Une technologie de rupture ça n’existe pas

Le monde du management est noyé sous les mots valises, les expressions à la mode et les concepts creux. C’est un problème parce que mal nommer un phénomène, c’est s’empêcher de pouvoir l’appréhender correctement et donc de pouvoir le gérer. Un bon exemple est celui de l’expression « technologie de rupture », très trompeur.

Source: Wikipedia

Je discutais récemment avec le responsable innovation d’une grande institution et il me confiait « La grande difficulté que nous avons est d’identifier parmi toutes les technologies nouvelles celles qui sont vraiment les technologies de rupture. » Car la course aux technologies de ruptures est lancée, celles qui vont vraiment faire la différence sur le terrain, qu’il soit économique, social ou militaire.

Or, cette course repose pourtant sur une erreur, car la technologie de rupture ça n’existe pas. Ce qui fait qu’une technologie va avoir un effet de rupture, c’est la façon dont elle est utilisée. Une technologie peut être radicalement nouvelle et n’avoir aucun impact de rupture. Par exemple, lorsque les médecins sont passés du carnet à spirale au micro-ordinateur dans leur cabinet, il y a eu un changement technologique important, qui a entraîné une amélioration de leur efficacité. Mais il n’y a eu aucun changement dans leur modèle de fonctionnement (façon dont le cabinet est organisé, le modèle économique, la structure des acteurs impliqués, etc.) En substance, c’est la même chose, en plus efficace. C’est une amélioration dite « de soutien » (« sustaining » en anglais), au sens où elle soutient et renforce le modèle existant. Inversement, on peut entraîner une rupture très importante dans un secteur sans technologie nouvelle. EasyJet, par exemple, est un pionnier du low cost dans le domaine aérien. La rupture que cette compagnie a créée ne repose sur aucune technologie propriétaire ou nouvelle: mêmes avions, mêmes pilotes, mais un modèle de fonctionnement différent.

Ce qui va faire la différence c’est donc la façon dont la nouvelle technologie est utilisée. Dans le domaine militaire, le char était une invention majeure qui a émergé à la fin de la première guerre mondiale. L’Armée française l’a mis au service de l’infanterie, le dispersant dans les unités, en soutien de son organisation existante. Les Allemands, eux, ont constitué des unités spéciales (De Gaulle avait la même idée mais n’a pas été suivi). Ils ont repensé leur modèle tactique autour de cette nouvelle technologie. Ils en ont fait une innovation rupture, par la façon dont ils l’ont utilisée, avec les résultats que l’on sait. Autrement dit, une technologie est de rupture en fonction du modèle qu’on développe autour d’elle pour en tirer parti.

La tentation du bourrage

La tentation, lorsqu’une nouvelle technologie émerge, est toujours de la mobiliser autour du modèle existant, considéré comme un invariant; c’est ce qu’on appelle le bourrage: on la force, en quelque sorte, à rentrer dans le modèle existant. Ce modèle devient alors une forme de prison intellectuelle qui empêche l’innovation. On a des chars, mais la façon dont on les utilise fait qu’on n’en tire qu’une toute petite partie du potentiel. Pour faire rentrer le carré dans le rond, il faut couper tous les coins. Autrement dit, pour qu’une nouvelle technologie rentre dans le modèle, il faut ignorer tout ce qui pourrait servir à créer un modèle différent. Cela explique aussi pourquoi une nouvelle technologie est plus facilement mobilisée par un nouvel entrant pour créer une rupture: le nouvel entrant n’est pas enfermé par les modèles existants, il n’a pas d’activité historique à défendre; il n’a pas de rond dans lequel il faudrait faire entrer le carré. Il construit le rond autour du carré précisément de façon que le rond soit une rupture. Google travaille depuis des années sur l’IA mais ne veut pas risquer son rond (son activité liée à son moteur de recherche). OpenAI, une jeune startup créée initialement comme une association à but non lucratif, le prend par surprise en utilisant l’IA de façon tout à fait différente.

