Partis de leur garage et parvenus à créer de très grandes entreprises, certains entrepreneurs se piquent de faire de la politique. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il appelle à chaque fois la prudence. Certains achètent des journaux, d’autres écrivent des livres. Celui d’Alexander Karp, La République technologique, fait grand bruit. Karp est le fondateur de Palantir, société qui produit des logiciels de surveillance militaire, et il en a récemment tiré un manifeste. Le lire et le comprendre importe à un double titre : parce que la technologie occupe une place croissante dans nos sociétés, et parce que certains de ses producteurs dans la Silicon Valley, à l’instar de Karp, prennent des positions radicales dans un projet illibéral. Décryptage.

La République technologique, ouvrage publié par Karp et Nicholas Zamiska, dirigeants de Palantir, se présente comme un appel à refonder la place de la technologie américaine dans l’ordre mondial. Il comporte vingt-deux messages présentés comme des axiomes. La Silicon Valley aurait contracté une dette morale envers la nation qui l’a vue naître ; elle devrait donc participer activement à sa défense. La puissance douce, faite de rhétorique et d’attraction culturelle, ne suffirait plus : il faudrait de la puissance dure, et celle-ci reposerait désormais sur le logiciel militaire et l’intelligence artificielle. Le service national devrait redevenir un devoir partagé. L’État fédéral devrait mieux rémunérer ses serviteurs pour attirer les talents. L’Allemagne et le Japon devraient cesser d’être bridés militairement. Certaines cultures auraient produit des avancées majeures, d’autres seraient demeurées régressives, et le refus de les hiérarchiser serait une faiblesse intellectuelle. La criminalité violente serait un problème que la Silicon Valley pourrait contribuer à résoudre. Un pluralisme sans contenu affaiblirait l’Occident, qu’il faudrait au contraire redéfinir avec assurance. Ce qui se donne pour un appel au sursaut civilisationnel s’avère, à la lecture, un programme fait de bric et de broc, qui repose néanmoins sur quelques modèles mentaux profonds lui donnant une certaine cohérence.
Les quatre modèles mentaux du manifeste
Quatre modèles mentaux structurent le manifeste et forment un système.
- Le monde comme champ de bataille civilisationnel. L’histoire est lue comme un affrontement entre blocs – l’Occident contre ses adversaires – où la neutralité n’existe pas et où chaque acteur doit choisir son camp. Ce cadre rend toute critique interne suspecte et tout investissement militaire évident.
- La technologie comme substrat du pouvoir. Le « hard power » ne réside plus dans les armées ni dans les institutions, mais dans le logiciel. Qui contrôle la technologie de pointe contrôle l’ordre mondial. Ce modèle place mécaniquement ses promoteurs au centre du destin national.
- L’élite éclairée comme remède au désordre. Les sociétés vont mal parce qu’elles sont gouvernées par des médiocres et bridées par un pluralisme creux. Le salut viendra de ceux qui osent juger, hiérarchiser, construire, c’est-à-dire d’une minorité lucide composée d’entrepreneurs, d’ingénieurs et de responsables déterminés. Le modèle est saint-simonien : la société doit être pilotée par ceux qui savent.
- Le problème social comme problème d’ingénierie. La criminalité, la défense, la gouvernance sont reformulées en défis techniques que de bons outils peuvent résoudre. Ce modèle évacue la dimension politique, institutionnelle et morale des problèmes pour les rendre accessibles à la solution logicielle — laquelle se trouve être, précisément, le produit vendu.
Un manifeste illibéral
Ce texte inquiète à plusieurs égards. D’abord par la relation qu’il établit entre les entreprises et la puissance publique. Présenter le fait de vendre des contrats militaires comme l’acquittement d’une dette morale envers la nation efface une distinction essentielle, celle qui sépare une transaction commerciale d’un devoir civique. Lorsqu’un fournisseur érige son intérêt en obligation patriotique, le débat sur l’opportunité de ses produits devient difficile à tenir : tout examen critique se voit suspecté de déloyauté. C’est un mécanisme qui protège durablement les commandes publiques de leurs vrais contrepoids.
