Faire le bien ou résister au mal? La leçon oubliée de Machiavel

Que peut-on souhaiter à ses proches et plus généralement pour le monde en ce début d’année 2021 après une année 2020 largement calamiteuse? Assez naturellement, et peut-être que la saison de Noël y est pour quelque chose, nous voudrions un monde meilleur, où les horreurs de 2020 ne se reproduiraient pas. Nous voudrions faire le bien. Je profitais de mes vacances pour relire l’ouvrage d’Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne. Il contient un passage intéressant où la question du bien et du mal est évoquée en détail. Citant Machiavel, Arendt nous invite à résister au mal plutôt qu’à essayer de faire le bien. Elle savait de quoi elle parlait et à l’heure d’une profonde désorientation due à la crise que nous vivons, cette invitation vaut la peine d’être écoutée.

Faut-il faire le bien? Et si oui, comment? Arendt observe que dans la religion chrétienne, l’acte de bonté doit rester privé. Le moment où un acte de bonté devient public, il perd son caractère spécifique de bonté, c’est à dire d’être commis pour rien d’autre que la bonté elle-même. Lorsque la bonté apparaît ouvertement, ce n’est plus de la bonté, même si elle peut être par ailleurs être utile comme un acte de charité ou de solidarité, car elle sert un objet et procure un avantage (prestige, notamment). Ainsi Jésus dit: « Prenez garde de ne faire point votre aumône devant les hommes, pour en être regardés; autrement vous n’en recevrez point la récompense de votre Père qui est aux cieux. » C’est cette « perte au monde » inhérente aux bonnes œuvres qui fait de celui qui recherche la bonté une figure essentiellement religieuse et qui fait de la bonté une qualité essentiellement non humaine. Selon Arendt, personne n’a plus été conscient du danger d’essayer ou de prétendre faire le bien « dans le monde » que Machiavel qui, dans un passage fameux, enseignait aux hommes « à n’être pas bons ». Il ne leur recommandait pas d’être mauvais, mais simplement il estimait que la bonté qui apparaît au grand jour dans l’espace public n’est plus bonne mais corrompue en ses propres termes et qu’elle portera sa corruption où qu’elle aille. Machiavel était très sceptique quant aux mouvements de réforme de l’Église de son époque (début du XVIe Siècle) qui, en essayant de sauver la religion de la corruption et de la licence des prélats, enseignait aux hommes de faire le bien plutôt que de résister au mal, avec pour conséquence, écrivait-il, que « les mauvais souverains peuvent faire autant de mal qu’ils le souhaitent. »

Cette idée machiavelienne de résister au mal plutôt qu’essayer de faire le bien est très puissante. Parce qu’il dépeignait les hommes tels qu’ils sont, et non tels qu’ils devraient être, et qu’ainsi il s’est toujours posé en contre des idéalistes de tous temps, Machiavel a mauvaise presse. Et pourtant, nous lui sommes plus redevables que nous le pensons ou que nous voulons l’admettre, idéalistes pétris de mauvaise conscience que nous sommes. On retrouve l’idée de partir de ce qui est, c’est à dire de faire avec ce qu’on a plutôt que de pleurer sur ce qu’on aimerait avoir, chez des auteurs aussi différents que Saul Alinsky, sociologue américain de l’engagement politique et social des années 50, et Saras Sarasvathy, pionnière de la pensée entrepreneuriale. De façon fameuse, Alinsky écrit: « En tant qu’organisateur, je pars de là où le monde est, tel qu’il est, et non tel que je le voudrais. Que nous acceptions le monde tel qu’il est n’affaiblit en rien notre désir de le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être – il est nécessaire de commencer là où le monde est si nous voulons le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être. » Comment Alinsky résiste-t-il au mal? Il identifie un magasin qui refuse d’embaucher des noirs et fait pression sur lui jusqu’à ce que ça change. Puis il passe à un autre magasin.