L’obsession pour les « technologies de rupture » a des conséquences importantes: on se concentre plus sur la technologie que sur ses applications possibles; on se consacre à l’art pour l’art. On oublie que les Allemands n’avaient pas inventé les chars, mais ce sont eux qui ont compris comment en tirer parti. La véritable innovation ne réside donc pas dans la technologie, même si celle-ci est fondamentale; elle réside dans la façon dont on l’utilise pour créer un avantage. Il s’agit de contester les modèles existants pour en inventer de nouveaux. Moins qu’une capacité d’invention, c’est donc l’adoption d’une posture entrepreneuriale qui permet la création d’une rupture.

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15 réflexions au sujet de « Une technologie de rupture ça n’existe pas »

  1. Les raisons de la défaite de 1940, telles qu’expliquées par Marc BLOCH puisent leurs racines bien au delà d’une mauvaise utilisation d’une nouvelle technologie…Après je rejoins nombre de commentaires et votre propos sur la nécessaire réunion d’un certain nombre de conditions, pour qu’une invention deviennent une technologie de rupture. Mon propos est à valider, mais l’invention de la poudre par les chinois, pour faire des feux d’artifice, n’a vraiment été une rupture technologique qu’à partir du moment où des occidentaux (je crois) se sont dit que ce truc pouvait aussi avoir un fort pouvoir destructeur et l’on perfectionné dans ce sens. L’ampoule électrique est a contrario peut être une des rare technologie de rupture sui generis.

  2. Les exemples que vous citez sont en effet des ruptures non technologiques. Celle d’EasyJet est économique (nouveau modèle en la matière). Celle des chars allemands est militaire (nouvelle tactique). Mais de là à dire que les ruptures technologiques n’existent pas, c’est aller un peu vite en besogne. Le passage de la bougie à la lumière électrique, de la traction cheval au moteur à explosion, du voyage transocéanique en avion plutôt qu’en paquebot, ne furent-elles pas des vraies, des pures, ruptures technologiques, qui entraînèrent des vrais changements de modèles de fonctionnement et de structures des acteurs (selon votre critère explicité par le passage du cahier à spirale à l’ordinateur chez les médecins) ? A moins que je passe à côté d’une subtilité sémantique, que « technologie de rupture » et « rupture technologique » n’aient pas le même sens ? Ou alors peut-être qu’il manque dans votre article la dimension « temps de transition » : rupture brutale, soudaine, versus substitution progressive ?

      1. Donc, nous pourrions plutôt écrire « une technologie de (propice à une) rupture existe, mais certaines conditions doivent être réunies ». Ou aussi « une rupture exclusivement technologique n’existe pas, elle doit s’appeler invention plutôt que rupture ».

  3. Amusant que vous preniez le rond pour illustrer le cadre et le carré pour représenter la rupture. Quand j’emploie cette image, je prends le carré pour illustrer le cadre (fixe, rigide, anguleux) et le rond (tournant, déformable) pour représenter la rupture !

  4. Les chars c’est pas un peu loin? L’auteur saurait il citer beaucoup d’innovations récentes qui ont permis une rupture ? Ou l’innovation de rupture est elle aussi rare que le gros lot ?

  5. vous partez du principe dans votre exemple que le char de 1917 est le même que celui de 1940, rien ne saurait être plus inexact, et l’armée française dès la création du char a tenté de l’utiliser comme les allemands en 1940… comme arme de rupture (du front) et d’exploitation. C’est par prise en compte des limites de la technique du moment qu’il est décidé de favoriser la dispersion et le soutien au sein de l’infanterie

    Votre exemple tendrait plutôt à souligner le risque d’être prisonnier du chemin de développement. Là où les allemands n’ont aucun héritage de 14-18 sur l’utilisation des chars, les français ont une somme de retour d’expérience (mais tronqués car biaisés par l’utilisation de chars de 1ère génération uniquement sur le front) qui les empêchent de « voir » l’évolution technique des années 20-30, et ses conséquences possibles sur la doctrine

    1. En 1940 les chars français étaient aussi bons que les allemands. De Gaulle l’a demontré. Il était hélas bien trop tard. D’ailleurs après la défaite, les allemands se sont appropriés les chars français…😁

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