Le nom de Platon n’est pas habituellement associé à l’incertitude. Que pouvons-nous apprendre de lui sur le sujet? Beaucoup, à condition de regarder le Platon tardif, celui qui a abandonné la pureté des Idées pour la figure… du tisserand. De cette évolution se dégagent trois leçons importantes : la solidité d’une organisation vient du croisement des opposés, son découpage doit suivre ses liens réels, et le motif final échappe toujours en partie à celui qui tisse. Une figure féconde, mais qui a aussi ses limites.

Tout bachelier retient au moins de Platon l’allégorie de la caverne : le monde sensible n’est qu’ombres, et le philosophe est celui qui s’en extrait pour contempler la lumière des Idées. C’est le Platon qu’on enseigne, celui de la verticalité, de la pureté, de la hiérarchie. Or, ce Platon-là a fait évoluer sa pensée à la fin de sa vie. Dans ses derniers dialogues, Le Sophiste et Le Politique, il abandonne discrètement l’image de l’ascension vers la pureté des formes pour une image toute différente : celle du tisserand. Ce revirement peu connu contient plusieurs leçons précieuses pour quiconque dirige une organisation.
Le Platon de La République raisonnait sur un système par séparation. Chaque classe sociale à sa place, chaque vertu isolée des autres, chaque Forme existant dans sa perfection solitaire. La justice consistait précisément à ce que rien ne se mélange. Platon change pourtant d’avis sous la pression conjointe de la logique et de l’expérience. Sur le plan logique, il avait lui-même identifié dans le Parménide les failles de sa théorie des Formes isolées. En outre, son analyse du langage lui fait comprendre que les catégories doivent se combiner pour qu’un discours soit possible. Sur le plan de l’expérience, ses échecs politiques répétés à Syracuse, où il espérait former un philosophe-roi, l’ont conduit à un réalisme nouveau sur la matière humaine. Le modèle de la pureté était devenu intenable.
Dans Le Politique, le raisonnement évolue donc. Platon identifie deux tempéraments opposés dans la nature humaine : les caractères énergiques, tendus, portés à l’action, et les caractères mesurés, souples, portés à la prudence. Et il fait une observation remarquable : chacun de ces tempéraments, laissé à lui-même, dégénère. Le courage seul devient témérité brouillonne ; la modération seule devient passivité. Il ne s’agit donc plus de sélectionner le « bon » tempérament et d’écarter l’autre, comme il aurait été tenté de le faire auparavant, mais de les entrelacer, comme un tisserand croise les fils durs de la chaîne et les fils souples de la trame. Le tissu qui en résulte est plus résistant que chacun de ses fils.
L’évolution est encore plus profonde dans Le Sophiste. Platon y abandonne l’idée que les Formes existent isolément : elles doivent se combiner pour produire du sens; la méthode suprême ne se réduit plus au découpage, mais au lien. Dire « la feuille est verte » suppose déjà de mélanger des catégories distinctes. Si chaque idée restait dans sa pureté, sans se lier aux autres, la pensée serait impossible. Mais Platon ajoute une précision décisive : toutes les combinaisons ne se valent pas. Certaines formes s’accordent, d’autres s’excluent, et le travail du philosophe consiste à connaître cette carte des liaisons possibles – savoir quels fils peuvent être noués ensemble, et lesquels ne le peuvent pas.
Cette intuition du lien trouve un écho inattendu vingt-cinq siècles plus tard chez Herbert Simon. Dans son travail sur l’architecture de la complexité, le prix Nobel d’économie observe que les systèmes complexes – organisations, économies, sociétés – possèdent une propriété particulière: ils sont « quasi décomposables« : ils se laissent découper en sous-ensembles, mais pas n’importe comment. Le découpage pertinent suit la structure des liens. Là où les interactions sont denses, on a affaire à un sous-système cohérent qu’il ne faut pas couper ; là où elles sont faibles, passe une frontière naturelle. Platon disait déjà quelque chose de très proche dans le Phèdre : il faut diviser la réalité « selon ses articulations naturelles », comme un boucher suit les jointures au lieu de briser les os. Chez l’un comme chez l’autre, comprendre un système, ce n’est pas le découper en petits morceaux, selon l’approche analytique; c’est comprendre sa structure de liens – ce qui tient ensemble, ce qui peut être séparé.
Peut-on voir dans le Platon tardif un précurseur de la pensée complexe? Sans doute. Edgar Morin rappelait volontiers que le mot complexus signifie littéralement « ce qui est tissé ensemble ». La métaphore du tisserand semble donc anticiper, presque mot pour mot, le programme de la complexité : penser les liens plutôt que les substances et les catégories; maintenir les opposés en tension plutôt que trancher entre eux; et reconnaître que le tout possède des propriétés qu’aucune de ses parties ne contient.
