Le monde, confronté à des défis considérables, nécessite une transformation radicale. Il est courant de penser que la solution réside dans la réunion des leaders mondiaux, conscients des enjeux et dotés des ressources nécessaires, dans des forums comme Davos. Toutefois, cette idée, bien que séduisante, s’avère naïve et problématique. Il est urgent de reconsidérer cette approche et d’explorer des alternatives plus efficaces.
Le rituel est immuable. Fin janvier, l’Homme Important débarque de son jet privé dans la petite ville de Davos, en Suisse, pour participer au Forum Economique Mondial (WEF). Il prononce un discours sur la nécessité de faire des sacrifices pour faire face aux problèmes immenses qui sont les nôtres, donne des signes de vertu attendus par une audience vigilante, et regrette que le peuple ne soit pas aussi conscient des enjeux. Le discours terminé, l’Homme Important participe à quelques ateliers, donne une conférence de presse, serre quelques mains, notamment celle du représentant chinois (car ça peut servir), puis remonte dans son avion. Est-ce ainsi que les problèmes seront résolus? Ce n’est pas ce que pense Kevin Roberts, le président de la très conservatrice Heritage Foundation. Dans son intervention, qui dénote fortement, il ne prend pas de gants: « Vous faites partie du problème » déclare-t-il aux participants. « L’élite dont vous faites partie passe son temps à dire que la réalité est X, alors que la réalité est Y. » Ce décalage avec la réalité est en effet problématique.
Qu’il y ait des grands problèmes, cela ne fait aucun doute. La question est de savoir comment agir pour les résoudre. Dans Le savant et le politique, le sociologue Max Weber abordait la question de l’action en distinguant deux éthiques: l’éthique de conviction, ou idéalisme, et l’éthique de responsabilité. Il écrivait ainsi: « Il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : ‘Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu’ -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : ‘Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes.' »
L’idéalisme, c’est tout faire pour interdire ou imposer quelque chose sans se préoccuper des conséquences, car seule la conviction compte, et toute fin justifie les moyens; l’éthique de responsabilité, c’est de ne jamais décider sans se préoccuper des conséquences; c’est même de travailler avant tout en fonction des conséquences; par exemple, n’interdire quelque chose que si on sait par quoi le remplacer, ou avancer dans une direction en faisant des compromis avec toutes les parties concernées. L’éthique de responsabilité est au cœur de la démocratie parlementaire. L’idéalisme est évidemment plus rapide, plus pur et plus vendeur: on interdit, ou on impose, et puis voilà: victoire! Qu’importent les conséquences.
Or, ces conséquences sont parfois très importantes. L’agriculture est un bon exemple: depuis plusieurs années on multiplie règlements et normes, toujours pour de bonnes raisons nobles et très estimables: le bien-être animal, la protection de la planète, la santé humaine, etc. Mais la conséquence est pour l’agriculteur un empilement de contraintes qui rendent chaque fois sa vie plus difficile et, surtout, son exploitation moins rentable. Conséquence ultime: la disparition progressive de l’agriculture française. Est-ce vraiment cela que nous voulions? Pour le logement, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre: la multiplication des normes au nom de la sécurité et de l’environnement renchérit considérablement les biens, quand ils ne les rendent pas inlouables ou invendables. Conséquence: un effondrement de l’offre de logements qui pose des problèmes considérables à la population. Une bombe à retardement. On peut multiplier les exemples où l’idéalisme produit des effets catastrophiques.
