La saga du Doliprane défraie la chronique au point qu’on a l’impression que la survie de la France est en jeu. Les politiques rivalisent de déclarations solennelles sur la souveraineté, l’indépendance et la réindustrialisation de notre pays. Que cette souveraineté repose sur la maîtrise de la fabrication d’un médicament vieux de plus d’un siècle, vendu quelques euros, et dont le principe actif restera de toutes façons importé de Chine, ne manque cependant pas d’interpeller. Avons-nous perdu la tête? Et si, derrière le bruit et la fureur, cette affaire ne révélait pas finalement une illusion française tragique sur les sources de la puissance et de l’indépendance?

Souveraineté, souveraineté, le mot est sur toutes les bouches, mais que signifie-t-il exactement? La souveraineté est la qualité propre à une collectivité politique qui se gouverne elle-même. Et pour se gouverner elle-même, elle doit exercer un contrôle, notamment de son territoire. La souveraineté comme contrôle a été l’obsession des rois de France à travers l’histoire.
Concept politique et militaire, la souveraineté s’applique cependant mal au domaine économique et industriel. La souveraineté politique, comme la guerre, est en effet un jeu à somme nulle. À Bouvines en 1214, Philippe Auguste remporte la victoire face à Jean-sans-Terre et peut ainsi agrandir le domaine royal. Ce que l’un gagne, l’autre le perd. Ce n’est pas la même chose dans l’industrie. Qu’est-ce qu’être souverain dans le monde industriel? Apple conçoit ses produits en Californie mais les fait tous fabriquer en Chine. Qui craint pour la maîtrise par Apple de sa destinée tant il est évident que sa force se trouve dans la conception, et non la fabrication? Carrefour ne fabrique rien non plus, mais avec 94 milliards de chiffre d’affaires, représente une force considérable sur le plan commercial. Si vous êtes fabricant, vous vous battez pour pouvoir y être référencé. Dans le monde industriel et commercial, la notion de contrôle prend des formes variées. La fabrication n’est pas la source universelle de contrôle, bien au contraire. Dans une relation commerciale, celui qui détient le pouvoir est parfois le fabricant, parfois l’acheteur. Des pays commerçants, mais fabriquant peu, peuvent être extrêmement puissants, comme la Hollande au XVIIe siècle ou Hong Kong au XXe.
Il en va de même pour la notion de dépendance: Si l’acheteur est dépendant du producteur, l’inverse est également vrai: le producteur est dépendant de l’acheteur, car si pas d’acheteur, pas de production, et si pas de production, pas de vente. Chaque parti a besoin de l’autre pour exister. La notion de dépendance est en outre à relativiser lorsque vous êtes un gros client: Quand vous achetez 500 millions de doses de paracétamol par an, comme c’est le cas de la France, vous avez un très fort pouvoir sur votre fournisseur qui a intérêt à vous satisfaire, et beaucoup d’autres qui sont prêts à le faire s’il ne le fait pas.
Au vu de ce qui précède, on peut donc dégager deux conceptions de la souveraineté. La première est statique et rétrograde, au sens de regarder vers le passé, et mercantiliste. Elle consiste à concevoir l’économie comme la guerre, c’est à dire comme un jeu à somme nulle, à voir un acheteur comme dépendant d’un vendeur, à penser que dans une relation commerciale celui qui fabrique et qui vend est fort et celui qui achète est faible, et que l’on est fort quand on est indépendant des autres. Cette conception s’attache aux symboles et a une conception naïve du jeu économique et des sources de puissance. Elle pense que fabriquer du paracétamol redonnera sa grandeur à la France. Mais rien n’est moins vrai.
Peu à gagner, beaucoup à perdre
Car qu’aura-t-on gagné en effet avec notre usine? Assurément, un certain degré de contrôle sur la fabrication d’un produit que l’on juge essentiel. En cas de crise, celui-ci sera disponible sans passer par un pays tiers. Cela à condition naturellement que pour fabriquer ce produit il ne soit nécessaire de strictement rien avoir besoin d’acheter à l’étranger: ni machine, ni ingrédient, ni matière première, rien. La maîtrise doit être totale sur toute la chaîne de fabrication, du début à la fin. Si le pays reste dépendant pour un seul élément de la chaîne de production, l’indépendance disparaît. On voit très vite que nous ne pouvons être totalement indépendants que pour des produits extrêmement simples, dont les matières premières sont présentes en France et qui ne nécessitent pas de machine sophistiquée devant être achetée à l’étranger. Il suffit de décortiquer un produit moderne, même simple, pour voir que très vite on trouve, directement ou indirectement, un fournisseur étranger, interdisant de fait l’indépendance. Un simple emballage plastique, tout à fait essentiel dans la production et la vente de tout ce qui se fabrique, en particulier de médicament, ne peut être fabriqué en France sans importer du pétrole. En bref, l’indépendance totale est une illusion. Dans le cas du Doliprane, on continuera à importer le principe actif de Chine. En gros, l’usine française mettra du sucre autour de celui-ci et emballera le tout dans une boîte en plastique. Nous n’aurons pas gagné grand-chose en matière de souveraineté.
