Innover ou périr: La leçon de Mark Carney pour l’Europe… et la France

Le monde a changé, mais l’Europe continue de jouer selon les anciens modèles. À Davos, le Premier ministre canadien Mark Carney a rappelé une vérité brutale : sans économie forte, pas de souveraineté possible. Pendant que l’Europe s’affaiblissait volontairement au nom de l’exemplarité, ses concurrents renforçaient leur puissance. Le réveil est douloureux, et le temps presse.

Le discours prononcé par Mark Carney a marqué. Pas pour son originalité — les idées qu’il défend ne sont pas nouvelles — mais parce qu’il marque une rupture. C’est un rappel sans faux-semblant à la réalité. Après des années à croire que la prospérité pouvait se construire sur des fondations économiques fragiles, qu’on pouvait peser dans le monde sans puissance industrielle, qu’on pouvait se protéger sans moyens de se défendre, cette réalité est que dans un monde dangereux, seule la force économique garantit la souveraineté.

L’effondrement des illusions

Carney tire les leçons d’un long aveuglement collectif. Les puissances moyennes comme le Canada ou les pays européens ont longtemps cru que l’ordre multilatéral basé sur le droit les protégerait naturellement, que leurs valeurs suffiraient à leur donner du poids, que leurs économies pouvaient prospérer en se repliant sur elles-mêmes ou en imposant des contraintes toujours plus lourdes à leurs entreprises. Que si tous les gars du monde se donnaient la main…

L’Europe a poussé cette illusion jusqu’à l’absurde. Convaincue de devoir montrer la voie au monde par son exemplarité écologique et sociétale, elle a méthodiquement asphyxié ses industries. Normes, interdictions, taxes carbone, réglementations toujours plus contraignantes : tout a été mis en œuvre pour afficher sa vertu pensant que le reste du monde suivrait, alors qu’il n’en a rien été. Le continent a même fait sienne la théorie de la décroissance, pour la plus grande joie de ses concurrents, et de ses ennemis. Des générations d’étudiants sont formées avec l’idée qu’affaiblir notre économie est la plus grande des vertus.

Le résultat est accablant. L’industrie et l’agriculture européennes agonisent. Dans tous les secteurs, les Chinois sont à l’offensive et marquent des points. À nous l’exemplarité, aux autres la croissance et la puissance, et donc l’affirmation de leur modèle. L’Europe est le dindon de la farce et se trouve aujourd’hui dans une position de faiblesse mortelle, résultat direct de ses propres choix. Elle a sacrifié sa puissance industrielle sur l’autel d’une vertu qui n’a servi qu’à renforcer ses concurrents.

Cette stratégie du martyr économique, d’une affirmation de vertu jusqu’à l’absurde, et d’une expiation de fautes imaginaires, a produit une Europe affaiblie au moment précis où elle aurait besoin de toute sa puissance. Car la réalité s’impose désormais brutalement. L’administration Trump est désormais ouvertement hostile. La Chine déploie sa puissance industrielle, et militaire, sans états d’âme. L’attaque russe en Ukraine a démontré qu’il ne pouvait y avoir de défense sans base industrielle. L’Europe se réveille directement confrontée à l’impérialisme prédateur et prend conscience que ce n’est pas qu’un mauvais moment à passer; il est là pour durer. Tous ses modèles mentaux sont à revoir.

Un message cohérent

Dans ce contexte, le message de Carney est simple et cohérent : pas de défense de son modèle de société sans capacité à défendre ses intérêts; pas de capacité à défendre ses intérêts sans puissance, et pas de puissance sans économie forte. Et il ajoute: pas d’économie forte sans entreprises compétitives, capables d’innover, d’investir, de créer de la richesse. Et ces entreprises ne peuvent prospérer que si on leur en donne les moyens et si on leur facilite la vie. C’est une évidence qu’on n’avait pas seulement cru possible d’oublier en Europe, mais qu’on avait voulu nier. Patatra.

Surtout, Carney souligne le danger du repli protectionniste. Il rappelle que la meilleure arme des puissances moyennes face à l’impérialisme prédateur, ce sont les alliances. Encore une vérité éternelle, Ô Thucydide! Il multiplie donc les partenariats stratégiques avec l’Union européenne, la Chine, le Qatar, et négocie de nouveaux accords avec l’Inde, l’ASEAN et le Mercosur. Sa conviction est claire : c’est par plus d’ouverture, pas moins, qu’on construit la prospérité et la sécurité. Une alliance avec la Chine, choquante? François Ier avait bien fait alliance avec les Ottomans en 1530. Choquant aussi à l’époque. L’heure est au pragmatisme.

