En ces temps de forte augmentation des prix de l’énergie, les profits d’entreprises du secteur font polémique. C’est en particulier vrai pour TotalEnergies. Chaque fois qu’elle publie ses résultats, le même scénario se rejoue. Les bénéfices sont qualifiés de « super-profits », le terme circule sans être interrogé, et la conclusion s’impose d’elle-même : il faut les taxer. Le raisonnement paraît évident. Il repose pourtant sur une compréhension contestable de ce qu’est, économiquement, le profit. Deux économistes peu connus, Frank Knight en 1921 et Harold Demsetz en 1973, ont proposé des explications qui méritent d’être relues à la lumière du débat actuel.

Knight : le profit est la rémunération du jugement de l’entrepreneur en incertitude
Dans son ouvrage Risk, Uncertainty and Profit, Frank Knight définit l’incertitude en l’opposant au risque. Le risque correspond à des événements répétés. Il est donc mesurable : on peut lui associer des probabilités, le couvrir par une assurance, l’intégrer dans un calcul. L’incertitude, elle, ne se laisse pas quantifier. Elle concerne les phénomènes inédits et complexes, dont on ignore non seulement l’issue mais aussi l’espace des possibles. C’est le cas des marchés, et en particulier des marchés émergents, comme Internet dans les années 90.
Knight s’intéresse à celui qui agit face à l’incertitude, l’entrepreneur. Il part de l’observation, à l’origine de Cantillon, un autre économiste, que l’entrepreneur réalise un arbitrage entre l’investissement, réalisé dans le présent et donc certain, et le retour espéré sur cet investissement, qui lui est incertain parce qu’il est situé dans le futur. L’entrepreneur ne sait pas si cet investissement donnera quelque chose: peut-être n’arrivera-t-il pas à mettre son produit au point, peut-être ce produit ne rencontrera-t-il aucun succès, ou au contraire un succès inattendu. Le retour sur son investissement est estimable, sans doute, mais il n’est pas prédictible avec certitude.
Pour Knight, le profit naît précisément de cette incertitude irréductible. Dans un monde de pure concurrence sans incertitude, tel que formalisé par les économistes néoclassiques, les rendements se réduiraient à la rémunération des facteurs de production : salaires, intérêts, loyer du capital. Aucun profit véritable n’apparaîtrait. Mais ce monde n’existe pas. Dans le monde réel, l’incertitude est partout. Le profit existe parce que des entrepreneurs prennent des décisions dont l’issue est fondamentalement imprévisible — investir dans tel gisement, parier sur telle technologie, déployer telle stratégie — et qu’ils en assument les conséquences.
Cette explication va directement à l’encontre de Marx, pour qui le profit est le résultat d’un rapport social de production permettant l’appropriation par le capitaliste d’une valeur créée par le travailleur. Au contraire, pour Knight, il est la contrepartie d’un engagement pris en incertitude. Et il est par nature asymétrique : positif quand le jugement s’avère bon, négatif dans le cas contraire. En substance, le profit est la rémunération de l’entrepreneur pour le jugement qu’il effectue dans l’incertitude. C’est la seule rémunération qui soit conditionnelle: les salaires sont dus, comme les dettes et les taxes. Le profit est résiduel; c’est ce qui reste et seulement s’il reste quelque chose.
Demsetz : la concentration n’est pas la cause des profits, elle en est la conséquence
Dans un article fondateur de 1973, intitulé « Industry Structure, Market Rivalry, and Public Policy« , Harold Demsetz s’attaque à un autre modèle mental dominant : l’idée qu’une industrie concentrée serait nécessairement le terrain de comportements monopolistiques. On observe que les industries concentrées affichent des profits élevés, et l’on en conclut à un abus de position. C’est la concentration qui permettrait les profits élevés. Et cette concentration, dans la mesure où elle précède les profits, ne pourrait être obtenue que par des moyens illégaux ou immoraux. Mais pour Demsetz l’inverse est tout aussi plausible : il observe que l’hypothèse des économistes néo-classiques de l’homogénéité des firmes – elles sont toutes pareilles – est contraire à la réalité évidente. Certaines entreprises sont plus efficaces que d’autres, car mieux gérées. Elles développent donc des capacités supérieures qui leur permettent de gagner des parts de marché ou d’obtenir des prix plus élevés. Leur profit est donc supérieur et elles peuvent racheter leurs concurrents moins efficaces. La concentration émerge alors comme résultat de leur performance, non comme sa cause.
