La France n’adore rien autant que ses intellectuels, et elle leur pardonne tout. Même leurs errements les plus sordides, leurs erreurs les plus catastrophiques, et leurs idées farfelues, voire leur absence d’idée. Seul importe qu’ils aient été du bon côté de l’histoire. Edgar Morin en était la parfaite illustration.

Edgar Morin est décédé le 29 mai à l’âge de 104 ans. Sa disparition appelle, comme c’est l’usage, une série d’hommages qui célébreront pour la plupart une œuvre considérable et pour certains un grand humaniste. Cette œuvre existe, elle compte, elle traversera son siècle. Mais la canonisation immédiate qui se prépare évite une question qu’il faudrait pourtant poser : qu’est-ce qui, dans une trajectoire intellectuelle, relève de l’œuvre, et qu’est-ce qui relève des choix politiques de l’auteur ? Et faut-il, parce qu’on admire la première, faire du second un modèle ?
Beaucoup de bruit pour rien
L’œuvre, d’abord. Morin a passé sa vie à construire un système de pensée dirigé contre une certaine forme d’aveuglement disciplinaire. Avec La Méthode, somme en six volumes publiée entre 1977 et 2004, il a élaboré une méthodologie de la transdisciplinarité dont l’ambition était de rendre pensable ce que les disciplines isolées rendaient invisible : les phénomènes complexes, faits d’interdépendances, de boucles de rétroaction, de niveaux d’organisation imbriqués. Le concept de pensée complexe qu’il a forgé a marqué plusieurs générations de chercheurs en sociologie, en sciences de la gestion, en sciences de l’éducation, en écologie politique. Son travail précoce sur le cinéma, sa sociologie de la culture de masse avec L’Esprit du temps en 1962, son enquête sur Plozévet, ses réflexions sur l’éducation rassemblées dans Enseigner à vivre constituent autant d’apports d’une œuvre qui a refusé la spécialisation comme horizon intellectuel. Pour qui travaille sur les phénomènes systémiques, sur la complexité du monde et son incertitude, Morin reste une référence importante.
Pourtant, son œuvre souffre d’un défaut fondamental tant elle est traversée par une forme de paradoxe, qu’on pourrait sans doute résumer par le dicton « qui trop embrasse, mal étreint. » L’ambition presque sans limite (« La méthode » !) donne, en pratique, une fois dépassé l’encyclopédisme, le feu d’artifice des concepts et la virtuosité des articulations, et pour celui qui a réussi à aller au bout (je n’en suis pas), des résultats finalement assez vagues et certainement difficile à traduire de façon concrète. Je me souviens avoir entendu, je ne sais plus par qui, que le contenu des milliers de pages de son œuvre pouvait se résumer ainsi: « Tout est dans tout, et réciproquement ». En effet. À tel point que parler pour ne rien dire finira par devenir sa marque de fabrique.
Un jugement en défaut
Mais la vacuité de l’œuvre n’est pas la seule raison de tempérer l’enthousiasme pour l’artiste. Car il y a un autre versant, que l’on tait généralement dans les hommages, qui est celui de la politique et de la morale. Résistant à partir de 1942, il reste dix années au Parti communiste français au plus fort de l’époque stalinienne. Et s’il quitte celui-ci, ce n’est pas parce qu’il en démissionne, mais parce qu’il en est exclu, mais le timing est bon. S’en suit un long compagnonnage avec le tiers-mondisme, et des idéalisations de Cuba puis d’autres régimes autoritaires conduites au nom de la lutte anti-impérialiste. La tribune de 2002 publiée dans Le Monde sur la situation israélo-palestinienne, dont les formulations sur le « peuple élu » devenu « race supérieure » empruntaient à un registre qu’un homme de sa formation aurait dû reconnaître et écarter. Deux livres co-écrits en 2014 et 2017 avec son ami Tariq Ramadan, une défense publique de celui-ci à un moment où ses agissements étaient documentés de longue date, jusqu’au tweet ignoble du 28/07/2018 où il écrit « A t’il vi*lé trois femmes ou ont elles vi*lé trois fois la vérité? » Enfin, les analyses du conflit ukrainien construites sur la recherche d’une symétrie entre l’agresseur russe et l’agressé, naufrage d’une pensée où l’argument de complexité finissait par servir à exonérer le premier. À chaque époque, le même mouvement : la défense d’un grand schéma explicatif qui rend aveugle aux coûts humains réels des régimes ou des causes ainsi soutenus pour être, selon la formule, du bon côté de l’histoire.