Il y a cependant un problème plus profond, très bien illustré par « L’Homme de Davos ». Ce problème, c’est que l’idéaliste ne subit pas le coût de ce qu’il impose, ou qu’il est largement en mesure de le subir. Autrement dit, il peut se parer de sa vertu – je sauve le monde – car il fait porter le coût de cette vertu aux autres, en l’occurrence à hoi polloi, le peuple. L’Homme de Davos ne remarque même pas que son plein d’essence lui coûte dix euros de plus. Il regarde à peine le prix de sa bûche à 49€ dans sa pâtisserie préférée. Il peut aller à vélo de son domicile à son travail parce qu’il habite et travaille dans le centre de Paris (la ville du quart d’heure, c’est pour lui), et pester contre le gueux qui prend son vieux diesel de 1983 pour faire quinze kilomètres pour aller travailler. L’Homme de Davos vit dans un monde d’idées et de principes, gouvernés par la vertu. Pour reprendre l’expression de Nassim Taleb, il ne joue pas sa peau sur ces questions, il joue celle des autres, ceux qui n’ont pas voix au chapitre et qu’il méprise.
Sauf qu’ils ont voix au chapitre, en fait, et que le sentiment d’injustice se développe profondément. Et c’est là que nous en revenons à Kevin Roberts. Dans son discours, Roberts se félicite de la victoire prochaine d’un candidat républicain à la présidentielle US, et très clairement espère que Trump sera ce candidat qui remettra en quelque sorte les pendules à l’heure. Et c’est là tout le drame. L’Homme de Davos, par son idéalisme intransigeant et son mépris aristocratique du peuple, est l’allié objectif de Donald Trump et de tous les populistes du monde. Il suffit d’écouter ses électeurs pour comprendre l’exaspération de hoi polloi face aux professeurs de morale. Ils sont dos au mur et n’ont que lui comme issue. Seul un retour à l’éthique de responsabilité pour conduire les transformations nécessaires permettrait d’éviter cette contre-révolution populiste, mais il est peut-être déjà trop tard.
➕ Sur le même sujet: 📃Le militant et le politique: Les deux logiques pour changer le monde, 📃Transformation: Face aux grands problèmes, faut-il être radical?
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14 réflexions au sujet de « Transformation du monde: Pourquoi Davos fait partie du problème »
Je trouve votre papier profondément déprimant…
Bien écrit, il apporte un éclairage cru sur les déficiences de nos « décideurs ». Normalement, avec votre exposé qui prouve de manière parfaitement claire qu’ils « s’y prennent comme des manches », et ce qu’il faudrait faire en faveur des objectifs qu’ils affirment avoir, ils ne peuvent que comprendre. Au moins ceux d’entre eux qui sont sincères devraient changer.
Ils ne le feront pas, un peu par carriérisme et beaucoup par aveuglement idéologique, d’autant qu’ils savent que leur carrière n’en souffrira même pas.
Nous avons connu l’époque du principe de Peter (les décideurs incompétents ont été compétents un jour, avant d’être promus), puis nous sommes passés au principe de Dilbert (les incompétents seront directement nommés décideurs, et pas seulement par cooptation). Quand je lis votre description o combien réaliste, je me dis que nous avons encore gravi une marche.
Oui… déprimant…
Meeeeeuh non: il ne s’agit pas d’eux, il s’agit de nous. Et là, nous avons la main
La proposition de Jeeves d’utiliser le mot « démagogue » est judicieuse. Le terme est en effet beaucoup plus précis.
Sinon, pour l’image générée par l’IA, et en écho au précédent article sur les écoles d’art, l’ouverture de la porte de l’avion se trouve à l’emplacement de la cabine de pilotage (entre autres impossibilités).
Les normes concernent au contraire les conséquences et pas l’idéalisme!
Ah, les leçons de gens voyageant en jet et voyant (mal) les choses de (trop) haut!
Je ne sais pas si Trump sera ré-élu, mais au cours de son mandat j’ai quand même entendu pas mal de proches souligner que, pour une fois, on avait un politique qui faisait globalement ce qu’il avait dit qu’il ferait lors de sa campagne: Il est vrai que ça change des habitudes…
Niveau réalisme, dans mon milieu professionnel de l’industrie télécoms européenne (ce ou qu’il en reste et à ce niveau, car en France c’est désormais presque rien: Comme pour GE, merci Macron et son non-sens industriel autant que stratégique), on est également parfaitement conscients que s’il n’avait pas, aussi logiquement que fermement, engagé l’éviction de Huawei… nous n’existerions tout simplement plus: Comment, même dans un milieu d’ingénieurs (ne voulant pas coucher sur site la nuit pour lutter) plus résistant aux sirènes dites populistes, ne pas lui en être reconnaissant?