Philosophe moderne (Source: Wikipedia)

Le renversement machiavélien est puissant, car le mal est présent, tandis que le bien est futur. Agir contre le mal nous ramène à aujourd’hui. Cela nous tire de nos rêves. Agir pour le bien nous éloigne du présent, de la réalité tangible d’aujourd’hui, et nous transporte dans l’avenir où rien n’est certain, et à propos de quoi nous pouvons dire ce que nous voulons. C’est en ce sens qu’Arendt le qualifie de religieux, hors du monde (worldlessness, intraduisible). Le mal, lui, est tangible, c’est la réalité actuelle facilement identifiable. Le bien est intangible, c’est un futur espéré au nom duquel on peut commettre tous les crimes car si les fins sont hypothétiques, les moyens employés, eux, sont toujours tangibles parce que présents. A celui qui fait le bien, les moyens importent peu. Faire le bien, c’est souvent finir par dire « On ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs » ce à quoi Orwell répondait: « J’ai vu les œufs cassés, mais où est l’omelette? »

Nous accorder sur le mal: l’intuition de Descartes

Résister au mal plutôt que chercher le bien offre en outre une dimension pratique. Nous pouvons en effet beaucoup plus facilement nous accorder sur ce qui est faux ou mal que démontrer ce qui est vrai, ou ce qui doit être vrai ou bien. C’est la grande intuition de Descartes qu’André Glucksmann relate dans son Descartes c’est la France: arrêtons-nous de forger des idéaux de société harmonieuses et des béatitudes exemptes de contradictions; garantissons-nous plutôt du mal. Avec Descartes, l’humanisme devient négatif: une résistance aux puissances trompeuses qui nous habitent et qui habitent le monde. Nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur la société que nous voulons (le bien) pour nous accorder sur le fait qu’une société dans laquelle la police peut vous arrêter sous n’importe quel prétexte (le mal) n’est pas bonne. L’intuition cartésienne connaît, en quelque sorte, une traduction politique lors du traité de Westphalie en 1648: après plus d’un siècle de massacres qui aura vu des rivières de sang et de malheurs couler au nom d’un Dieu d’amour, les européens se mettent d’accord pour reconnaître… qu’ils ne seront jamais d’accord sur une finalité commune, sur un bien universellement défini. Le traité de Westphalie est un traité en négatif. A la finalité commune comme principe d’unification est substituée une série de principes permettant aux européens de coexister malgré leurs désaccords. On cesse d’identifier un bien commun, on se met d’accord sur le mal identifié et sur des principes pour que des gens en désaccord sur des choses fondamentales puissent néanmoins vivre ensemble. Cette révolution de modèle mental est le fondement de la pensée occidentale moderne.

C’est la même idée qui émerge à peu près à la même époque avec l’invention de la méthode scientifique, si bien décrite par Karl Popper qui montre que cette dernière progresse par conjectures et réfutations. On propose une conjecture inspirée par l’observation ou la logique (« tous les cygnes sont blancs »). Celle-ci reste vraie tant qu’elle n’a pas été infirmée (« Un cygne noir a été observé en Tasmanie, la conjecture devient fausse, tous les cygnes ne sont pas blancs). On ne peut prouver une vérité universelle, mais on peut démontrer une erreur. Mais en fait cette posture n’a rien de nouveau: c’était déjà celle du serment d’Hippocrate qui faisait promettre aux médecins, avant tout chose, de ne pas nuire. Il ne leur disait pas ce qu’il fallait faire, mais ce qu’il fallait ne pas faire. D’abord ne pas nuire, et soigner si possible.

Que tirer de cela dans le contexte actuel? D’une part, que pour ce qui concerne les entreprises, il faut sans doute considérer avec scepticisme celles qui communiquent fortement sur leurs belles actions sociétales. Si elles le font c’est parce qu’elles y trouvent un intérêt. Ce n’est pas en soi blâmable, bien au contraire, mais ne soyons pas dupes. De là à penser qu’elles n’entreprennent ces belles actions que parce qu’elles pourront communiquer dessus, il n’y a qu’un pas qu’on pourra franchir allégrement assez souvent. Il vaut nettement mieux regarder ce que ces entreprises font en réalité, qu’écouter ce qu’elles disent qu’elles font. D’autre part, que sur le plan individuel, lutter contre le mal est à la portée de chacun. Cela peut se faire n’importe où et n’importe quand, lorsque l’occasion se présente. C’est une question d’opportunité. On n’a pas besoin de faire grand. Une petite action par-ci, une petite action par-là. C’est concret, mesurable et c’est un acquis sur lequel on peut construire. En attendant les lendemains qui chantent de ceux qui font le bien, c’est toujours ça de pris.

