Déjouer la rationalisation de l’impuissance: Respect ou complaisance?

La plupart des groupes qui ont du mal à changer ou qui sont bloqués par un problème finissent par rationaliser leur impuissance. Dans un article précédent, j’ai évoqué comment une approche par petites victoires pouvait permettre de déjouer cette rationalisation. Mais parfois, avant même de pouvoir engager ces petites victoires, il faut amener le groupe à abandonner le discours même de rationalisation dans lequel il s’enferme. Un épisode vécu par le sociologue Saul Alinsky illustre la forme que cela peut prendre, et souligne l’importance du respect dans cette approche de transformation, mais aussi de ne pas confondre respect et complaisance.

Pour l’activiste qui essaie de faire changer un groupe bloqué face à changement, il est important de comprendre le rôle joué par la rationalisation dans ce blocage. La rationalisation est le fait pour les membres du groupe de justifier, auprès du groupe et auprès d’eux-mêmes, pourquoi ils n’ont rien pu faire jusque-là. Il s’agit principalement d’un sentiment subconscient que l’activiste les regarde de haut, se demandant pourquoi ils n’ont pas eu l’intelligence ou la perspicacité de comprendre qu’en s’organisant, ils auraient pu résoudre bon nombre des problèmes avec lesquels ils vivent depuis de nombreuses années – pourquoi ont-ils dû l’attendre ? Avec cela en tête, ils lancent toute une série d’arguments contre diverses procédures d’organisation, mais ce ne sont pas de vrais arguments, simplement des tentatives pour justifier le fait qu’ils n’ont rien fait.

Au niveau individuel, un psychiatre appellerait ces rationalisations « défenses ». Le patient dispose une série de défenses qui, en thérapie, doivent être percées pour atteindre le problème – que le patient est alors obligé d’affronter. Chasser les rationalisations, c’est comme essayer de trouver l’arc-en-ciel. Les rationalisations doivent être reconnues comme telles afin que l’organisateur ne soit pas pris au piège des problèmes de communication ou qu’il ne les traite pas comme des situations réelles.

Alinsky chez les Indiens

Une conversation qu’Alinksy, un sociologue très engagé auprès des minorités dans les années 50-70, a eue avec des leaders d’une réserve indienne n’arrivant pas à faire valoir ses droits illustre comment percer ces rationalisations. La conversation commence lorsqu’il suggère que les Indiens devraient se réunir, au-delà des les lignes tribales, pour s’organiser. En raison de leur nombre relativement faible, et fidèle à sa philosophie, Alinksy pense qu’ils devraient ensuite travailler avec divers secteurs de la population libérale blanche, s’en faire des alliés, puis commencer à agir au niveau national. Il se heurte immédiatement aux rationalisations.


Les Indiens : Eh bien, nous ne pouvons pas nous organiser.
Alinksy : Pourquoi pas ?
Les Indiens : Parce que c’est la façon de faire de l’homme blanc.
Alinksy (qui décide de laisser passer cette affirmation bien qu’elle soit manifestement fausse, puisque l’humanité, depuis des temps immémoriaux, s’est toujours organisée, quelle que soit sa race ou sa couleur, chaque fois qu’elle a voulu apporter un changement) : Je ne comprends pas.
Les Indiens : Eh bien, vous voyez, si nous nous organisons, cela signifie sortir et se battre comme vous nous dites de le faire et cela signifierait que nous serions corrompus par la culture de l’homme blanc et que nous perdrions nos propres valeurs.
Alinksy : Quelles sont ces valeurs que vous perdriez ?
Les Indiens : Eh bien, il y a toutes sortes de valeurs.
Alinksy : Comme quoi ?
Les Indiens : Eh bien, il y a la pêche créative.
Alinksy : Qu’est-ce que tu veux dire, la pêche créative ?
Les Indiens : La pêche créative.
Alinksy : Je vous ai entendu la première fois. C’est quoi cette pêche créative ?
Les Indiens : Eh bien, vous voyez, quand vous sortez et pêchez, vous sortez et pêchez, n’est-ce pas ?
Moi : Oui, je suppose que oui.
Les Indiens : Eh bien, tu vois, quand nous allons pêcher, nous pêchons de façon créative.
Alinksy : Oui. C’est la troisième fois que vous me dites ça. C’est quoi cette pêche créative ?
Les Indiens : Eh bien, pour commencer, quand nous allons pêcher, nous nous éloignons de tout. Nous nous éloignons dans les bois.
Alinksy : Eh bien, les Blancs ne vont pas exactement pêcher à Times Square, vous savez.
Les Indiens : Oui, mais c’est différent pour nous. Quand nous sortons, nous sommes sur l’eau et vous pouvez entendre le clapotis des vagues sur le fond du canoë, et les oiseaux dans les arbres et le bruissement des feuilles, et – vous voyez ce que je veux dire ?
Alinksy : Non, je ne vois pas ce que tu veux dire. De plus, je pense que ce discours est juste un tas de merde. Est-ce que vous y croyez vous-même ?
S’en suit un silence choqué. Alinsky n’est pas grossier pour le simple plaisir de l’être, comme il le précisera plus tard; il le fait exprès. S’il avait répondu avec tact, en disant « Je ne comprends pas bien ce que tu veux dire », ils auraient, selon son expression, « fait un tour dans le ranch de la rhétorique pendant les trente jours suivants ». Ici, le blasphème est devenu littéralement un bulldozer à contre-courant. Après encore quelques minutes de rationalisation à laquelle Alinsky ne cède pas un pouce, le groupe finit par parler de s’organiser pour agir.