Ensuite par la prétention à savoir ce qui doit être construit. Le manifeste affirme que l’âge atomique s’achève et qu’un nouvel âge de dissuasion fondé sur l’intelligence artificielle commence. C’est au mieux simpliste, car il s’agit de deux sujets différents. La thèse est surtout commode pour celui qui la formule, puisqu’elle érige ses produits en nécessités historiques. Transformer des choix politiques en évidences techniques, et des préférences commerciales en lois du devenir, a une longue histoire : celle des élites qui se présentent comme dépositaires d’un savoir supérieur sur la direction que doit prendre la société.
Par sa confiance, enfin, dans la capacité d’une intelligence centrale à juger et à corriger les sociétés. Le manifeste affirme que certaines cultures sont vitales et d’autres dysfonctionnelles, et tient le refus d’établir ce classement pour une lâcheté intellectuelle ; il présente de même la criminalité comme un problème que le logiciel pourrait résoudre. Les deux prétentions reposent sur la même erreur. Hiérarchiser les cultures suppose qu’il existe un point d’observation d’où l’on pourrait trancher, dont aucun individu, aucun comité, aucune entreprise ne dispose : les ordres sociaux qui fonctionnent durablement ne procèdent pas d’un jugement central, mais émergent d’une multitude d’ajustements décentralisés que personne n’a planifiés. Décréter d’en haut quelles cultures méritent l’avenir, c’est précisément ce qu’ont prétendu faire les régimes qui se sont voulus rationnels et planificateurs, avec les résultats que l’on connaît. Quant à redéfinir un enjeu sociétal complexe — police, justice, familles, école — en problème purement technique, cela relève du scientisme, cette croyance ancienne selon laquelle les difficultés sociales obéissent aux mêmes méthodes que les questions d’ingénierie. L’une et l’autre échouent pour la même raison : les sociétés humaines ne sont pas des systèmes que l’on pilote d’en haut, ni des mécanismes dont les problèmes se ramèneraient à un manque d’information.
Une vision techno-nationaliste
Prises une à une, ces affirmations ressemblent à un assemblage hétéroclite. Mais un système leur donne une cohérence : un monde dangereux (1) où la technologie est devenue la clé du pouvoir (2), qu’une élite lucide doit manier (3) pour résoudre les problèmes que les démocraties n’ont pas su traiter (4). Chaque pièce justifie la suivante, et l’ensemble compose ce qu’il faut bien appeler une vision techno-nationaliste : la promesse d’une société tenue par la technologie, sur fond de pessimisme profond, d’une inculture que masquent des slogans, et d’un espoir naïf dans les vertus salvatrices de l’outil technique.
L’intérêt du manifeste tient à ce qu’il livre sans le vouloir. Il montre d’abord que le débat sur la technologie et l’IA ne se réduit pas à l’opposition habituelle entre public et privé : ce qui s’y joue est plutôt une alliance entre une nouvelle grande industrie et l’État, scellée au nom de la nation mais sur le dos des citoyens. Il montre aussi que la Silicon Valley n’est pas le repaire de libertaires que l’on décrit volontiers, mais le lieu d’une conversion : celle d’entrepreneurs héritiers de la contestation des années 1970 devenus les promoteurs zélés d’un projet de domination. Le travers de fond mérite alors d’être nommé pour ce qu’il est : la tentation, récurrente depuis deux siècles, de confier le destin des sociétés à ceux qui se désignent eux-mêmes comme lucides ou éclairés. Compte tenu de l’influence de ses auteurs, dans les milieux politiques comme industriels et intellectuels, ce manifeste ne peut être ignoré.
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🔎 Les 22 propositions de Palantir sont énoncée dans un post X ici.
✚ Pour une analyse approfondie du manifeste, lire l’article du Grand Continent: Le manifeste de Palantir pour la domination.
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