L’incapacité de la France à se réformer malgré de multiples crises (éducation, retraites, finances, justice, etc.) exaspère. Elle fait douter de la capacité de notre régime parlementaire à remplir son rôle. Face aux périls internes (cessation de paiement, tensions entre intérêts divergents) et externes (contexte international), certains concluent que seul un régime autoritaire pourrait sortir le pays de l’ornière. Un tel raisonnement n’est pas nouveau. Il a été tenu il y a presque 100 ans de façon convaincante par le juriste allemand Carl Schmitt, mais il a été tragiquement démenti par l’histoire. Compte tenu des enjeux actuels, il n’est pas inutile de le revisiter.

En novembre 1932, devant un parterre de capitaines d’industrie à Düsseldorf, Carl Schmitt prononce un discours intitulé « État fort et économie saine ». Dans un contexte de crise économique et de paralysie politique de la République de Weimar agonisante, il développe une thèse provocatrice : le pluralisme démocratique, loin de renforcer l’État, le condamnerait à une forme d’impuissance structurelle.
La thèse de Schmitt : l’État est total par faiblesse
L’analyse de Schmitt repose sur un constat paradoxal. L’État moderne s’est progressivement immiscé dans toutes les strates de la vie sociale et économique. Cependant, cette omniprésence n’est selon lui pas un signe de puissance, mais de faiblesse. Il qualifie cette situation d’ « État total quantitatif ». Sous la pression des partis, des syndicats et des groupes d’intérêts, la puissance publique se transforme en distributeur de privilèges, de subventions et de protections réglementaires. En tentant de satisfaire tout le monde pour maintenir une paix sociale précaire, l’État se fragmente et perd sa capacité d’arbitrage. Plus il cède, plus il se développe, et plus il se fragilise. Et plus il se fragilise, plus il doit céder.
Pour Schmitt, la démocratie parlementaire est donc intrinsèquement viciée car elle mène nécessairement au blocage systémique : le changement est rendu impossible par le poids des acquis et des clientélismes. La seule solution réside dans l’avènement de ce qu’il appelle un « État total qualitatif »: un État suffisamment fort pour résister aux revendications sociales et aux groupes d’intérêts et ainsi garantir un cadre de liberté économique.
Les failles du raisonnement
L’argument de l’impuissance parlementaire n’était déjà pas nouveau à l’époque de Schmitt, mais l’idée d’un État politiquement autoritaire pour garantir la liberté économique est originale, et certainement séduisante par son apparente logique. On peut cependant opposer quatre objections à ce raisonnement en apparence implacable.
La première concerne la légitimité de la décision. En écartant le processus démocratique au profit du décisionnisme (l’idée que la décision vaut par l’autorité qui la prend), Schmitt suppose implicitement que l’État fort incarnerait l’intérêt général mieux que la délibération collective. Mais cette supposition repose sur une vision naïve du pouvoir. Dans la réalité, tout régime doit maintenir une base de soutien. Un dictateur ne flotte pas au-dessus des intérêts particuliers ; il doit lui aussi récompenser ses alliés, acheter des loyautés, distribuer des faveurs. La différence est qu’il le fait sans transparence ni contre-pouvoir. Sans opposition, sans presse libre et sans contrôle parlementaire, le pouvoir autoritaire s’enferme dans une bulle informationnelle où l’arbitraire se substitue à l’expertise.
La seconde objection a trait à l’illusion d’efficacité. Le changement autoritaire offre une promesse de rapidité séduisante en temps de crise. Cependant, cette efficacité apparente masque une fragilité profonde : l’absence de garantie quant à la direction du changement. Sans contre-pouvoirs, rien n’assure que les décisions prises iront dans le bon sens. Et d’ailleurs, comment définir le « bon » sens ? Le remède peut s’avérer pire que le mal. Cette logique vaut pour les États comme pour toute organisation. Une entreprise où un dirigeant impose ses vues sans contradicteurs peut sembler plus agile à court terme, mais elle se prive des mécanismes qui détectent les erreurs avant qu’elles ne deviennent catastrophiques et qui créent des options alternatives aux choix actuels.
La troisième objection est que Schmitt confond délibération et paralysie. Ce qu’il interprète comme faiblesse peut être lu comme prudence démocratique. Les réformes prennent du temps dans une démocratie précisément parce qu’elles doivent être débattues, amendées, acceptées. Cette lenteur protège contre les erreurs irréversibles. Les réformes brutalement imposées, même économiquement rationnelles sur le papier, créent souvent des dégâts sociaux durables et des effets pervers importants.