Quand il pleut des rationalisations, ouvrez votre parapluie (Image: Wikipedia)

Modèle mental bloquant

Il est intéressant de noter qu’une partie de cet épisode a été filmée par l’Office national du film du Canada, qui réalisait une série de documentaires sur le travail d’Alinsky, et qu’un film contenant une partie de cet épisode a été projeté lors d’une réunion des agents de développement canadiens, en présence d’un certain nombre de ces Indiens. Durant le film, les agents n’ont cessé de regarder le sol, très embarrassés, pendant le déroulement de la scène, et de regarder les Indiens de biais. Une fois la scène terminée, l’un des Indiens s’est levé et a déclaré : « Lorsque M. Alinsky nous a dit que nous n’étions qu’une bande de merde, c’était la première fois qu’un homme blanc nous a vraiment parlé d’égal à égal – vous, regardant les agents, ne nous auriez jamais dit ça. Vous diriez toujours ‘Bon, je peux voir votre point de vue mais je suis un peu confus’, et des choses comme ça. En d’autres termes, vous nous traitez comme des enfants. »

La première leçon que l’on peut tirer de cet épisode est que ce n’est pas montrer du respect à un groupe que d’accepter ses rationalisations par gentillesse, mais de la complaisance. Si un groupe vous sert un discours « plein de merde » pour justifier sa passivité et son statut de victime, respectez-le en dénonçant ce discours pour ce qu’il est. Traitez-les comme des adultes. La seconde leçon concerne plus directement les activistes, ceux qui veulent rendre le monde meilleur. Il ne fait aucun doute que les agents veulent le bien des Indiens, mais ils le font avec le mauvais modèle mental. Dès le début, leur action est contre-productive. Ils voient les Indiens comme des victimes, et sont mus par la mauvaise conscience de celui qui est témoin de la souffrance. En essayant d’être gentils, ils enferment les Indiens. C’est un peu la tragédie des activistes, qu’ils soient politiques ou qu’ils agissent au sein des entreprises, d’être victimes d’un complexe de supériorité qui non seulement bloque leur action, mais fait perdurer des situations insatisfaisantes. Mais la troisième leçon, surtout, de cet échange, est que les premiers responsables sont les membres du groupe eux-mêmes. Ce sont eux qui s’enferment, se complaisent dans leur rôle bien confortable de victime, et seuls eux peuvent sortir de cet enfermement. S’ils n’y arrivent pas eux-mêmes, le seul devoir de l’activiste est de les aider à sortir du rôle de victime pour qu’ils prennent leurs responsabilités.

Refusez les rationalisations
En tant qu’activiste, apprenez à chercher les rationalisations, traitez-les comme des rationalisations, dénoncez-les sans complaisance, et passez au travers. Ne commettez pas l’erreur de vous enfermer dans un conflit avec elles comme si elles constituaient les vraies questions ou les problèmes avec lesquels vous essayez d’engager le groupe qui doit changer.◼︎

La source pour cet article est Saul Alinsky, Rules for Radicals, traduit en français sous le titre Être radical. Pour en savoir plus sur l’action d’Alinsky, lire mon article précédent: ▶︎Trois règles pour les radicaux qui veulent transformer leur organisation. Au sujet de la rationalisation de l’impuissance et de la façon de la contrer, lire mon article ▶︎Petite victoire et transformation: Déjouer la rationalisation de l’impuissance.

Une réponse à “Déjouer la rationalisation de l’impuissance: Respect ou complaisance?

  1. Merci pour votre article. Je ne connaissais pas cet épisode d’Alinsky mais je me suis revu il y a quelques semaines face à un groupe bloqué de la même manière et – sans doute pour la première fois depuis que je suis manager – m’entendre dire « j’en ai rien à foutre de ça ! » alors qu’on me servait des excuses du même accabit.
    Ceci étant, il faut se souvenir que notre cerveau est fait pour cela : créer de la rationalisation. Et il le fera d’autant plus qu’il sera confronté à des situations irrationnelles. Nous pourrions donc ajouter une quatrième leçon, essentielle à mes yeux : nous sommes tous susceptibles de tomber dans ce travers, et le meilleur moyen de l’éviter est de confronter nos propres raisonnements au regard extérieur. Et d’accepter de nous entendre dire : « ton excuse, c’est de la merde ». Pas toujours simple…