Avant tout ne pas nuire, résister au mal plutôt qu’essayer de faire le bien, se mettre d’accord sur ce qu’on ne veut pas plutôt que sur ce qu’on veut, la modestie déterminée de cette posture insupporte bien-sûr les idéalistes qui en raillent le manque d’ambition. Au vu des désastres provoqués par leur posture, et afin d’en éviter de nouveaux, cette modestie a des vertus.

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13 réponses à “Faire le bien ou résister au mal? La leçon oubliée de Machiavel

  1. Merci : ma journée est faite grâce à ce remarquable article. L’idée apportée par Arendt, à la suite de Machiavel est très importante et je suis très heureux d’avoir pu la découvrir aussi bien explicitée. Cela permet aussi de mesure à quel point notre époque est « corrompue » sur ce sujet. Je fais suivre ton article à un grand spécialiste de Machiavel, avec qui nous avons eu l’occasion aussi de parler innovation… 🙂

  2. Intéressante perspective, bien dans l’alignement de l’effectuation – partir de ce qui est, avec ses moyens, et chercher un optimum local – lutter contre le mal à proximité.

    Une question reste et épineuse – s’entendre sur ce qu’est le mal – ce qui malgré l’intuition de Descartes, n’est pas plus facile. J’imagine que les manifestants qui vont investir Washington mercredi prochain le feront au nom de la résistance contre le mal, une élection qu’ils perçoivent comme faussée … cela rend-il leur action légitime ?

    • La distinction du bien et du mal est évidemment une quête aussi vieille que l’homme. Mais l’argument est que, malgré tout, il reste plus facile de s’entendre sur ce qu’est le mal et d’agir en conséquence que sur le bien. Chacun a le pouvoir, à son niveau et avec ce qu’il a, d’agir concrètement contre le mal.

    • Je rejoins Philippe : il est plus facile de définir le mal que le bien. Et dans nos contrées occidentales, il en existe une définition assez simple et complète : tout ce qui porte atteinte aux droits naturels. Il y a une gradation, une échelle du mal, mais la définition claire des droits naturels des individus permet en symétrique de définir ce qu’est le mal.
      Cette manière de penser nous vient des premiers penseurs des lumières et sous-tend notre philosophie des droits de l’homme et des révolutions libérales qui ont eu lieu en Occident…

  3. Manger l’omelette, après avoir pris les œufs à celui qui élève les poules, mâtiné de manichéisme sur la frontière bien/mal qui vous sied le mieux et adaptée à l’air du temps… c’est quand même le fondement du monde et plus encore de l’entreprise!

    Allez changer cela, en pleine crise ayant illustré comme jamais le chacun pour soi tant au niveau étatique qu’individuel (se rappeler les rayons pillés), qui va au mieux passer du domaine de la santé à l’économique, sans doute encore plus puissante, pour voir ressortir le sociétal qui sera cette fois bien difficile à mater…

    Bon courage pour éviter le mal, sans même l’espoir (de dit-on pas qu’il fait vivre) du bien!

    Une île généreuse en ressources, dans l’hémisphère sud (les circulations océaniques et atmosphériques étant assez hémisphériques, si cela dégénère vraiment, cela peut être prudent), à conseiller?

  4. Tres bel article ! Bonne année & bonne santé a vous 🙂

  5. Bonjour Philippe,

    Je vois que tu es toujours à l’ouvrage de bonne heure. Merci pour le partage.

    Je t’envoie un écrit d’une historienne sur Jankélévitch sur « Les paradoxes d’une Ethique résistante ».

    Avec cette phrase qui me poursuit depuis 3 ans : La longue évaluation des possibilités en fonction de la situation aurait retardé l’action et l’homme trop prudent « aurait eu finalement tort d’avoir raison ». Il faut choisir « dans la nuit ».

    Je te souhaite une bonne année 2021. Je te souhaite d’y faire ce que tu veux faire ! Ne pouvant présumer de ton intention, je t’envoie simplement mes voeux de santé pour toi et ceux qui t’entourent.

    A bientôt je l’espère.