On objectera, là encore selon la formule, qu’il faut séparer l’œuvre des engagements de l’homme. Cette séparation est d’autant plus une tartufferie que l’homme se prétendait moraliste et qu’on entreprend d’en faire un modèle. Or, un modèle n’est pas seulement une production intellectuelle ; c’est aussi une posture, une manière d’être dans le monde, un usage du jugement. Et c’est précisément le jugement, dans les moments qui le requéraient, qui a fait défaut chez Morin. Sa pensée complexe, érigée en méthode, a régulièrement servi à suspendre la décision morale là où elle était clairement nécessaire. La France a une longue tradition de ces figures sacralisées dont on tait les compromissions, quand on ne les défend pas : Sartre devant l’URSS stalinienne puis la Chine maoïste et la Cuba castriste; Aragon, stalinien indéfectible jusqu’à sa mort; Romain Rolland et Henri Barbusse, courtisans assumés de Staline dans les années trente; Simone de Beauvoir saluant la Chine de Mao avec des larmes dans les yeux; Foucault enthousiasmé par la révolution iranienne de Khomeini en 1978-1979; Régis Debray auprès, lui aussi, de Castro et du Che; Alain Badiou défenseur durable de la Révolution culturelle chinoise et un temps des Khmers rouges; Jean Genet auprès de la Fraction armée rouge et des fedayin. Et, dans l’autre camp, Drieu La Rochelle, Brasillach, Rebatet et Céline pour les régimes fascistes et le nazisme. Le Panthéon de l’intelligentsia française. Et à l’inverse, un peu seul dans son coin, un Aron à peine toléré qui, lui, ne fit jamais de compromis.
Un jugement profondément erroné
À chaque fois, on a confondu la sophistication de la pensée avec la justesse du jugement alors que c’est la seconde qui compte. C’est cette confusion, davantage que tel ou tel engagement particulier, qui pose problème. L’œuvre de Morin reste, bien-sûr ; mais l’homme qui en est l’auteur ne peut pas servir de modèle, et c’est précisément parce que l’un ne va pas sans l’autre que tout bilan posthume doit être fait avec mesure. À ceux qui déclarent qu’il était « le dernier intellectuel à la française », difficile de ne pas avoir envie de répondre: « Tant mieux. »
Merci d’avoir lu cet article! Abonnez-vous gratuitement pour recevoir les nouveaux articles:
🎧 Vous pouvez également vous abonner au format podcast des articles via votre plateforme favorite: Apple Podcast – YouTube Music – Spotify – Amazon Music/Audible – Deezer
▶️ Retrouvez-moi sur LinkedIn pour échanger sur cet article.
🇬🇧🇺🇸 Une version en anglais de cet article est disponible sur mon compte Substack ici
En savoir plus sur Philippe Silberzahn
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
11 réflexions au sujet de « Edgar Morin, ou la dernière tragédie de l’intellectuel à la française »
Je me méfie toujours de ces intellos-gauchos centenaires prônant une forme de sagesse et sur lequel le monde entier (France surtout) va se prosterner…!!
Merci de remettre à sa place MORIN, le Cabotin de la pensée complexe… et du reste!
Et rappelons-nous le conseil de Jean-François REVEL: «Ne cessons pas de relire Ombres chinoises, pour constater qu’au siècle du mensonge, parfois, la vérité relève la tête et éclate de rire».
Autant essayer d’avoir raison avec ARON… de préférence!
Merci pour cet article.
Je suis frappé de l’indulgence dont bénéficient les intellectuels pour leurs erreurs de jugement. En tant qu’intellectuels, ils ont encore moins d’excuse que le cityoen lambda.
Par ailleurs, je vous « livre » cette citation de Jean Dutourd qui, à mon sens, pose bien la question de la posture d’intellectuel :
« Intellectuel n’est pas synonyme d’intelligent. Je dirais même qu’on est plutôt intelligent quand on n’est pas intellectuel. Les intellos sont la lie de la terre. Ils incarnent l’éternelle trahison des clercs. On est un artiste, un écrivain, un philosophe, mais pas un intellectuel ! Un intellectuel, c’est un de ces mauvais curés qui font tout pour vous dégoûter du bon Dieu. Bref, c’est affreux ! »
Être contre la pensée unique n’ est pas un argument
Quand je lis « résistant à partir de 1942 », je ne sais pas pourquoi, mais je traduis « pro-nazi de 1939 à 1941 ».
Merci Philippe, tout simplement
« Je me souviens avoir entendu, je ne sais plus par qui, que le contenu des milliers de pages de son œuvre pouvait se résumer ainsi: « Tout est dans tout, et réciproquement ». En effet. À tel point que parler pour ne rien dire finira par devenir sa marque de fabrique. » Et la votre?!…
bravo pour cet article à contre courant de la pensée unique
La théorisation de la complexité chez Morin relève de la posture centriste du militant sectaire étiqueté De Gauche qui ne veut pas assumer (et analyser) ses erreurs. C’est commode de tout voir en Complexe de Dupes. L’une de ses erreurs fut son adhésion au PCF alors que, déjà, les témoignages parlaient de l’URSS comme d’un pays fasciste et inégalitaire, où les camps de concentration étaient bel et bien une réalité. Il est difficile de croire qu’un Intellectuel comme lui n’ait pas lu le livre du militant communiste Ante Ciliga, « Au pays du mensonge déconcertant »: si c’est le cas, c’est la preuve de son sectarisme. S’il l’a lu, c’est aussi la preuve de son sectarisme. Et puis, quand il adhère au PCF, la famine génocidaire organisée par Staline en Ukraine (Holodomor) est connue. Bref. Rien ne va, chez lui.
Oui … Merci encore une fois Philippe … Raymond Aron , « le spectateur engagé » … à lire et relire : tiens je vais le relire ;)) – belle journée !
👍