Demsetz ajoute un élément décisif : ces capacités supérieures sont difficiles à identifier et à répliquer. Même les concurrents peinent à comprendre pourquoi une entreprise réussit mieux qu’eux. L’avantage tient à la firme prise comme un système intégré — son organisation, sa réputation, ses routines, ses arbitrages historiques, en bref, son modèle d’affaires — et non à un ingrédient isolable.
Le cas TotalEnergies
Appliquons ces deux grilles. TotalEnergies opère sur un marché mondial où elle ne fixe pas les prix. Quand le baril monte, c’est dû à des causes variables: tensions géopolitiques, décisions de l’OPEP, chocs de demande, etc. Les marges qui en résultent ne traduisent pas un pouvoir de fixation des prix, mais le rendement d’investissements consentis dix ou quinze ans auparavant, sous une incertitude considérable — gisements explorés sans garantie de découverte, capacités industrielles déployées sans connaître l’état du marché à l’horizon de leur amortissement.
C’est précisément la situation que Knight décrivait : un pari de long terme, irréversible, dans un environnement non probabilisable. Et c’est aussi celle de Demsetz : des capacités organisationnelles — gestion de portefeuille de projets, ingénierie, négociation contractuelle internationale — développées et améliorées depuis des années et qui ne se copient pas du jour au lendemain.
Les limites du terme « superprofit »
Sans définition précise, le mot « superprofit » fonctionne comme un raccourci rhétorique. Il suggère qu’il existerait un profit normal au-delà duquel on entrerait dans une zone illégitime. Mais aucune théorie économique ne définit ce seuil. Les profits sont volatils par construction, en raison de l’incertitude dans laquelle sont prises les décisions. Les mêmes entreprises pétrolières qui affichent aujourd’hui des résultats élevés ont enregistré, en 2020, des pertes massives lorsque le prix du baril s’est effondré. Personne n’a alors proposé de leur verser un « super-soutien » pour compenser leur « super-perte ». Qualifier de « superprofit » un résultat ponctuellement élevé revient à isoler une séquence favorable du cycle dont elle fait partie. C’est confondre un instantané avec une moyenne, et une rémunération de l’incertitude avec une rente.
Entreprise-bashing
Au-delà de TotalEnergies, le débat sur les super-profits illustre une tendance plus générale : celle de chercher dans la morale ou la fiscalité des réponses à des questions qui relèvent d’abord de l’analyse économique. Et, plus largement, celle de désigner un bouc émissaire dès qu’un problème surgit. Peut-être ces attaques ne sont-elles que du entreprise bashing opportuniste, dans une période où toutes les institutions visibles sont contestées, et peut-être l’explication ne va-t-elle pas plus loin. Reste qu’une meilleure compréhension de ce qu’est le profit et de la manière dont il naît rendrait ce réflexe moins audible, et permettrait des discussions plus sereines sur le rôle des entreprises dans la société.
✚ Pour en savoir plus sur Frank Knight, lire mes articles: 📄Entrepreneuriat, risque et incertitude: l’apport de l’économiste Frank Knight; 📄Homo Speculans: ce que l’économiste Frank Knight nous apprend sur l’incertitude et la nature humaine. Sur Harold Demsetz, lire l’article de Nicolai J Foss: Why Demsetz’ “Industry Structure …” is the First Real Resource-based View Paper.
🇬🇧 Une version en anglais de cet article est disponible ici
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