Souveraineté et politique industrielle: les questions que pose la relocalisation du paracétamol

Le gouvernement français veut donc relocaliser toute la chaîne de production de paracétamol en trois ans. Médicament le plus vendu en France avec 500 millions de doses par an, il est utilisé comme antalgique. Annoncé en fanfare, le plan de relocalisation est une réponse aux ruptures d’approvisionnement durant la crise du coronavirus, mais il pose des questions fondamentales sur la notion de souveraineté et sur les croyances qui sous-tendent la conception qu’en a la France.

Connaissez-vous le pembrolizumab? Probablement pas. C’est pourtant un miracle de la recherche médicale. Commercialisé sous le nom de Keytruda, c’est la molécule qui pourrait en finir avec le cancer. A plus de 5.000 euros la prise, il pourrait rapidement représenter le plus gros chiffre d’affaire du secteur pharmaceutique avec près de 20 milliards de dollars. Il est produit par le géant américain Merck. Plus que jamais, les géants de la pharmacie ainsi qu’une nuée de startups biotechs sont engagées dans une course aux nouveaux médicaments contre les maladies complexes, comme le cancer et aujourd’hui les coronavirus. Les enjeux de santé et d’économie sont colossaux.

Et la France dans cette course? Elle est largement absente, comme elle est absente d’à peu près toutes les courses d’innovation actuelles. Dans ce contexte, le plan de relocalisation du paracétamol apparaît comme très en décalage par rapports aux enjeux actuels d’industrie et de santé publique, et ce à plusieurs titres.

Le mauvais argument de la première nécessité

L’idée de la relocalisation du paracétamol, c’est de « reprendre le contrôle de la production de médicaments de première nécessité« . Cela semble logique et raisonnable, après les ruptures d’approvisionnement lors de la crise du coronavirus, mais c’est oublier que ce qui est de première nécessité dépend du contexte. Au début du confinement, la première nécessité a été… le papier toilette. Faut-il un plan français de souveraineté du papier toilette? Tout produit peut en fait être qualifié de première nécessité tellement la notion est vague. Sans camion, pas d’approvisionnement durant la crise. Sans masque, pas de protection. Sans téléphone, pas de fonctionnement de l’État. Mais surtout, la première nécessité de la prochaine catastrophe sera autre, parce que la prochaine catastrophe sera radicalement différente. Lorsqu’elle surviendra, nous aurons passé les précédents mois à mettre en œuvre une fabrication « souveraine » de paracétamol et nous nous trouverons forts dépourvus. C’est une fuite en avant pour préparer la dernière guerre.

La politique industrielle française (Source: Maros, Wikipedia)

Une autre croyance qui justifie la relocalisation est celle qui voit le système industriel mondial comme statique; on a pu le voir avec les masques: face aux ruptures d’approvisionnement, beaucoup d’efforts ont été faits pour en faire fabriquer en France. Le temps que tout se mette en place, le système de production mondiale s’est ajusté, les contraintes d’approvisionnement ont disparu et les masques sont redevenus ce qu’ils étaient, c’est à dire des objets communs à très faible valeur ajoutée. On n’a pas imaginé une seule seconde que le système de production mondiale, un temps dépassé par la très soudaine hausse de la demande, allait rapidement s’ajuster, ce qui est fait désormais. On a pensé statique alors que nous vivons dans un monde dynamique. Cette erreur a laissé en rade des dizaines d’entreprises françaises qui ont naïvement souscrit à ce modèle mental.

Peu à gagner, beaucoup à perdre

Imaginons que le plan de relocalisation réussisse. Qu’aura-t-on gagné? Assurément, un certain degré de contrôle sur la fabrication d’un produit que l’on juge essentiel. En cas de crise, le produit sera disponible sans passer par un pays tiers. Cela à condition naturellement que pour fabriquer ce produit il ne soit nécessaire de strictement rien acheter à l’étranger: ni machine, ni ingrédient, ni matière première, rien. La maîtrise doit être totale sur toute la chaîne de fabrication, du début à la fin. Si le pays reste dépendant pour un seul élément de la chaîne de production, l’indépendance disparaît. On voit très vite que nous ne pouvons être totalement indépendant que pour des produits extrêmement simples, dont les matières premières sont présentes en France et qui ne nécessitent pas de machine sophistiquée devant être achetée à l’étranger. Il suffit de décortiquer un produit un peu complexe pour voir que très vite on trouve, directement ou indirectement, un fournisseur étranger, interdisant de fait l’indépendance. Un simple emballage plastique, tout à fait essentiel dans la production et la vente de tout ce qui se fabrique, ne peut être fabriqué en France sans importer du pétrole. En bref, l’indépendance est largement une illusion.

