Innovation de rupture: Cette fausse impression de vitesse

Tout va plus vite! Le changement s’accélère! Du moins c’est ce qu’on entend à tout va. Et si cette antienne reflétait une mauvaise compréhension de la nature des ruptures et de la façon dont elles se développent? Et si, partant, elle amenait à construire de mauvaises réponses? Analyse des ruptures et de notre rapport au temps.

On pense souvent qu’une rupture est un phénomène soudain qui prend par surprise les acteurs en place qui ne pouvaient rien voir venir. Mais ce n’est pas exact. Prenez l’exemple du low cost aérien qui disrupte aujourd’hui les compagnies aériennes. De quand date-t-il? Des années 70! C’est en 1975 que Southwest Airlines met au point ce modèle (en partie par hasard, il faut le noter) aux Etats-Unis. Pendant des années ses clients sont essentiellement des étudiants et des touristes qui, pour la première fois, peuvent prendre l’avion pour traverser un état américain, puis tous les Etats-Unis lorsque le transport aérien est libéralisé dans les années 80. Quel est l’impact sur les compagnies classiques? Nul! En effet, étudiants et touristes sont ce qu’on appelle des non-consommateurs, c’est à dire qu’avant SWA, ils ne peuvent tout simplement pas utiliser l’avion, beaucoup trop cher. Au début donc, SWA ne prend aucun client aux compagnies classiques. Elle fait croître la taille du marché, mais sans douleur pour ces dernières. Cela explique en grande partie leur absence de réaction car les outils de stratégie classique enseignent de répondre aux attaques sur son marché, pas à la création d’un marché complémentaire.

Puis SWA se développe, le low cost aérien s’installe dans le paysage, les étudiants qui l’ont utilisé deviennent des cadres et trouvent tout à fait normal de continuer à « voyager malin ». C’est l’époque, dans les années 2000, où le low cost devient « normal » et où il connaît une forte accélération. C’est aussi l’époque où il commence à prendre des clients aux compagnies aériennes classiques. Panique à bord.

Je suis votre nouvel ami (Crédit photo: Wikipedia)

Ainsi s’explique le sentiment de vitesse: la rupture se développe d’abord de manière presque invisible (au sens de nos outils de mesure de performance) durant des années, puis elle commence à nous prendre des clients et là, on la repère tout d’un coup. Pendant la première période, c’est « Aucune raison de s’inquiéter », tandis que la deuxième c’est « Ou la la tout va si vite! ».

Ici l’explication de la nature non-linéaire du développement est de nature sociale: il faut du temps pour qu’une nouvelle pratique soit socialement acceptée (ici, le low cost n’est pas dangereux et pas réservé aux pauvres, mais il relève du ‘voyager malin’). Ces changements sociaux sont typiquement progressifs: lents au début avec quelques pionniers, et massifs lorsque l’effet réseau joue (on parle de point de bascule). Le passage à l’échelle, c’est ce qu’on voit, sa lente maturation durant des années c’est ce qu’on ne voit pas.

La nature non linéaire s’explique également parfois par des blocages technologiques. C’est le cas de l’intelligence artificielle. Celle-ci est partout, la presse en parle tous les jours et on a l’impression d’une déferlante assez inattendue. Or là encore, l’IA n’est pas récente, loin de là: les premiers travaux datent… des années 50! Dès les premiers ordinateurs, les chercheurs ont pensé qu’en une vingtaine d’années on aurait des ordinateurs intelligents. Mais à la fin des années 90, après plusieurs faux-départs, le constat inverse était dressé: on avait été beaucoup trop optimiste sur les possibilités des machines intelligentes. En 2004, deux chercheurs du MIT spécialistes du travail, Frank Levy et Richard Murnane, écrivent ainsi « […] les ordinateurs ne peuvent pas aisément se substituer aux humains pour des tâches telles que la conduite automobile. »

Moins de 5 ans après, la Google car parcourt des centaines de milliers de kilomètres en se conduisant toute seule. Là encore, on a l’impression qu’elle surgit de nulle part, mais il n’en est rien. Alors pourquoi cette apparition soudaine après plus de 50 ans de bouillonnement? Simplement parce que les technologies sur lesquelles elle s’appuie n’étaient pas au point. Impossible d’avoir une voiture autonome tant que son ordinateur n’atteint pas une certaine puissance, tant que les disques durs n’atteignent pas une certaine vitesse de stockage et de lecture, et tant que la taille les capteurs nécessaires n’atteint pas un minimum, entre autres.