Vous évoquez d’ailleurs le bâtiment artificiellement renchéri par la bulle crédit d’abord et les normes ensuite, mais c’est toute l’industrie auto qui est aussi menacée à court terme si la sauce CO2/Euro/Crit’Air n’est pas sévèrement allongée en combinaison avec des mesures aussi brutales que celles prises envers Huawei: Les critères bonus revus cette année ne sont que reculer pour mieux sauter en évitant des sanctions réciproques sur les batteries.
C’est pourquoi il faudrait là aussi agir sur les 2 leviers cités: Normatif puis protectionniste car l’un modère la réaction à l’autre.
Il y a un moment ou, à imposer 40cm de laine dans ses combles on peine à voir la différence avec l’année ou c’était 30. Idem pour les murs, entre 20cm qui transforment les fenêtres en meurtrières et 10cm, il y a un moment ou il va falloir revenir à plus de réalisme et éviter de gâcher bêtement de l’isolant sur quelques bâtiments pour le répartir mieux sur un plus grand nombre. Remettre le bouquet de travaux (idéal en pratique, mais impossibilité d’étaler le coût des travaux), qui avait déjà prouvé son inefficacité avec des critères moins sévères et une situation économique plus favorable, c’est quoi le but? Juste faire semblant d’agir, comme à Davos, de toutes manières l’Elysée n’étant pas à louer et le résident ne payant pas la facture énergétique…
bravoS ! bien vu sur DavoS, rituel sans convictions, ni responsabilités qui contribue à démanteler la démocratie.
Très intéressante cette distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité qui me fait prendre conscience d’un point essentiel de différenciation de notre solution Governing Enterprise à base d’IA responsable pour la transparence des intentions est franchement mal communiqué… Notre message tire bien trop vers l’éthique de conviction!!! Encore merci pour cet éclairage.
Très intéressante analyse comme souvent ou tout le temps. Avec une réserve. Je ne connais pas la définition de « populiste ». Comme vous l’expliquez justement, Donald Trump et d’autres sont des recours d’une bonne partie des populations par rapport à des élites qui ont perdu de vue ce qu’est le réel. Pourquoi discréditez ainsi par ce terme volontairement méprisant et péjoratif, forgé précisément par ceux qui croient tout savoir, toute une partie de population qui crie son désarroi et appelle à un peu de clarté et de bon sens? Je connais pas le sens du mot « populiste » ou plutôt je ne l’accepterai que s’il fait l’objet d’un symétrique traduisant le même mépris et la même détestation. Je suggère « escrocs » ou « crooks » en anglais.
Merci. Point important en effet. Il faut distinguer le désarroi et les difficultés ressenties par la population et la réponse que leur propose le corps politique. C’est cette dernière qui peut être qualifiée de populiste, avec les définitions usuelles: réponses faussement simples, désignation de coupables, solutions pires que les problèmes, etc.
Certes. Ces réponses « simples » ne sont que les « réponses du berger à la bergère ». Comme vous le soulignez, les escrocs davosiens de leur côté nient des problèmes bien réels avec des réponses qui sont aussi illusoires voire vicieuses que celles dites simplistes des populistes. Il ne peut pas y avoir les mauvais populistes d’un côté et les gentils sachants de l’autre.
Bonjour Monsieur,
Je suggérerais « démagogue ». « Populiste » est en effet juste un moyen de dévaloriser une contradicteur qui ne recouvre pas grand-chose tant est grande la catégorie des « populistes » (i.e. ceux qui ne communient pas au « cercle de la raison » d’Alain Minc).
C/
J
Je vous remercie pour la qualité litterale et l’éclaircissement que vous aportez dans cet article.