L’année zéro du libéralisme français

L’élection présidentielle qui vient de se clore a été singulière au moins sur un point: Tous les candidats du premier tour, sans exception, défendaient l’idée que l’Etat était la solution de la crise actuelle. Tous. Jamais la pensée politique n’avait été aussi unanime. Nous avons eu l’étatisme marxisto-chaveziste (Mélanchon, Poutou et Harteaud), l’étatisme keynésien (Hollande), l’étatisme vert (Joly), l’étatisme centriste (Bayrou), l’étatisme souverainiste (Dupont-Aignan), l’étatisme caporaliste (Sarkozy), et l’étatisme tribal (Le Pen). Sans oublier bien sûr l’étatisme lunaire de Jacques Cheminade, sorte de cerise comique sur un gâteau tragique.

Assez logiquement, le deuxième tour a opposé deux candidats qui, au final, tirent un diagnostic identique de notre situation. Le premier, Nicolas Sarkozy, a fait passer quelques réformes d’essence libérale mais s’est définitivement converti au dirigisme économique à partir de la crise de 2008, et au tribalisme le plus cru une fois connu le score du Front national au premier tour. Le second, François Hollande, est un social démocrate qui voit dans l’Etat la force motrice de la société.

Face à cela, les libéraux de sont décomposés. D’abord, avant l’élection, le petit parti Alternative Libérale a fusionné avec le Nouveau Centre. La brève campagne d’Hervé Morin a ruiné les maigres espoirs que cette stratégie avait pu faire naître. Certains libéraux se sont alors tournés vers François Bayrou, dans la logique du « c’est mieux que rien ». Les observateurs n’ont pas manqué de faire observer que le centre n’a jamais en lui-même signifié une position libérale. Le centre se définit pas une position modérée qui, certes, n’est pas hostile aux principes libéraux, mais qui au final s’appuie toujours sur l’Etat dans sa logique de pensée. Dit autrement, le centre est modéré, mais si être libéral, c’est être modéré, l’inverse n’est pas nécessairement vrai. La violente attaque de François Bayrou contre l’individualisme dans son livre de campagne, typique de l’étatisme chrétien, est à ce sujet très instructive. Le second tour de la présidentielle fut l’apogée du déchirement. Toujours dans la logique du « c’est mieux que rien », gardant en mémoire les quelques réformes libérales du quinquennat et se pinçant le nez pour ne pas sentir les odeurs nauséabondes de la fin de campagne où les principes les plus fondamentaux du libéralisme, ceux de la société ouverte fondée sur le droit (ô Karl Popper!), furent foulés au pied par Nicolas Sarkozy, certains libéraux se sont résolus à voter pour ce dernier. Plus sensibles à la question des libertés publiques, d’autres ont choisi François Hollande, espérant sans trop y croire que les erreurs de 1981-1983 seraient faites, cette fois, en quelques semaines et que la raison économique reviendrait rapidement. D’autres, enfin, ne se sont résolus à cautionner ni l’illibéralisme de gauche, ni celui de droite, et se sont abstenus. S’il en était besoin, le choix de François Bayrou de soutenir l’autre François a achevé de perturber les esprits libéraux.

Politiquement, le libéralisme n’existe donc plus en France au sens où il ne pèse plus rien électoralement. Peut-on pour autant le remiser au rayon des vieilles idéologies? Ce serait une erreur. Tout d’abord il faut se rappeler le message de Hayek. Observant l’influence considérable que le socialisme a eu dans les sociétés occidentales, il notait que celui-ci n’était nullement né d’une réflexion des ouvriers, mais bien des intellectuels pensant au nom de ces derniers. Le socialisme a d’abord été une force intellectuelle avant, longtemps après, de devenir une force politique. Par intellectuels, Hayek voulait dire ce qu’il appelait les revendeurs d’idées d’occasion: journalistes, enseignants, avocats, etc. qu’il voyait comme les intermédiaires entre les penseurs universitaires et les consommateurs d’idées. Pour lutter contre cette influence, il recommandait aux libéraux d’agir sur ces mêmes intermédiaires.

