La fierté française : une formidable source d’énergie

Il y a, dans l’époque parfois triste que nous vivons, des lueurs d’espoir. L’une d’entre elles est l’enquête menée par la revue Le Grand Continent. Elle s’intitule « La fierté française », et son titre la résume bien: les Français, à une très large majorité, quels que soient les âges et les affiliations politiques, sont fiers de leur nationalité et de leur pays. Cette fierté n’est pas seulement une bonne nouvelle. C’est aussi une formidable source d’énergie qui ne demande qu’à être mobilisée.

La vaste enquête menée par Le Grand Continent avec Destin Commun révèle un fait sans doute inattendu, mais sans ambiguïté : 78% des Français se disent fiers d’être français, dont 37% « très fiers ». Ce sentiment traverse toutes les générations et tous les électorats, culminant à 90% au centre et à droite, mais restant majoritaire partout, y compris chez les sympathisants de La France insoumise (66%). La fierté d’être français n’est pas un monopole partisan. Elle constitue le socle le plus partagé de notre identité collective.

Cette fierté se nourrit de multiples sources : le patrimoine naturel et historique (93%), la gastronomie et l’art de vivre (92%), la langue et la culture (87%). Elle s’ancre dans le local autant que dans le regard international, se renforce dans les succès sportifs, s’exprime dans une bande-son commune de Goldman à Aznavour, et se manifeste dans un patriotisme sensible fait de petites attentions quotidiennes et de moments festifs partagés.

Une fierté masquée

Pourtant, ce capital de fierté reste largement invisible dans le débat public. Plusieurs facteurs contribuent à cette occultation. Premièrement, les médias. Structurellement attirés par les conflits et les mauvaises nouvelles, ils amplifient une vision pessimiste du pays.

Deuxièmement, le corps politique. Plutôt que de rassembler autour de projets communs, il entretient la division. La politique est devenue l’espace par excellence de la fragmentation, où l’on ne s’évalue plus à partir d’un degré raisonnable de cohésion, dans une recherche de compromis, mais d’un idéal d’indivision impossible à atteindre. Cette logique du « tout ou rien » transforme chaque désaccord en fracture existentielle.

Troisièmement, le poids excessif du politique. En exacerbant un prisme politique de la vie française, auquel tout est soumis, on obtient fatalement une image politique de la société. On confond « écarts » et « déchirement », on prend le conflit pour le climat. Or la société française se vit aussi hors du champ politique : dans les fêtes de village, les marchés, les sorties d’école, les apéros entre voisins, sur le lieu de travail, dans les associations. Autant de liens ordinaires qui nourrissent un dynamisme discret mais réel et puissant, loin de la fragmentation annoncée ad nauseam sur les plateaux. Non seulement tout n’est pas politique, mais tout ce qui n’est pas politique semble bien vivant!

Ajoutons à cela que les valeurs associées à la fierté nationale sont moralement suspectes, notamment à gauche, car elles sont vues comme l’apanage du conservatisme, voire de l’extrême droite. C’est oublier qu’elles étaient pleinement revendiquées par la gauche républicaine il n’y a pas encore pas si longtemps. Les lignes de Marc Bloch dans son Etrange défaite, pour ne prendre qu’un exemple entre mille, en font foi.

Une fierté tournée vers le passé

L’enquête révèle cependant deux limites majeures : d’une part, cette fierté regarde principalement vers l’arrière. Les Français sont fiers de leur histoire, de leurs monuments, de leurs traditions culinaires, de leur patrimoine culturel. Ils célèbrent Aznavour et Goldman, La Grande Vadrouille et Intouchables, le fromage et le vin. Mais où sont les réussites contemporaines qui nourrissent cette fierté ? Cette orientation vers le passé pose problème. Une nation qui ne tire sa fierté que de ce qu’elle a été court le risque de la nostalgie stérile. Elle risque de confondre la grandeur—horizon dynamique—avec la gloire—souvenir figé. Elle s’enferme dans une posture défensive plutôt que dans une dynamique de projet.

D’autre part, cette fierté ne semble pas du tout porter sur les réussites économiques, technologiques ou scientifiques actuelles. Les Jeux Olympiques de 2024 sont cités pour leur cérémonie d’ouverture—spectacle patrimonial—plus que pour l’excellence sportive ou leur excellence opérationnelle organisationnelle et sécuritaire. Les champions industriels français semblent laisser indifférents.

La frustration comme énergie

A l’opposé de cette fierté, l’enquête identifie cependant un sentiment crucial : celui du gâchis. S’ils continuent de valoriser ce qui les unit, 89% des Français estiment cependant que notre pays va dans la mauvaise direction. Ils ne vivent pas tant un sentiment de déclin qu’une frustration devant l’écart entre le potentiel qu’ils imaginent pour leur pays et sa réalité. Cette frustration est psychologiquement plus difficile à accepter que le déclin, car elle ne suggère pas une fatalité mais une responsabilité. Mais de qui? Mystère.