Dernière objection: la séparation entre le politique et l’économique est une vue de l’esprit. Un tissu social et politique vivant, qui gère ses tensions et ses conflits de façon créative, contribue à une économie dynamique et inversement. Toute revendication n’est pas nécessairement celle d’un « groupe d’intérêt » agissant contre l’intérêt collectif.
Double démenti de l’histoire
L’histoire offre d’ailleurs un double démenti à la thèse de Schmitt. Premièrement, les régimes parlementaires sont parfaitement capables de réformes profondes. Le changement démocratique est certes lent et frustrant, mais il possède une capacité d’auto-correction et une résilience que les systèmes autoritaires n’ont pas. Et il n’empêche pas la réforme. Les démocraties qui réforment avec succès ne le font pas en contournant le processus démocratique, mais en l’utilisant intelligemment. Elles créent des coalitions, compensent les perdants, expliquent patiemment les enjeux. Les réformes scandinaves des années 1990, les transformations de l’économie allemande dans les années 2000, les ajustements néerlandais : tous démontrent qu’il est possible de changer profondément tout en restant démocratique. Ces réformes ont pris du temps et parfois coûté cher politiquement à leurs initiateurs. Mais elles ont réussi précisément parce qu’elles étaient légitimes. Plus récemment, l’élection de Javier Milei en Argentine contredit frontalement la thèse de Schmitt : qu’on l’approuve ou non, un mandat de réforme libérale radicale a été obtenu par les urnes, sans recourir à l’autoritarisme. Même la France a réussi de nombreuses réformes importantes au cours de son histoire. Les blocages sont relativement récents et ne sont pas liés à une limite intrinsèque du régime parlementaire. Ils résultent beaucoup plus de désaccords sur le fond et de faiblesse du personnel politique.
Deuxièmement, les régimes autoritaires même prétendument libéraux n’ont jamais libéré l’économie. Ce qui a émergé après 1933, moins d’un an après le discours de Schmitt, dans son propre pays, et qui correspondait à sa pensée, ne fut pas un État total mais totalitaire. Le régime nazi qu’il a soutenu n’a pas libéré l’économie de l’emprise étatique : il l’a asservie. Planification centralisée, contrôle des prix, direction obligatoire du travail, subordination complète de la production aux objectifs du parti – le tableau final ressemble davantage au cauchemar bureaucratique que Schmitt prétendait combattre qu’à la libération économique qu’il promettait.
Cette erreur devrait servir d’avertissement à tous ceux qui, frustrés par l’emprise de l’État sur l’économie, pensent que seul un régime autoritaire permettra de la réduire. L’histoire suggère l’inverse : la suppression des contre-pouvoirs démocratiques ne libère pas l’économie, elle la livre au pouvoir politique. Qu’il s’agisse des régimes communistes ou des dictatures militaires latino-américaines qui ont parfois libéralisé certains secteurs tout en enrichissant systématiquement leurs clientèles, le constat est identique. Même les régimes autoritaires contemporains pratiquent un capitalisme dit « de connivence » où pouvoir politique et privilèges économiques sont indissociables. La suppression des groupes de pression démocratiques ne signifie pas la fin du lobbying. Elle déplace simplement le phénomène de l’espace public vers les couloirs opaques du pouvoir, où la corruption et le népotisme remplacent le débat parlementaire. Un pouvoir qui ne tolère aucun contre-pouvoir politique n’acceptera pas davantage de limites à son emprise sur l’économie. La Russie de Poutine l’illustre parfaitement : la promesse d’un capitalisme moderne a rapidement laissé la place à un système où les fortunes dépendent entièrement du bon vouloir du Kremlin, et où toute entreprise prospère doit sa réussite à sa proximité avec le pouvoir. Aux États-Unis, la dérive de Trump vers un exercice autoritaire du pouvoir se traduit par des pressions directes sur les entreprises, des décisions économiques par décrets, du favoritisme assumé. L’autoritarisme ne libère pas l’économie, il la subordonne aux caprices du prince. La Chine offre un dernier exemple: après une période de réelle libéralisation économique entre 1980 et 2010, l’Etat reprend désormais fortement la main sur tous les aspects de la vie. Le naturel revient au galop. Autrement dit, le libéralisme autoritaire est une contradiction dans les termes.