Renaître de ses cendres

Ensuite, il faut rappeler qu’en tant que programme politique, le libéralisme n’a jamais réussi seul. On continue à entendre Ronald Reagan et Margareth Thatcher décrits comme des ultra-libéraux, mais c’est oublier qu’ils étaient avant tout des conservateurs. Leurs réformes libérales ont donc été portées dans le cadre d’un conservatisme, notamment social. C’est ainsi que le réformisme libéral économique, en pratique, est souvent malgré lui associé au conservatisme social. Inversement, les réformes libérales menées par la gauche, comme la libéralisation des marchés financiers ou la création du grand marché européen, ont été portées dans le cadre d’une pratique politique social démocrate.  C’est sans doute la tragédie du libéralisme de n’être pas capable d’exister seul politiquement mais de toujours avoir besoin d’être porté par des forces qui lui restent, au fond, hostiles.

La conclusion de ces deux observations – impératif d’action sur les corps intermédiaire et incapacité du libéralisme à exister seul – semble s’imposer d’elle-même: le libéralisme français doit cesser d’essayer d’être politique pour devenir culturel. Une leçon que ne démentirait pas Gramsci. Ainsi donc, la leçon de cette présidentielle n’est-elle pas que le libéralisme est mort en tant que philosophie politique, mais qu’il est une impasse en tant que démarche politique, au moins dans les circonstances actuelles. Que les libéraux cessent de gaspiller leur énergie dans ce domaine et se concentrent sur l’influence culturelle.

Car quoi qu’on en pense, le libéralisme est sans doute plus que jamais nécessaire. Car que dit-il? Des choses simples: A la gauche, le libéralisme dit: pas de richesse sans initiative privée, pas d’initiative privée sans marché libre, pas de marché libre sans Etat limité, pas d’Etat limité sans dépense publique faible. A la droite, le libéralisme dit: la nation oui, la tribu, non. Les principes, oui, la morale, non. La sécurité oui, l’arbitraire, non. Le capitalisme entrepreneurial oui, le capitalisme de copinage, non. Ce sont là des messages que beaucoup de nos concitoyens doivent pouvoir entendre. Et ce d’autant que, loin des caricatures qui se sont développées à son égard, le libéralisme n’est pas une idéologie monolithique prônant l’égoïsme et la loi du plus fort, mais un corpus d’idées d’une grande richesse et d’une grande diversité qui peut nourrir une réflexion politique et économique sur les questions de notre temps. L’ouvrage récemment paru de Serge Audier, « Néolibéralisme(s), une archéologie intellectuelle » rend très bien compte de cette richesse au point qu’il en constitue indéniablement une archéologie d’avenir.

Alors que le libéralisme français vit son année zéro, il y a néanmoins deux raisons d’espérer. La première, c’est que le terreau français n’est pas aussi défavorable au libéralisme et à ses valeurs que la campagne le laisse penser. Chacun l’observe, la création d’entreprise ne s’est jamais aussi bien portée en France. Une partie de la population vit dans des statuts protégés, mais une autre est dynamique et se frotte avec plaisir à la concurrence du monde. Il n’est que voir la multiplication des start-up weekends, apéro-entrepreneurs et des formations à l’entrepreneuriat dans l’enseignement supérieur qui connaissent un succès important. Dit autrement, si le libéralisme politique est mort, le libéralisme culturel semble bien se porter.