Mais il y a une limite. Le tisserand de Platon sait; il possède une connaissance complète du système qui lui indique d’avance quels fils se nouent et quels fils se rejettent ; rien dans l’ouvrage ne peut le surprendre. La pensée complexe repose sur le postulat inverse : le tissu se fait aussi tout seul, et personne n’en connaît le motif à l’avance. L’ordre naît du désordre, le tout rétroagit sur les parties qui le produisent, et la connaissance complète du système est impossible par principe en raison de nos limitations cognitives. C’est l’idée de rationalité limitée émise par Simon. C’est pourquoi Morin ne revendique pas Platon comme précurseur, mais Héraclite. Pour ce penseur d’avant Socrate, l’harmonie naît de la tension des contraires sans qu’aucun artisan ne la produise. L’image d’Héraclite n’est pas le métier à tisser mais l’arc et la lyre : deux objets qui ne fonctionnent que parce que leurs forces opposées se maintiennent mutuellement, sans tisserand pour les ajuster. Platon a découvert le lien, mais il n’a pas creusé l’idée dans l’incertitude.
Pourquoi cette histoire mérite-t-elle notre attention? D’abord parce que la tentation de la pureté, que Platon a fini par abandonner, reste un modèle mental très répandu dans les organisations. Elle prend des formes familières : recruter des profils homogènes pour éviter les frictions ; séparer strictement les fonctions pour que chacune atteigne son excellence propre ; chercher la culture d’entreprise « unifiée » où plus rien ne s’oppose; éviter les conflits; viser une clarté des processus et des fiches de poste. Ce modèle repose sur une hypothèse implicite : les tensions sont des défauts à éliminer. Platon suggère le contraire. Une organisation composée uniquement de profils audacieux s’épuise en initiatives désordonnées ; une organisation composée uniquement de profils prudents s’enlise dans la conservation de l’existant. La robustesse, et la performance, viennent du croisement et de la tension, pas de l’épuration ni de la simplification à outrance.
Ensuite parce que l’apport de Simon éclaire une tentation naturelle dans la gestion de toute organisation: découper. Réorganiser, c’est presque toujours trancher – en divisions, en équipes, en processus. Le réflexe courant consiste à découper selon un organigramme idéal, dessiné d’en haut. La quasi-décomposabilité invite à une autre approche : voir l’organisation comme un ensemble de relations; observer d’abord où passent réellement les liens denses – qui travaille avec qui, quelles informations circulent, quelles dépendances sont critiques – et découper là où les liens sont faibles. Paradoxalement, c’est le lien qui crée le découpage, en procédant par regroupement. Une réorganisation qui tranche au milieu d’un tissu dense de coopérations détruit précisément ce qui faisait la valeur de l’ensemble, et l’on s’étonne ensuite que « la greffe ne prenne pas ».
Autre leçon, et c’est peut-être la plus actuelle, la limite de Platon est aussi celle de beaucoup de modèles de décision. Se vouloir tisserand omniscient – connaître d’avance la carte complète des combinaisons, dérouler le motif prévu – suppose un monde stable et connaissable. Or l’environnement des organisations relève plutôt d’Héraclite que de Platon : le motif émerge en cours de route, les fils réagissent, des liens imprévus se découvrent, d’autres se créent même par l’action entrepreneuriale. Le dirigeant peut alors déplacer son ambition : non pas imposer le tissu final, mais créer les conditions du tissage – mettre en présence les tempéraments opposés, protéger les tensions fécondes au lieu de les résoudre trop vite, et accepter que le motif qui en sortira ne soit pas exactement celui qu’il avait en tête. Loin d’être une remise en cause rôle de dirigeant, c’en est une version compatible avec l’incertitude.
Il reste une dernière leçon dans le simple fait que Platon ait changé. Le penseur le plus associé à la vérité éternelle et immuable a révisé, à la fin de sa vie, le cœur de son propre système, parce que le modèle de la pureté ne rendait plus compte de ce qu’il observait. Près de vingt-cinq siècles plus tard, la démarche vaut toujours : le signe de la vigueur intellectuelle n’est pas le maintien obstiné d’un modèle mental, mais la capacité à le questionner quand le réel résiste.
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2 réflexions au sujet de « Diriger dans la complexité et l’incertitude: la leçon inattendue de Platon »
Comme disait le patron de Sun Microsystems « the network is the computer ». Je suis plutôt d’accord avec cette vision, que je trouve assez proche de ce que vous dites de « Platon tardif »… Mais quand on vend des stations de travail, ce n’était peut-être pas une chose à dire…
Excellente piste de réflexionS. Utile pour explorer des domaines d’intervention différents.
La vigueur de l’intelligence ( cognitive et metacognitive) confrontée à l’action et donc la prise de décisions nécessairement évolutives c’est d’être en capacité de supporter, d’affronter et de traiter l’incertitude .
Donc de SE corriger sans cesse. C’est là difficulté intérieure
La difficulté extérieure c’est de devoir coopérer avec des pensées rigides ou des personnalités faibles de caractère ou de peu de réflexion à long terme.
Or ces deux difficultés se combinent .
Le tisserand d’aujourdhui doit sans cesse se réactualiser pour ne pas s’enfermer ds des catégories réductrices. Et stignatisantes.
DCG