Le vrai défi : la réforme démocratique
Le discours de Schmitt contient, bien sûr, un noyau de vérité. Les démocraties peinent parfois à réformer certaines structures obsolètes lorsqu’elles sont saturées par les intérêts particuliers. La France actuelle en offre de nombreux exemples. Mais l’erreur serait de conclure que la solution réside dans l’abandon des contre-pouvoirs et l’établissement d’un régime autoritaire au nom d’une supposée efficacité. L’expérience du XXe siècle nous enseigne qu’il n’en est rien et que les conséquences sont catastrophiques.
La bonne santé d’une économie ne dépend pas de sa sanctuarisation par un État dictatorial, de toute façon utopique, mais de la capacité des institutions à concilier intérêt général et initiative économique. C’est dans le maintien de cette tension que réside le défi contemporain, et non dans le choix entre autoritarisme et paralysie. L’appel à l’autoritarisme traduit une paresse politique et intellectuelle, qui fait croire au mirage d’une solution facile, plutôt qu’une promesse de solution.
🔎 Le discours de Schmitt, et la réponse du juriste Hermann Heller, sont regroupés dans un ouvrage qui contient également une note introductive de Grégoire Chamayou.
✚ Sur le sujet de la réforme, voir mon article Fiasco d’Elon Musk et son DOGE: quelles leçons pour la transformation organisationnelle?
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6 réflexions au sujet de « Face aux blocages, le changement doit-il être autoritaire? »
Question un peu trompeuse : le cœur de la réalité du blocage à la française est situé dans son système implicitement mixte de gouvernance politico-administrative.
Ce système fut initié par Bonaparte, premier consul, donc par un pouvoir autoritaire. Il régit, depuis lors, la réalité dyadique du pouvoir, dont la partie visible, le « régime » fut fort changeante, de républiques en empires, dictatures et royautés, quand son noyau, le système administratif organisé, ne cessait de se perfectionner, asseyant de ce fait une autorité toujours croissante.
La question (Face aux blocages, le changement doit-il être autoritaire ?) est donc à diffracter dans une double réponse.
Si l’on s’en tient à la nature, autoritaire ou non du « régime », la réponse donnée par l’article est tout à fait complète.
Par contre si on pense, comme moi, que le centre des blocages se situe dans l’organisation même du noyau administratif immuable, penser un changement de ce lourd appareil à l’organisation coriace et plus que bicentenaire revient à se demander : quoi ou qui s’y colle ?
Un « régime » toujours plus faible, qui finit par se réduire à une chambre d’enregistrement les tentaculaires politiques administratives est assez mal outillé. Si l’on attend le Messie « Président de la République » pour s’y atteler, force est de constater que tous les exemples récents nous font déchanter.
Quant à un « changement de régime » de telle ou telle sorte, il se heurtera, s’il compose avec le noyau administratif, et il devra le faire pour recevoir les clés du Royaume, il se fera satelliser plus ou moins rapidement comme tous ses prédécesseurs, en tous cas ceux qui eurent le temps d’échouer.
L’incapacité française à entamer des réformes structurelles d’ampleur est toute entière contenue dans ce dilemme.
Quoi, ou qui, pour nous en sortir ?
Et comment ?
J’ai des doutes sur « Cette lenteur protège contre les erreurs irréversibles ». Je ne crois pas que (par ex) la lenteur parlementaire française à nous doter d’un budget pour le pays nous ait protégé d’erreurs irréversibles. Quant au vrai défi, oui, il est démocratique, mais pas par l’autoritarisme: par une démocratie directe (vote des lois par les Français). Les magouillages entre Partis (pour les Partis, et non pour les projets) à l’Assemblée Nationale nous prouvent qu’il faut dépasser cette structure démocratique par la représentation (le cas typique de cette usurpation démocratique par l’AN, c’est le tripatouillage électoral lors des dernières élections législatives au 2ème tour). On fait voter les Français sur les Grands Projets de lois: ça prend quelques semaines de débats à l’AN et dans les media: puis on vote. Vendu et plié. Le vote des Français sera prioritaire sur celui des Députés. Démocratie sans Autoritarisme mais avec l’autorité populaire. Puis on applique dans la foulée.