La seconde raison d’espérer est que la galaxie libérale n’est pas atone, loin s’en faut. Peu remarquée par des médias obsédés par la traque de l’anecdote du jour durant la campagne, la démarche très originale et très construite d’un collectif ayant monté une campagne fictive de Frédéric Bastiat a rencontré un écho significatif non seulement sur le Web (voir le magnifique film de la campagne vu par plus de 30.000 personnes), mais aussi dans la rue puisque cette campagne a donné lieu à tractages et collage d’affiches. Remettre en avant l’oeuvre de l’économiste français est habile, car cela rappelle que le libéralisme a de très importantes racines françaises, et que ce n’est pas une vilaine idéologie que nous imposent les américains. Ensuite, Bastiat est un auteur éminemment accessible, facilement lisible et plein d’humour. Enfin, ses sophismes sont d’une terrible efficacité pour démontrer l’imbécilité de nombreux raisonnements que l’on nous présente comme évidents à longueur de journées. Cette « campagne » de Frédéric Bastiat a ainsi touché doit au coeur de la cible que proposait Hayek, c’est à dire la sphère culturelle, et constitue en cela le prototype de ce que devrait être l’action libérale en France. D’autres initiatives sont envisageables, comme la création d’un équivalent français du CATO Institute, un think tank libéral qui jouit d’une très forte influence outre atlantique en étant capable d’agacer aussi bien les démocrates que les républicains, ou le développement de la culture économique des français via un véritable enseignement scolaire.

2012 est l’année zéro du libéralisme en France. Mais à la différence du collectivisme, sur sa gauche, et du tribalisme, sur sa droite, il reste une philosophie d’avenir. Reste à le reconstruire culturellement et à créer, selon les mots de Hayek, une véritable utopie libérale sans laquelle il n’a aucun espoir. Pour reprendre les derniers mots de la profession de foi du candidat fictif Frédéric Bastiat, les prochaines années seront celles de la reconquête. Elle commence aujourd’hui.

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9 réponses à “L’année zéro du libéralisme français

  1. Meilleur diagnostique de la situation française que j’ai lue jusqu’à maintenant.
    …avec en plus des prescriptions pour au moins faire entendre le cas pour un libéralisme à la française dans le débat domestique.

    Un CATO institute à la française serq un bon table ronde pour développer ces concepts libéraux français pour ensuite les faire diffuser en publique.

    Il est peut-être instructif de se rappeler que si Margaret Thatcher avait bien des valeurs sociales conservatrices, elle n’avait pas pour autant une vision conservatrice de la société. Notamment sur le sort des classes ouvrières auxquelles elle voulait inculquer ses valeurs d’entrepreneur et de commerçant.
    Pour arriver et obtenir le soutien politique de cette même classe ouvrière, elle leur a offert la possibilité de devenir propriétaire de leur maison/appartement HLM. En respectant ses engagements électoraux, elle a fini par vendre une grande partie du parc d’habitation public au prix coûtant sans se faire soucier de la remplacer – ce qui ajoute aux problèmes sociaux auxquelles le RU doivent faire face aujourd’hui. Une leçon peut-être.

  2. j’ai jeté un oeil à CATO INSTITUTE : il y a une condescendance vis à vis de l’europe qui saute aux yeux. Tout cela pour développer des concepts libéraux qui, malgré leur pertinence conceptuelle et la pertinence de la logique, se traduiraient sur le terrain par une sorte d’anarchie dominée par les puissants au détriments des futurs esclaves sans education (n’ayant pas pu se payer des études). Une illustration européenne se trouve en Allemagne où il n’y a pas de SMIC et où le ministre des finances explique que les personnes doivent répondre à la loi de l’offre et de la demande de la même façon qu’une machine, ce qui explique que certains soient payés à moins de 2€ de l’heure. Toutefois, pour que le système ne s’écroule pas, l’Allemagne est obligée de compenser en rattrapant par des aides attribuées à ces « workingpoor » afin de leur permettre d’atteindre le niveau de seuil de pauvreté. Cette situation donne un argument pour le libéralisme (si l’état ne compensait pas, il n’y aurait pas de salaires à 1,5€/h) mais aussi contre sa pertinence opérationnelle (une majorité amenée à travailler sous le seuil de pauvreté, ne pouvant plus payer d’études, et créant des castes de pauvres dans le sens indien du terme) à moins que le libéralisme ne se préoccupe pas de sort des populations (les considérant comme des outils de production comme le considère l’Allemagne), auquel cas même l’esclavagisme serait tolérable.