Et qu’aura-t-on perdu avec cette histoire? Probablement beaucoup. On dépense beaucoup d’énergie et de ressources pour faire des choses que l’on ne sait pas bien faire, on les fait sur des échelles qui les rendent peu rentables, et toutes les ressources ainsi gaspillées ne peuvent servir à faire autre chose où l’on créerait plus de valeur au final, notamment les médicaments d’avenir. Le produit fabriqué est plus cher que celui qu’on importait, ce qui pénalise les consommateurs et qui empêche son exportation. C’est la tragédie de tous les pays ayant développé des politiques autarciques de substitution d’importation: ils se retrouvent appauvris par une politique censée favoriser leur développement, ce qui mine leur souveraineté au final, car on n’est pas souverain quand on est pauvre.

Une autre conception de la souveraineté

On m’objectait toutefois récemment que relocaliser le paracétamol et préparer l’avenir ne s’opposent pas. Mais ce n’est pas exact, car on ne peut pas tout faire: toute ressource consacrée à un effort manque nécessairement pour un autre effort. Mais surtout, le modèle mental de la souveraineté conditionne la façon dont nous pensons le problème et nous ramène de fait à hier au lieu de nous pousser vers demain.

Car qu’est-ce qu’on entend en fait par souveraineté? Celle-ci se définit comme la qualité propre à une collectivité politique qui se gouverne elle-même; derrière il y l’idée que cette collectivité exerce un contrôle, notamment de son territoire. La souveraineté a été l’obsession des rois français à travers l’histoire. Appliquée au monde industriel elle signifie que la fabrication des produits que l’on consomme, et en particulier ceux que l’on juge essentiels, est nécessaire à la souveraineté. Cette pensée est à la source des politiques d’autarcie et de substitution d’importations évoquées plus haut.

Concept politique et militaire, la souveraineté s’applique cependant mal au domaine économique et industriel. La souveraineté politique, comme la guerre, est en effet un jeu à somme nulle. À Bouvines en 1214, Philippe Auguste remporte la victoire face à Jean sans Terre et agrandit le domaine royal. Ce que l’un gagne, l’autre le perd. Ce n’est pas la même chose dans l’industrie. Qu’est-ce qu’être souverain dans le monde industriel? Apple conçoit ses produits en Californie mais les fait tous fabriquer en Chine. Qui craint pour la maîtrise par Apple de sa destinée tant il est évident que sa force se trouve dans la conception, et non la fabrication? Carrefour ne fabrique rien non plus, mais représente une force considérable sur le plan commercial. Dans le monde industriel et commercial, la notion de contrôle prend des formes variées. La fabrication n’est pas la source universelle de force, bien au contraire. Dans une relation commerciale, celui qui détient le pouvoir est parfois le fabricant, parfois l’acheteur. Des pays commerçants, mais fabriquant peu, peuvent être extrêmement puissants, comme la Hollande au XVIIe siècle ou Hong Kong aujourd’hui.

Il en va de même pour la notion de dépendance: Si l’acheteur est dépendant du producteur, l’inverse est également vrai: le producteur est dépendant de l’acheteur, car si pas d’acheteur, pas de production, et si pas de production, pas de vente. Au contraire de la guerre, chaque parti a besoin de l’autre pour exister. La notion de dépendance est en outre à relativiser lorsque vous êtes un gros client: Quand vous achetez 500 millions de doses de paracétamol par an, comme c’est le cas de la France, vous avez un très fort pouvoir sur votre fournisseur qui a intérêt à vous satisfaire, et beaucoup d’autres qui sont prêts à le faire s’il ne le fait pas.

Au vu de ce qui précède, on peut donc dégager deux conceptions de la souveraineté. La première est statique et rétrograde, au sens de regarder vers le passé. Elle consiste à concevoir l’économie comme la guerre, c’est à dire comme un jeu à somme nulle, à voir un acheteur comme dépendant d’un vendeur, à penser que dans une relation commerciale celui qui fabrique est fort et celui qui achète est faible, et que l’on est fort quand on est indépendant des autres. Cette conception s’attache aux symboles et a une conception naïve du jeu économique et des sources de puissance. Elle pense, sérieusement, que fabriquer du paracétamol redonnera sa grandeur à la France.