    Marie Dautzenberg

    • Merci Marie! Tous mes vœux en retour! Effectivement la prudence est génératrice de risques: équilibre entre risque de faire, et risque de ne pas faire…
      Philippe

  6. René-Pierre Alié

    C’est entendu : l’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais quant à ne pas faire le mal, votre exemple avec Alinsky est bien mal choisi. Le magasin refusant d’employer des noirs peut avoir de très bonnes raisons d’agir ainsi, et boycotter ce magasin serait alors une injustice – soit une mauvaise action.
    L’inaction peut aussi bien être une mauvaise action, puisqu’elle peut permettre au mal de se répandre. Sachant cela, toute la question se résume donc à une définition du « mal » et du « bien », ce qui n’est en notre pouvoir que dans les limites très étroites des enchaînements de causalité s’étendant dans un futur bien au-delà de nos capacités de prévision.
    Faut-il pour autant se replier dans un nihilisme confortable ? Ce n’est pas mon avis, bien que cela puisse être très tendance, mais contraire à l’instinct de survie – un « mal » clairement identifiable.

    • Merci. La modestie de la proposition est précisément qu’elle n’exige rien de plus qu’agir où nous le pouvons. Cette modestie fait sa force. Tout le reste est littérature.

  7. Jacques Bouchard

    Cher Philippe Silberzahn bonjour,
    Bravo et merci pour cet article qui embellit ma journée.
    Vous nous enrichissez avec comme prémisse l’évocation de l’ouvrage d’Hannah Arendt, « La condition de l’homme moderne » et ses propos sur la question du bien et du mal. Vous rappelez que Arendt, citant Machiavel, nous invite à résister au mal plutôt qu’à essayer de faire le bien. La raison en est qu’Arendt observe que dans la religion chrétienne, l’acte de bonté doit rester privé. En effet, vous l’indiquez, pour elle et la religion chrétienne, « au moment où un acte de bonté devient public, il perd son caractère spécifique de bonté, c’est à dire d’être commis pour rien d’autre que la bonté elle-même. Lorsque la bonté apparaît ouvertement, ce n’est plus de la bonté… » ce qui ,comme vous le faite remarquer, « …fait de la bonté une qualité essentiellement non humaine. »
    Parer l’homme de qualité ou de vertus « essentiellement non humaine » est frappant, peut-être aussi contradictoire. Quel cadeau se cache derrière cette belle prémisse, apparemment contradiction ?
    Une seconde prémisse est que vous jugez très puissante cette idée machiavelienne de résister au mal plutôt qu’essayer de faire le bien. Le bien est-il donc dépourvue de puissance, notamment s’il est fait sur la place public ? Non, bien sur.
    Vous jugez le renversement machiavélien comme puissant, car le mal est présent, tandis que le bien est futur. N’y a-t-il donc pas de bien aujourd’hui ? Pourtant je pense le plus grand bien de votre article de ce jour. Dans les deux cas, ne soyons pas réducteur.
    Vous poursuivez en nous indiquant qu’ « agir pour le bien nous éloigne du présent, de la réalité tangible d’aujourd’hui, et nous transporte dans l’avenir où rien n’est certain, et à propos de quoi nous pouvons dire ce que nous voulons. C’est en ce sens qu’Arendt le qualifie de religieux, hors du monde (worldlessness, intraduisible). » Je suis émotionnellement touché par ces phrases. Le bien est-il hors du monde, hors du présent, intangible ? Dans un monde qui change en permanence, construisons nos pensées en évolution à l’aide de catégorie simples, structurantes et claires, sans être catégorique posture émotionnelle rassurante, sécurisante, qui nous fige et nous prive d’adaptation à ce monde en perpétuelle évolution.
    J’adore votre article car il est à nouveau une belle illustration du jeu entre pensée et émotions. Ce jeu est fascinant et réjouissant, parfois navrant ou dangereux.
    Il me semble que le premier cadeau caché apporté par votre riche article est que l’Homme a cette faculté de pouvoir dissocier, se dissocier, séparer, distinguer des éléments qui sont associés en son être. Toute la richesse de votre article me semble être dans l’illustration qu’il fait de cette capacité humaine.
    Si je dissocie ma pensée de tous les autres attributs de mon être (notamment corps, émotions, actions) constitutifs de mon humanité et/ou de mon environnement (temps, loi, circonstances, etc.), je peux produire ces magnifiques pensées belles et pures d’Hannah Arendt, de Machiavel ou par la suite celles que vous rappelez appartenant à Descartes, et à bien d’autre. Dans un processus d’imitation ou de parallélisme je peux en me dissociant, comme vous le faite élégamment dans votre article, assembler et ajuster ces pensées dissociées dans une construction réfléchie et élégante qui constitue une thèse. Cette dissociation, fondement de cette construction intellectuelle, abstraite, constitue-t-elle ou non une limite à la porté de cette thèse ? Pas toujours, il y a des effets de simplification, de structuration et de clarté évidents et bénéfiques, notamment dans votre cas, ou d’influence, voir de manipulation dans d’autre, malheureusement.