La rupture est donc un processus, pas un événement. Elle prend sa source et se développe, parfois durant des années, sans impact notable, du moins du point de vue des acteurs en place, qui sont donc amenés à la sous-estimer. Le temps passe, la sous-estimation paraît de plus en plus justifiée, lorsqu’au bout d’un moment, elle passe en mode accéléré. Et là c’est le choc et la surprise, mais ce choc et cette surprise sont entièrement auto-infligés. Ils résultent de l’incapacité d’apprécier la véritable nature non linéaire de la rupture.

Il ne faut donc pas se laisser abuser par de faux constats de type « tout va plus vite aujourd’hui », car ceux-ci peuvent amener le décideur à sur-réagir. La réponse à une rupture nécessite avant tout une bonne compréhension de ses mécanismes, elle est plus une affaire de patience que de réactivité. Nul ne le montre plus clairement que Nespresso, produit phare de Nestlé, un projet né par hasard et qui a mis 21 ans avant d’atteindre son point mort et de devenir le succès que l’on sait, ou le produit PDF d’Adobe, qui a mis dix ans avant d’être rentable.

Au fond, le rapport au temps du management pourrait bien être la clé de la réussite face aux ruptures.

Sur Nespresso, voir mon article Nespresso: quand la simplicité du produit marque la complexité du processus d’innovation. Sur la sous-estimation initiale des innovations de rupture, lire aussi La sous-estimation initiale des innovations de rupture, une erreur classique – à propos de l’impression 3D.

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4 réponses à “Innovation de rupture: Cette fausse impression de vitesse

  1. Merci Philippe pour cette mise au point. Quand j’ai créé ma première startup en IA en 1988, je me disais aussi que la puissance de calcul était un peu limitante 🙂
    La rupture est une question de temps mais également d’échelle ! L’innovation incrémentale devient de rupture quand l’incrément devient énorme… mais cela reste subjectif et dépend du point de vue de chacun. Où je vois une rupture, certains ne verront peut-être que le temps qui passe 🙂
    Amicalement,

  2. Pingback: Innovation de rupture : la fausse impression de vitesse | Contrepoints

  3. Merci une fois de plus pour cet éclairage Philippe.
    Une exponentielle vu de près c’est une pseudo-droite avec une pente quasiment nulle au début, à laquelle personne ne prête attention, et où nombre de tentatives avortent dans la plus grande indifférence.
    Le ressenti de l’accélération actuelle du procédé de rupture ne viendrait-il pas en partie de l’augmentation de la vitesse de circulation de l’information et de l’interaction entre les idées? Comme si le processus a toujours sa bonne forme et que le coefficient est impacté par la rapidité des interactions.
    La perspicacité, la pertinence et la persévérance sont clés à ne pas négliger. Et comme disait Victor Hugo « Il n’est rien au monde d’aussi puissant qu’une idée dont l’heure est venue. »

    Et dire qu’avant pour échanger ces quelques mots, il m’aurait fallu plusieurs journées de cheval :o)

    Take care,

  4. L’ accélération de la circulation de l’information, que relève klodeko, doit jouer un rôle dans la rapidité d’adoption par un marché donné d’un produit/service nouveau ou d’une techno nouvelle, ce qui peut contribuer à cette sensation de vitesse. Le développement est non-linéaire mais la deuxième partie de la courbe serait plus raide.

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