Attirer des investisseurs étrangers en France, c’est très important. Garder ceux qui y sont, c’est aussi important. Derrière les paillettes du grand show ‘Choose France’ à Versailles, la réalité est qu’il est difficile d’investir en France, en particulier pour y construire des usines, comme l’ont souligné récemment quelques grands patrons. Inverser la désindustrialisation française se fera par un travail de fond sur la réglementation, et pas seulement par quelques gros coups médiatiques. Dans un monde gouverné par l’immédiat et la comm, ce n’est pas gagné d’avance.

Choose France, dont la 8ᵉ édition a lieu du 19 au 21 mai 2025 au Château de Versailles, est un sommet annuel initié en 2018 par Emmanuel Macron. Il vise à promouvoir l’attractivité économique de la France auprès des investisseurs internationaux en mettant en avant les réformes économiques, les opportunités d’investissement et les atouts du territoire français. Il réunit environ 200 dirigeants de grandes entreprises mondiales. Les discussions portent notamment sur des thématiques clés telles que l’intelligence artificielle, la transition énergétique et le tourisme. Depuis sa création, le sommet a permis d’annoncer des investissements significatifs, avec près de 47 milliards d’euros injectés dans l’économie française. La banque JP Morgan a ainsi déjà annoncé l’extension de son bureau parisien avec la création de 1.000 emplois directs.
Derrière les paillettes…
Il faut applaudir cet effort sans réserve. Mais on ne peut cependant s’empêcher de le contraster avec les nouvelles régulières de patrons français se plaignant amèrement des difficultés qu’ils rencontrent dans leurs investissements. Ainsi, la mésaventure de Safran, racontée par son PDG Olivier Andriès. Safran souhaitait construire une usine à Rennes avec 500 emplois à la clé, mais le projet a suscité l’hostilité des élus écologiques locaux et il a été abandonné. Ce n’est pas la première fois qu’un projet de création d’usine suscite une forte opposition locale qui aboutit à son abandon. On se souvient qu’en 2022, lassé par les recours administratifs, Louis Le Duff avait abandonné son projet d’usine Bridor, qui devait employer elle aussi 500 personnes à Liffré, près de Rennes. Elle sera finalement construite à l’étranger.
Dans le même ordre d’idée, Pierre Éric Pommellet, PDG de Naval Group, signalait récemment que l’usine de drones sous-marins prévue à La Londe-les-Maures (Var) est ralentie depuis 3 ans par des procédures environnementales alors qu’elle est cruciale pour notre souveraineté nationale. 550 emplois hautement qualifiés sont en balance. « Dans les années 70 », rappelle le PDG, « entre la décision de construire un complexe industriel et sa réalisation, 5 ans suffisaient. »
Le responsable d’une grande entreprise française me confiait d’ailleurs récemment qu’ils ne construisaient plus d’usine en France; c’était devenu trop compliqué, trop long et surtout trop incertain. C’est cette incertitude qui fait que jusqu’au dernier moment, et même souvent après, l’investisseur n’est pas certain que tout ne sera pas bloqué par une procédure surgie de nulle part, même après le début des travaux, comme en témoigne le triste incident de la construction de l’A69. Trop d’incertitude? Pas d’investissement.
Ces incidents sont très visibles parce qu’il s’agit de grandes entreprises, mais ils masquent les multiples entraves subies au quotidien, sur une myriade de détails, par des milliers de plus petites entreprises qui ne font pas la une des journaux. Combien d’emplois sont ainsi perdus dont on ne parle pas?
Peut-être que tous les beaux discours sur la souveraineté, la réindustrialisation, la relocalisation machin tout ça, eh bien ne sont que des beaux discours hors sols. Si nous voulons de nouveau avoir des usines en France, il faut… accepter d’avoir des usines en France et en faciliter la construction. On ne peut pas concentrer notre effort uniquement sur l’accueil de banques d’investissements à Paris. En ce sens, choisir Versailles, symbole d’un entre-soi éloigné des réalités quotidiennes des français, est peut-être regrettable.
Un sommet pour l’investissement à Versailles, ça claque et ça brille. Il y aura du champagne et des petits fours, de belles annonces et de belles photos. Mais l’économie ce n’est pas un show avec des effets d’annonce; c’est aussi et surtout des détails, et ce sont ces détails qui handicapent aujourd’hui l’industrie française.
▶️ Retrouvez-moi sur LinkedIn pour échanger cet article. 📬 Abonnez-vous pour être averti des prochains articles par mail (cliquez sur “Abonnez-vous” plus bas).
🎧 Vous pouvez également vous abonner au format podcast des articles via votre plateforme favorite: Apple Podcast – YouTube Music – Spotify – Amazon Music/Audible – Deezer
✚ Pour aller plus loin, lisez mes articles précédents: 📄Souveraineté et politique industrielle: les questions que pose la relocalisation du paracétamol, 📄Et l’optimisme était une bonne idée? Le pari de Pascal de l’innovation, 📄Restauration de Notre-Dame: derrière l’exploit, deux amères leçons sur l’excellence française
En savoir plus sur Philippe Silberzahn
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
4 réflexions au sujet de « ‘Choose France’: l’arbre versaillais qui cache la forêt de la désindustrialisation française »
La somme des intérêts particulier n’a jamais été égal à l’intérêt général !