    • La condescendance vis à vis de l’Europe, on ne peut pas trop leur en vouloir: bientôt nous retournerons faire l’aumône aux USA, comme nous l’avions fait il y a 60 ans. Quant à l’Allemagne, sa politique est mercantiliste; ça marche bien à court terme, mais on ne peut pas développer une prospérité sans des clients prospères (60% des exportations allemandes sont dans la zone Euro; le problème des pays Européens est de facto celui des allemands aussi). Si plus personne ne peut acheter de Mercedes en Grèce, en Espagne, en Italie ou en France, l’Allemagne a un problème.

  3. « odeurs nauséabondes de la fin de campagne où les principes les plus fondamentaux du libéralisme, ceux de la société ouverte fondée sur le droit (ô Karl Popper!), furent foulés au pied par Nicolas Sarkozy »
    Vous avez oublié d’invoquer les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire !
    On se croirait sur Marianne…

    Karl Popper a-t-il défendu d’informer les consommateurs du mode de sacrifice de la viande qu’ils mangent ? A-t-il précisé qu’il est normal que mes enfants mangent halal à la cantoche, sinon c’est le fascisme ?
    Est-ce que le modèle de la société ouverte est la République islamique d’Iran ?

    La vérité est que le libre marché sans l’information n’est pas le libéralisme.
    Les théoriciens du libéralisme n’ont jamais réfléchi à la compatibilité entre la liberté et la charia, pour la bonne raison qu’ils vivaient tous dans des pays chrétiens.
    Il n’est que temps d’y réfléchir, et j’attends mieux de prétendus libéraux que la reprise du dogmatisme gauchiste.

  4. Pingback: Best of articles de l’année 2012 | Le blog de Philippe Silberzahn

  5. joseph berkowitz

    Votre optimisme ressemble à la méthode Coué : 30000 personnes ont vu le ridicule (vous l’avez vraiment regardé ?) film lié à la candidature fantaisiste de Bastiat, donc le libéralisme devient culturellement dominant ?

    C’est une blague, à peu près aussi drôle que l’invocation de cette licorne que serait le capitalisme libéral opposé au capitalisme de copinage.

    Quand on fait appel à l’intelligence et à la responsabilité des êtres humains, on a le courage de reconnaître que le libéralisme, virtuel ou copiné, nous (les 65 millions moins trente mille français, bon allez, moins encore les vieillards et les enfants) n’en voulons pas.

    C’est clair ?

    Je reviens à ce film : on dirait un conférencier débutant, lisant ses slides mot à mot, tout en les montrant avec son pointeur lumineux, façon karaoké. Avec des zozos de cette trempe comme adversaires, nous, les sociaux-démocrates attachés au rôle régulateur et REDISTRIBUTIF de l’état, sommes tranquilles. Allez, bonne année quand même !

    PS. Je frissonne d’être publié au-dessous de l’autre parano qui vient de commenter avant moi. Et puis m…, comme vous le dites si bien, la social-démocratie est  » un corpus d’idées d’une grande richesse et d’une grande diversité qui peut nourrir une réflexion politique et économique sur les questions de notre temps. »

  6. Pierre Sabatier

    Quel est ce clown qui se croit autorisé à parler au nom de 65 millions de Français ?
    A propos de social-démocratie. Pour mémoire, le premier Etat social-démocrate de l’histoire a été l’Empire romain, qui entretenait à ne rien faire jusqu’à un tiers de la population romaine (les fameux panem et circenses). Cette population oisive d’ayants-droit est devenue tellement dégénérée que même l’armée n’en voulait plus. Elle l’a remplacée par le recours à des barbares, qui ont ainsi peu à peu accédé aux hauts commandements. Une fois maîtres de l’armée, ces barbares à demi romanisés sont devenus maîtres de l’Empire et l’ont géré dans le style social-démocrate en imposant le contrôle de l’Etat partout et en écrasant d’impôts tout ce qui travaillait. Jusqu’à l’effondrement final.

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