Mais il existe une autre conception de la souveraineté, celle dans laquelle ce qui nous rend fort c’est précisément l’interdépendance, celle où nous appuyant sur nos forces, nous nous rendons indispensables à nos partenaires commerciaux et industriels, sur les forces desquels nous nous appuyons en retour. Celle où notre puissance vient de notre attraction. Ce qu’il y a derrière cette conception, c’est un modèle mental orienté vers le progrès et l’innovation, vers une économie vue comme un exercice de coopération, et non vers le passé et la protection. C’est un pari sur la dynamique, et non sur un monde statique. À l’heure où l’Amérique et la Chine développent les médicaments du futur et que la France investit son énergie dans le paracétamol, l’observation faite par Léon Blum il y a bien longtemps reste malheureusement plus vraie que jamais: « Tandis que la règle du capitalisme américain est de permettre aux nouvelles entreprises de voir le jour, il semble que celle du capitalisme français soit de permettre aux vieilles entreprises de ne pas mourir. »

Sur le même sujet lire mon article précédent: État stratège: coûteuse rhétorique ou idée d’avenir? Lire également: Coronavirus: tirer les leçons, mais de quoi?

8 réponses à “Souveraineté et politique industrielle: les questions que pose la relocalisation du paracétamol

  1. Votre exemple est convainquant. Il peut être généralisé sans grande erreur.
    En résumé, il vaut mieux continuer comme avant. Ça coute moins cher.
    Pourquoi se fatiguer, alors que d’autres font bien mieux que nos pauvres tentatives? Tentatives bienheureusement mort-nées, il va sans dire.

  2. Le tout évidemment avec votre modèle mentale de « monde sans contrainte énergie/climat », comme si les lois de l’économie s’affranchissaient des lois de la Physique.
    Vous raisonnez « toutes choses égales par ailleurs »… ce qui est en général faux sur le temps long (et qui va encore plus l’être compte-tenu des immenses contraintes d’approvisionnement énergétique et climatiques qui vont être celles du monde d’ici 2100).

  3. M. Silberzahn, je me permets de formuler autrement la remarque d’Arnaud : s’il est vrai que le modèle « coopératif » que vous présentez participe au progrès général, il suppose néanmoins une grande fluidité des échanges (juste à temps, longues chaînes d’approvisionnement, multiplicité des fournisseurs, etc.) actuellement peu compatible avec les contraintes du monde réel, dont le volet énergie-climat est celui dont on parle le plus actuellement…

    Rappelons que ces fameuses contraintes ont été tout simplement ignorées par les théoriciens du libéralisme au 19e siècle, qui prenaient comme postulat de départ des ressources infinies. Voilà un « modèle mental » que vous pourriez mentionner, car il tutoie la folie, non ?

    Donc, oui, l’innovation humaine permet un dépassement constant de certaines limites, mais d’autres y sont extrêmement résistantes, et il faudra bien un jour les intégrer dans un nouveau « modèle mental » qui permettra de faire face aux chocs encore plus graves qui s’annoncent. J’imagine que vous avez lu « La Grande Transformation » de Karl Polanyi, sinon je vous recommande chaudement ce grand classique (1947) qui n’a pas vieilli et permet de prendre la mesure de nos défis dans le domaine des « modèles mentaux ».

    • Bonjour: merci de votre commentaire. Il est cependant tout à fait faux de dire que les « théoriciens du libéralisme » comme vous les appelez ont ignoré les contraintes de ressources, leur rareté constitue la base de leur réflexion. Quant à Polanyi je suis heureux de voir qu’il reste encore des gens pour le lire. Quelqu’un qui pose dire que le marché n’existe que depuis 1830 alors qu’on a des traces depuis le néolithique!

      • Vous avez raison : je devrais citer plus souvent mes références. C’est certes très académique, mais cela rend le discours plus précis.

        Réponse à votre premier argument :
        Parmi les théoriciens du libéralisme, je pense qu’on peut compter Jean-Baptiste Say et son « Traité d’économie politique » (1803) : « Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques. » (J’ai trouvé cela sur l’article J-B Say de Wikipédia.)

        Réponse à votre second argument :
        Karl Polanyi présente pourtant exactement la thèse contraire dans « La Grande Transformation » : le marché existe effectivement depuis les temps préhistoriques (on a retrouvé des traces d’échanges de pierres taillées « mondialisés »), par contre la nouveauté du libéralisme des 18e-19e siècles c’est de construire, à partir d’arguments « scientifiques » (les lois de Newton, notamment) une théorie permettant d’affirmer que le marché est l’unique mécanisme économique pertinent, alors que les trois autres étudiés par Polanyi, autarcie, réciprocité et redistribution, existent eux aussi depuis fort longtemps (surtout les deux premiers, le dernier datant plutôt des premières cités-états). Nota bene : je vous retrouverai la citation exacte contredisant votre affirmation dans une édition française dans les semaines qui viennent, car je n’ai pas le livre sous la main.

  4. Sophie Badreau

    BouvineS, avec un S à la fin. Merci !

  5. Patrick Billaux

    Il semble que le temps soit à la remise en question et au déboulonnement des idoles même Philippe y passe.