Tout à fait d’accord. La démocratie (« le pouvoir au peuple ») a été transformée en aristocratie (« le pouvoir aux meilleurs ») c’est à dire aux députés. Les intérêts particuliers et corporatistes « volent » souvent le vote au peuple. Une démocratie DIRECTE comme la Suisse me paraît bien préférable à nos structures parlementaires obèses. En France, le peuple n’initie aucune loi nationale, ne peut abroger aucune loi, ne vote (presque) jamais directement pour des lois.
Il pourrait être utile de distinguer les pays pour lesquels la direction à donner à l’économie est assez claire, pays en « rattrapage » qui peuvent tirer parti de l’expérience d’autres plus avancés, de ces derniers.
Il me semble incontestable, que l’Union soviétique a ses débuts, plus récemment la Chine ou le Vietnam, par exemple, ont vu leur croissance économique, facilitée par un pilotage non démocratique.
Je doute que l’URSS ait connu un seul instant une quelconque croissance économique. Idem pour la Chine dite Populaire de Mao, ou le Vietnam dit Socialiste de Ho Chi Minh.
1) Les pays actuels qui sont cités (Chine et Vietnam) connaissent une croissance toute récente en raison de leur rupture (toute récente) avec le communisme stalinien obsédé par l’étatisation de tout l’appareil productif national (recours aux privatisations). C’est sans doute ça l’explication de fond de cette croissance : le fait qu’elle soit le résultat d’une imposition autoritaire du libéralisme ne valide pas (pas encore, du moins) le procédé (autoritaire), car il est trop tôt pour le dire. Ce modèle (libéralisme imposé) est tester sur le long terme. Sur le long terme, on sait que la maîtrise de l’Etat reste immense sur les entreprises dans ces 2 pays, et que ce mécanisme peut se gripper à la longue (ce mécanisme est assez différent, de surcroît, entre le VN et la Chine). Il faut aussi noter que le communisme vietnamien est beaucoup moins centralisé que celui de la Chine: par ex, dans le Nord du VN, il y a quelques années, un village a refusé la privatisation de sa gestion communale de l’eau, et a refusé la privatisation souhaité par le PC national. C’est le PC local qui a fait valoir la revendication villageoise, qui a été acceptée (le « communisme » villageois a résisté au « libéralisme » du PC…).
2) Pilotage non démocratique: il faudrait préciser. Je pense que l’immense majorité de la population vietnamienne (par ex) est derrière le PC, tant que le développement économique et social est là. S’il n’est plus là, c’est une autre affaire. Il faut aussi savoir ce que l’on entend par autoritarisme: si la population (vietnamienne, chinoise, ou autre d’ailleurs) décide, par des élections, l’instauration d’une telle loi, d’une telle constitution, ou d’un tel règlement, l’imposition majoritaire relève t-elle de l’autoritarisme, ou de « l’autorité démocratique » tout simplement ?
Notre perception de la démocratie en Occident par le biais des partis est à questionner : certes, l’inexistence de la liberté de choix (en candidats) dans des élections ne relève pas de la démocratie, mais le fait de ne pouvoir s’exprimer (et décider même) que par le biais de partis (autorisés sous condition, par ex en France), ou de candidats désignés par des Partis, ne relève pas de la démocratie idéale…..
La démocratie digne de ce nom se trouverait, à mon avis, dans un système qui permettrait aux citoyens de voter (et proposer des lois) directement en jugeant directement du contenu des textes, de leur tenants ou de leurs aboutissants. Ce serait alors une vraie démocratie autoritaire (ou une Autorité démocratique)
Donc face aux blocages, oui, le changement devrait être autoritaire, autoritaire après décision de la population elle-même lors d’un vote sur tel ou tel sujet (ce qui est autoritaire, c’est de faire voter les gens, pour une constitution européenne, ou un aéroport à Nantes, et de na pas applique le résultat du vote….)
@DENIS HUNEAU certes des dictatures ont vu leur situation economique s ameliorer mais c est pas la majorite. La plupart du temps le dictateur va se contenter de taper dans la caisse et de satisfaire se clientele. Parfait exemple l afrique
PS: dans le cas de la chine, la croissance economique c est accompagné d un relachement (relatif certes) de la dictature. Il y avait des debats au PCC et ne pas etre « assez » dans la ligne ne vous exposait pas a un sejour a l ombre comme un certain general l a appris a ces depends recemment.
Mais ces jours sont terminé car une dictature peut toujours revenir a son etat totalitaire (Xi tend de plus en plus vers Staline)