    Le deuxième cadeau caché de votre article que je perçois m’apparait lorsque j’évoque en moi Arthur Schopenhauer et sa pensée remarquable « le monde comme volonté, le monde comme représentation. » Cette évocation est une nouvelle prémisse qui m’emporte vers une perception – représentation des illustres citations dont vous nous enrichissez comme les expressions les représentations et les volontés de leurs célèbres auteurs et non comme l’expression du monde tel qu’il est ou de moi.
    Il y a là un triple cadeau, d’abord celui qui est double de ma liberté de percevoir et de me représenter le monde selon ma volonté et celui de ma responsabilité qui en découle directement, ensuite celui de comprendre que l’évolution du mal vers le bien ou du bien vers le mal dépend de ma représentation initiale du bien et du mal et de ma capacité à faire évoluer ou non ces représentations en moi et hors de moi, enfin que la représentation collective, hors de moi et dépendant aussi de moi, du bien et du mal et de la mobilité de ces représentations dépendent statistiquement des sommes de nos représentations et de la variation de ces sommes ou non et donc de nos variation en nous ou non. A une époque la somme des représentations du monde comme étant plat dominait. Une personne à proposée, démonstration à l’appui, une représentation interprétation du monde comme étant rond. L’évolution statistique vers une représentation collective d’un monde rond que nous nommons réalité comme c’était le cas avant pour la majorité qui le percevait et se le représentait comme plat à pris du temps et différents processus d’évolution ont été à l’oeuvre, notamment le processus scientifique que vous évoquez.
    La pensée dissociée est un autre de ces processus d’évolution.
    Vous rappelez Alinsky qui écrit: « En tant qu’organisateur, je pars de là où le monde est, tel qu’il est, et non tel que je le voudrais. Que nous acceptions le monde tel qu’il est n’affaiblit en rien notre désir de le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être – il est nécessaire de commencer là où le monde est si nous voulons le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être. » Comment Alinsky résiste-t-il au mal ? Il identifie un magasin qui refuse d’embaucher des noirs et fait pression sur lui jusqu’à ce que ça change. Puis il passe à un autre magasin.
    C’est une troisième processus d’évolution de nos perceptions et représentations, sans dissociation, sans références scientifiques directes. Il est proche et illustre en partie le processus admirable dont vous êtes porteur.
    Un quatrième processus à mes yeux (sans que ce dénombrement soit limitatif) est celui que je nomme la mobilité émotionnelle. C’est le développement de cette capacité humaine de passer d’un sentiment de mal-être (le mal) à un sentiment de bien-être (le bien). C’est une capacité à développer. La science nous dit que pour favoriser la survie de l’espèce, notre cerveau privilégie l’attention aux dangers et aux obstacles, pour nous protéger. Ainsi, nous favorisons de façon inné la peur face au danger et le sentiment de diminution puis de domination face à l’obstacle plutôt que l’admiration face à la beauté, perfection, excellence et la gratitude face au don. Les grecs ne confiaient aucune autorité aux personnes ayant peur. Sur quoi reposait cette sagesse ? Comment face au danger, avoir cette mobilité émotionnelle pour traiter du danger à partir d’une posture de bien-être et non d’une posture de mal-être ? Quels en sont les bénéfices ? Comment faire cela ? Quelle impact sur moi, les autres, mon entreprise, le monde ? Apporter des réponses est l’enjeux de la mobilité émotionnelle et modestement cela m’apparait comme l’enjeux de notre histoire et de notre époque car nos réponses ne sont pas celles du passé.
    A cet enjeux évolutif, à nouveau merci pour votre belle contribution.
    En regardant votre cursus, je me suis aperçu que vous enseignez à l’EM de Lyon, institution qui m’est cher comme Lyonnais et ancien élève d’un cursus pour les entrepreneurs. Vous en êtes dans ma perception – interprétation encore plus admirable… c’est ma volonté.
    Belle journée,
    Portez-vous bien.