C’est très juste : pour un Breton, l’étranger c’est en dehors de la Bretagne. Alors, oui, on peut dire que l’usine Bridor, qui est finalement construite en Normandie, est construite à l’étranger.
Je suppose que 90% de la population soutient la reindustrialisation. Mais combien veulent avoir une usine a cote de chez eux et voir la valeur de leur logement baisser (car vue sur des cheminees ou simplement traffic de poids lourd devant le portail). L environnement ici est juste le cache sexe de l interet personnel (on en a un parfait exemple actuellement avec les lignes haute tension qui doivent alimenter Fos sur mer. Il y a un comite qui demande qu elles soient enterrées alors que ca coute 10 fois plus cher. Evidement ils n ont pas l intention de payer le surcout)
Sans aller jusqu a l usine en face de chez soi, j avais lu un article sur des riverains qui bloquaient la construction de logements car ca allait faire baisser les prix des leurs (eh oui, si vous voulez avoir du personnel, il faut qu il puisse se loger sans y laisser son salaire, mais evidement les gens du coin prefereraient que ca se passe autrement)
Réindustrialisation, NIMBY et acceptation locale
Votre commentaire met en lumière un point essentiel et souvent conflictuel de la réindustrialisation : l’écart entre le soutien de principe et l’acceptation concrète des projets à proximité. C’est ce que les Anglo-Saxons désignent effectivement par l’acronyme NIMBY (Not In My Backyard, « pas dans mon arrière-cour » ou « Pas dans mon jardin »).
C’est un terme utilisé pour décrire l’attitude ou le phénomène par lequel des résidents ou des groupes de résidents s’opposent à la réalisation de projets (qu’ils soient d’intérêt général ou privés) à proximité de leur lieu de vie, même s’ils ne contestent pas nécessairement l’utilité ou la nécessité de ces projets en soi.
En d’autres termes, les personnes concernées reconnaissent l’intérêt du projet (par exemple, une usine pour créer des emplois, des logements pour résoudre la crise du logement, une éolienne pour produire de l’énergie verte, une déchetterie pour gérer les déchets, etc.), mais refusent qu’il soit implanté dans leur voisinage immédiat en raison des nuisances potentielles qu’il pourrait engendrer (bruit, trafic, pollution visuelle, baisse de la valeur immobilière, etc.).
Le terme NIMBY a souvent une connotation péjorative, suggérant que l’opposition est motivée par l’égoïsme ou la protection d’intérêts personnels au détriment de l’intérêt collectif.
Vous soulevez des préoccupations légitimes et fréquemment rencontrées :
Impact sur la valeur immobilière et la qualité de vie : La crainte d’une baisse de la valeur des biens immobiliers, des nuisances visuelles (cheminées), sonores ou liées au trafic de poids lourds est une réalité pour les riverains. Il est compréhensible que chacun souhaite préserver son cadre de vie.
Contradiction entre intérêt général et intérêt personnel : L’exemple des lignes haute tension est très pertinent. Le comité qui demande l’enfouissement, malgré le coût significativement plus élevé, illustre parfaitement cette tension entre la nécessité d’infrastructures pour l’intérêt collectif (alimenter Fos-sur-Mer) et la protection de l’environnement immédiat et des intérêts individuels des habitants. Le coût supplémentaire, bien que non supporté directement par les riverains, est in fine répercuté sur la collectivité.
Problématique du logement et de l’emploi local : Votre référence à l’article sur le blocage de constructions de logements pour éviter une baisse des prix immobiliers est un autre exemple frappant de cette mentalité NIMBY. Pour qu’une entreprise puisse s’implanter et fonctionner, elle a besoin de personnel qui puisse se loger à des prix abordables à proximité. Le manque de logements accessibles peut freiner le développement économique local et la création d’emplois.
Le défi pour les pouvoirs publics et les porteurs de projets est précisément de concilier ces enjeux. Il s’agit de trouver des solutions qui permettent la réindustrialisation nécessaire tout en minimisant les impacts négatifs sur les populations locales, et en assurant une meilleure répartition des coûts et des bénéfices. Cela passe souvent par :
Une communication transparente et en amont avec les populations.
La mise en place de mesures compensatoires (par exemple, isolation phonique, aménagements paysagers, participation à des projets locaux).
La recherche de technologies moins impactantes et de sites adaptés.
Une approche participative pour intégrer les préoccupations des habitants dès la conception des projets.
En somme, votre commentaire met le doigt sur l’une des principales complexités de l’aménagement du territoire et du développement économique : comment faire accepter localement des projets d’intérêt général qui peuvent avoir des conséquences directes sur le quotidien des citoyens ? C’est un équilibre délicat à trouver.