Le contraste français

Bien-sûr Carney n’est pas le seul à sonner le tocsin. La réaction française aux menaces américaines a été courageuse. Le discours est ferme, les positions affirmées. Mais il y a un risque qu’il ne reste qu’un discours grandiloquent, vieux travers français du refuge dans le verbe. Car comment défendre sa souveraineté sans économie forte ?

C’est l’angle mort français. Notre pays continue d’imposer à ses entreprises des charges parmi les plus élevées au monde. Il étouffe sous les déficits. Il subventionne le passé. Il est incapable de réformer – d’admettre même qu’il y ait besoin de réformer. Il accumule les réglementations qui freinent l’innovation et découragent l’investissement. Il maintient des complexités administratives aberrantes qui pénalisent la compétitivité. Il vilipende ses entrepreneurs dans un plaisir pervers. Le budget 2026 illustre cette impasse. Au lieu d’alléger les charges qui pèsent sur les entreprises, au lieu de simplifier les réglementations, au lieu d’investir dans les secteurs stratégiques, il perpétue une approche qui affaiblit progressivement notre tissu économique. Il tue ce qui fonctionne, et dont nous avons besoin pour peser, pour faire durer ce qui ne fonctionne pas.

Ce décalage est dangereux. On ne peut pas vouloir la puissance sans en créer les conditions. On ne peut pas défendre sa souveraineté en bridant les entreprises qui créent la richesse et la puissance nécessaires pour asseoir celle-ci.

Un tournant urgent et fondamental

La souveraineté, en effet, ne se décrète pas. Elle se construit. Et elle se construit d’abord sur une économie forte. Pour la France et l’Europe, cela exige un changement radical et immédiat d’approche, et un effort d’innovation. Mario Draghi l’a dit en 2024, et l’a répété en 2025, mais il a été ignoré. ll faut agir massivement et rapidement. Réduire les charges qui écrasent les entreprises. Supprimer les réglementations inutiles qui freinent l’innovation, la construction et l’industrie. Permettre aux entreprises européennes de grandir, d’innover, de conquérir les marchés mondiaux. Renoncer aux idéologies mortifères d’hostilité au progrès.

Bien-sûr, l’Europe n’est pas le Canada; chacun doit tracer sa propre voie. Mais il est temps qu’elle tire les mêmes leçons et opère ce tournant fondamental, en revoyant ses modèles, avant qu’il ne soit définitivement trop tard.

🔎 Le discours de Mark Carney peut être écouté et lu ici.

✚ L’Europe a déjà vécu un tel moment de vérité, dont elle n’a pas tiré profit, en 2022. Lire mon article L’Ukraine ou l’épisode cosmologique Européen.

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4 réflexions au sujet de « Innover ou périr: La leçon de Mark Carney pour l’Europe… et la France »

  1. Je viens de retrouver une citation de de Gaulle parlant des français mais parfaitement adaptée à l’Europe à cause de sa bureaucratie et de ses normes. :<< SI on laissait faire les français, ils fabriqueraient des porte clés pas des porte avions. Le porte clé, c'est facile à fabriquer et ce n'est pas cher mais, on ne crée pas une grande nation en vendant m porte clés. Voilà pourquoi les américains outre l'ordinateur, ont inventé internet et créé les gafam
    Pendants ce temps là. L'Europe invente les règlements pour s'y opposer.

  2. Si j ai bonne memoire, M Draghi preconisait un grand marche des capitaux et c est a peu pres tout. Qui pense serieusement que c est une condition suffisante pour faire de l UE une puissance industrielle ?

    En ce qui concerne les normes et les reglements a supprimer, j aimerai bien qu on explicite un peu ce point au lieu de rester dans le vague. Parce que si certaines normes sont inutiles voire nocives d autres ont une bonne raison d etre la (cf l incendie a crans montana)

    Pour finir, appeler a baisser les charges sur les entreprises c est bien. Dire que ca veut dire de mettre a la diete les retraités c est mieux. En effet le gros des charges financent les soins medicaux et les pensions de retraite des vieux. Mais simplement evoquer le sujet est tabou vu le poids electoral des retraités (on a meme pas reussi a supprimer leurs 10 % de frais professionnels)

  3. Bonjour ! J’apprécie la qualité de vos analyses ô combien justes ! Je crains pour ne parler que de la France, que la situation ne change pas avant longtemps tant que ceux qui dirigent la politique et l’économie de ce pays seront toujours issus des mêmes écoles et auront les mêmes schémas de pensées. La première étape dans la résolution d’un problème c’est d’admettre qu’il y en a un. Je crains qu’ils en soient incapables sinon, se serait admettre que tout ce qui leur aura été enseigné était faut.

  4. En résumé : la bureaucratie européenne a cru que l’on pouvait favoriser le consommateur en contraignant les producteurs européens.

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