Et qu’aura-t-on perdu avec cette histoire? Beaucoup. On dépense beaucoup d’énergie et de ressources pour faire des choses que l’on ne sait pas bien faire, on les fait sur des échelles qui les rendent peu rentables. Le produit fabriqué est plus cher que celui qu’on importait, ce qui pénalise les consommateurs et qui empêche son exportation. Mais surtout, surtout, les ressources consacrées à cet effort rétrograde ne seront plus disponibles pour la construction du futur, notamment, dans le cas du Doliprane, les médicaments d’avenir. C’est la tragédie de tous les pays ayant promu des politiques autarciques de substitution d’importation: ils se sont retrouvés appauvris par une politique censée favoriser leur développement, ce qui au bout du compte a miné leur souveraineté: on n’est pas souverain quand on est pauvre!
Une autre conception de la souveraineté
Il existe heureusement une autre conception de la souveraineté, celle dans laquelle nous développons nos forces et nous nous rendons indispensables à nos partenaires commerciaux et industriels, sur les forces desquels nous nous appuyons en retour; celle où notre force vient de l’attractivité de nos produits et services. Derrière cette conception se trouve un modèle mental orienté vers le progrès et l’innovation; vers une économie vue comme un exercice de coopération, et non vers le passé et la protection. C’est un pari sur la dynamique, et non sur un monde statique. À l’heure où l’Amérique et la Chine développent les médicaments du futur tandis que la France investit ses maigres ressources dans des combats d’arrière garde, l’observation faite par Léon Blum il y a bien longtemps reste malheureusement plus vraie que jamais: « Tandis que la règle du capitalisme américain est de permettre aux nouvelles entreprises de voir le jour, il semble que celle du capitalisme français soit de permettre aux vieilles entreprises de ne pas mourir. »
✚ Sur le même sujet lire mon article précédent: État stratège: coûteuse rhétorique ou idée d’avenir? Lire également: Coronavirus: tirer les leçons, mais de quoi? Voir aussi Elon Musk et le booster de SpaceX: Dernier avertissement pour l’Europe avant la sortie.
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3 réflexions au sujet de « Le Doliprane ou l’illusion tragique de la souveraineté française »
Bonjour,
En effet nous ne sommes pas ici dans le bon combat: Chercher à faire baisser la fièvre quand le curatif (antibiotiques, anti cancéreux…) ou le préventif (vaccins…) est de moins en moins disponible (ruptures), sans même parler d’être conçu/produit chez nous et que même un Pasteur est désormais tombé assez bas pour avoir été totalement largué sur le COVID (ça, pour un vrai/ultime? signal d’alerte, pourtant…) c’est juste stupide.
Il faudrait commencer à se poser la question de pourquoi la pharmacie fonctionne mal, de la R&D à la production de ce qui serait hautement valorisable: Le mal est connu depuis assez longtemps en fait, non limité à la France, avec le fait de devoir déposer une nouveauté prometteuse assez tôt pour ne pas risquer de se la faire piquer par un concurrent… et en tout cas avant de passer à travers les phases d’essai propres au secteur très coûteuses en temps. Au final, reste une durée d’exploitation commerciale très réduite par rapport à d’autres industries n’ayant pas ces contraintes, avec pour conséquence de limiter la recherche sur certains secteurs désormais peu rentables (antibiotiques) et de mettre certains traitements novateurs au prix du platine car on n’a que quelques années utilisables commercialement pour rentabiliser pas loin 2 décennies de recherche/développement… qui sont justement la durée de protection d’un brevet.
Il serait sans doute plus utile de créer un brevet européen spécifique aux industries contraintes à des cycles R&D longs, créant les conditions de leur retour, que de faire du vent avec le Doliprane contre ses génériques vendus à vil prix qui devaient sauver l’assurance maladie, en effet.
Entièrement d’accord avec cet article; la question essentielle à mon sens étant : pourquoi n’est-t-on pas capable de fabriquer le principe actif de ce médicament en France? j’imagine la réponse : le coût de production! Cela nécessite d’avoir le courage de vouloir faire des choix (en terme d’affectation de ressources) qui ne seront pas faits car une fois de plus dans ce pays on veut en permanence tout et son contraire, alors qu’il n’existe plus aucune marge de manœuvre sur les plans budgétaires et financiers
Le capitalisme est un tigre en papier . Depuis 2000, explosion des masses monétaires, déficit public et commercial de beaucoup de pays et valorisations boursières inimaginables de certaines entreprises .
Quand et comment ça va s’effondrer ?
J’aimerai bien vous lire sur ce sujet .
Bien à vous