Les corrompus ont ensuite la fâcheuse tendance à s’entourer d’autres corrompus et de médiocres consentants.
Si nous voulons les meilleurs (qui peuvent venir du monde de l’entreprise parfois), il faut mettre en place les bonnes règles et les faire appliquer. Clairement, le modèle Trump/Musk est l’antithèse d’un modèle performant sur le long terme.
Bonne continuation.
Bah, pas grand chose de nouveau sous le soleil.
Aux Etats-Unis, Henri Ford aidait à répandre des thèses anti-sémites et même le célèbre faux qu’est le Protocole des sages de Sion; et chez nous, le parfumeur Coty appuyait des mouvements fascistes pendant l’Entre-deux guerres…
Toutes les actions de lobby de ces mêmes entreprises pour pousser dans leur sens la politique (lois, normes, réglementations) seraient donc contraire à leur vrai nature d’entreprise? Parce que toutes les entreprises font du lobby et certaines en vive.
Je pense que même en restant à sa place d’entreprise économique il est nécessaire que l’entreprise considère le bien commun de la société à laquelle elle appartient.
Encore faut-il définir ce fameux bien commun…
Très bonne chronique. Lire à ce sujet l’excellent livre de Vivek Ramaswamy Woke Inc. Il y montre que la neutralité politique de l’entreprise fait partie du « pacte d’origine » entre l’Etat et les entreprises au 17eme Siècle : l’Etat consent la responsabilité limitée aux investisseurs en échange d’un objet social limité au champs économique. Mais les hommes politiques veulent aujourd’hui lui faire régler des problèmes (diversité etc…) qui relèvent du champs politique. À le faire, les entreprises prennent un pouvoir illégitime qui aliène le public.