Ce sentiment cause trois blessures selon l’enquête. D’abord, une blessure de souveraineté : l’impression que « nous ne maîtrisons plus », que les règles ne s’appliquent plus et que la France devient une puissance banale. Ensuite, une blessure de protection : quand l’hôpital, l’école, les services publics semblent défaillants. Enfin, une blessure d’exemplarité : quand la promesse républicaine paraît contredite par les discriminations ou les inégalités vécues.

Mais cette frustration est aussi une ressource. Elle dit que les Français n’ont pas renoncé. Ils ne sont pas tant pessimistes que lucides sur la situation, ce qui est très différent. Elle révèle un système d’attentes élevées, un « surmoi national » exigeant, un idéalisme intact. Cette lucidité tranche avec l’aveuglement et l’impuissance du personnel politique, qui n’en a pas pris la mesure et continue de traiter les Français comme des enfants inconscients à qui on ne peut pas dire la vérité. Elle porte donc en creux une énergie mobilisable, à condition de lui offrir des perspectives concrètes.

Bâtir sur cette fierté

Le véritable défi n’est donc pas de gonfler un roman national d’apparat, de s’enfermer dans des discours de gloriole, vieux travers national, avec une mise au Panthéon tous les six mois, mais de transformer cette fierté et cette frustration en moteur de projet.

Il faut pour cela réorienter la fierté vers l’avenir. Il faut célébrer ce que la France a été, bien-sûr, mais aussi ce qu’elle fait et ce qu’elle peut devenir, et il faut célébrer son industrie au sens large: Nos chercheurs, nos entrepreneurs, nos champions industriels, nos innovations, mais aussi nos PME et TPE, nos artisans : des réussites contemporaines petites et grandes au quotidien qui devraient autant susciter la fierté que nos châteaux et nos fromages. L’incroyable dynamisme du tissu économique que chacun peut constater pour peu qu’il quitte les plateaux TV et se donne la peine d’aller sur le terrain est une formidable ressource qui peut tirer le pays de l’ornière. Un pays qui communie lors d’une victoire de son équipe en coupe du monde gagnerait à avoir la même ferveur pour ses champions économiques ou scientifiques. La fierté se nourrit aussi de réalisations collectives. Les Français l’ont prouvé avec les JO et la reconstruction de Notre Dame, toutes deux prouesses techniques et organisationnelles : quand le pays réussit ensemble quelque chose de noble et d’ambitieux, la fierté renaît.

Comment opérer ce changement? Dans le Gai savoir, Nietzche forme ses vœux de nouvelle année et écrit: « Je ne veux mener aucune guerre contre le laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux pas même accuser les accusateurs. Que détourner le regard soit mon unique négation ! Et, en tout et pour tout, et en grand : je veux, en n’importe quelle circonstance, n’être rien d’autre que quelqu’un qui dit oui. » Peut-être pouvons-nous le suivre et décider de détourner le regard des grincheux, des sceptiques, des décroissants, des déclinistes, des collapsologues, des professeurs de morale, des sophistes, pour au contraire célébrer l’ambition, l’excellence, l’exemplarité, le courage, l’exigence, et la réussite. Ce sont ces traits qui ont fait ce que la France a été dans son histoire et dont les Français sont fiers aujourd’hui; c’est leur oubli qui la met en péril, et c’est leur célébration qui pourra écarter celui-ci.

✚ Sur le même sujet on pourra lire mes articles précédents: 📄Innover ou périr: La leçon de Mark Carney pour l’Europe… et la France et 📄Sortir de l’ordinaire: puiser notre énergie dans le quotidien et non dans l’idéalisme

📬 Abonnez-vous pour être averti des prochains articles par mail (cliquez sur “Abonnez-vous” plus bas).

▶️ Retrouvez-moi sur LinkedIn pour échanger sur cet article.

🎧 Vous pouvez également vous abonner au format podcast des articles via votre plateforme favorite: Apple Podcast – YouTube Music – Spotify – Amazon Music/Audible – Deezer


En savoir plus sur Philippe Silberzahn

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Une réflexion au sujet de « La fierté française : une formidable source d’énergie »

  1. L’ennemi de la France c’est l’universalisme qu’elle a hérité du christianisme et qu’elle a idéalisé à la Révolution française. Elle et l’Europe ont tenté de l’imposer au monde. Aujourd’hui, c’est le monde qui l’impose à la France et à l’Europe. Ce qui donne notre situation actuelle, situation catastrophique faut-il le dire.
    Il ne s’agit pas d’en revenir au nationalisme, qui est le fruit d’un idéalisme romantique fonctionnant comme une religion hors sol. Il faut sans doute lui préférer le patriotisme, qui est un attachement sensible à ce que nous avons reçu de nos pères. Sur cette base nous pouvons reconstruire un sentiment d’appartenance à une communauté, et en tirer une fierté légitime tout en évitant le chauvinisme imbécile.
    Permettre à une communauté historique de se réapproprier son espace-temps ne consiste pas à cultiver la nostalgie du passé mais à construire une assise pour le futur. C’est en effet la condition du développement matériel et spirituel futur.
    Dès lors il faut pouvoir nommer ses ennemis : l’universalisme abstrait, l’utopie sans-frontiériste, l’idéalisme multi-culturaliste, etc.

Laisser un commentaire