Vive les réseaux sociaux! Comment TikTok fait lire les ados

C’est entendu, TikTok est un fléau social. Il est addictif et abrutit les ados avec ses contenus débiles et ses algorithmes vicieux. Il conduit à leur isolement social. Il est une fabrique de crétins digitaux. Mais est-ce si vrai? Je l’ai longtemps pensé mais j’ai changé d’avis. En fait, TikTok fait lire les ados. Voici pourquoi, et pourquoi c’est important.

« Il n’y a pas de grande invention, depuis le feu jusqu’à l’aviation, qui n’ait été accusée d’être une insulte à quelque dieu. »
— J. Haldane

C’est l’histoire d’une jeune lectrice de 10 ans. Elle aime Harry Potter qu’elle dévore épisode après épisode. Puis un jour, pour son anniversaire, on lui offre le téléphone mobile qu’elle voulait tant. Et la lecture s’arrête instantanément. Au beau milieu d’un épisode, le marque page encore bien en place. Plus un livre, rien. « Lire ça m’ennuie, rétorque-t-elle » lorsqu’on lui demande ce qui s’est passé. Et pourtant l’histoire ne s’arrête pas là. Un jour, cinq ans plus tard, elle vient voir son père et lui demande s’il peut lui acheter L’Etranger, d’Albert Camus. Comme ça, surgi de nulle part. Et le père de s’exécuter sans poser de question. Puis d’autres demandes suivent. Les ouvrages sont divers: des classiques, des livres de bien-être, de nutrition, mais aussi des romans tirés de séries télé, dont certains en anglais. Mais plutôt de très bonne tenue dans l’ensemble. La jeune fille s’est remise à lire goulûment. Que s’est-il passé?

En un mot: TikTok. Pour ceux qui ne le connaissent pas, TikTok est une espèce de mini Youtube, permettant à ses abonnés, généralement des ados, de produire facilement des vidéos très courtes accompagnées de musique. La plateforme a été créée en Chine par ByteDanse. Elle compte environ 500 millions d’utilisateurs actifs mensuellement. La plupart des vidéos sont assez pauvres (mon chat saute dans mon lit!), mais certaines sont très sophistiquées. TikTok, c’est l’art de faire percutant en un maximum de 180 secondes. Avec le développement du service depuis 2016, de nouvelles catégories sont créées, et notamment… les revues de livres! Et oui, les ados créent des vidéos dans lesquelles ils présentent les livres qu’ils lisent à d’autres ados. Résultat? Quelqu’un parle leur langage, a leur âge, et est donc crédible. Si une vidéo leur plaît, ils veulent lire le livre.

TikTok fait lire les ados

Et c’est ainsi que Tiktok fait mentir tous les pessimistes et les professeurs de morale grincheux. Car que n’entend-on pas sur lui! Quand ils sont sur Tiktok, les ados ne lisent pas! C’est une fabrique de crétins! Il est addictif! Il isole les jeunes qui n’ont plus de liens sociaux. Ou pire encore: c’est un agent de subversion du gouvernement chinois! Peut-être, mais ce n’est pas aussi simple. Ainsi dire que quand les ados sont sur TikTok, ils ne lisent pas, est une évidence rhétorique – on ne peut pas faire les deux à la fois – mais rien de plus. Elle suppose que s’il n’y avait pas Tiktok, ils se précipiteraient à la bibliothèque. Qui peut le croire? La réalité c’est qu’ils feraient autre chose, qui serait tout aussi condamné par la morale: sortir dans la rue, jouer au tarot, fumer, etc. Il n’y a absolument aucune étude qui montre que Tiktok et la lecture sont substituables. Beaucoup de ceux qui passent leur temps sur les réseaux sociaux ne liraient pas de toute façon.

Mais cela va plus loin, car en fait, réseaux sociaux et lecture des ados ne s’opposent pas: un article récent du Monde observait que les ados passent de plus en plus de temps sur écran mais ne lisent pas moins pour autant. En véritables innovateurs, ils réinventent les usages de la lecture avec les nouveaux médias. Bien plus: FranceTV rapportait récemment que « TikTok est devenu une machine à faire lire les ados« , et prend désormais une place importante dans la stratégie des éditeurs. Il est grand temps que nous révisions notre opinion de TikTok et des réseaux sociaux.

TikTok: machine à faire lire les ados (Source: TikTok/Wikipedia)

Toutes les technologies ont été accusées de corrompre la jeunesse

L’hostilité à TikTok n’est pas surprenante. Cela fait plus d’un siècle que chaque nouvelle technologie est accusée de corrompre la jeunesse et de fabriquer des crétins. La lecture des romans a été traitée de « maladie » et accusée d’isoler les enfants socialement. La radio était accusée de les empêcher de faire leurs devoirs. Un journal signalait que les jeunes filles du collège Wellesley aux Etats-Unis étaient « accros aux télégrammes ». L’usage de la bicyclette était considéré comme dangereux pour la santé psychologique par les médecins. La radio, elle encore, était accusée de tuer la musique et le métier de musicien. Le patin à roulettes était accusé d’entraîner une déformation des jambes, d’empêcher la croissance et, surtout, de réduire la présence à l’église. Les premiers utilisateurs de la Camera obscura (appareil photo) étaient accusés d’être juste des fainéants qui ne prenaient pas le temps d’apprendre à faire « du vrai art ». Plus récemment, les jeux-vidéos et Internet ont été, dès leur émergence, accusés de promouvoir la violence. Ce fut le cas notamment pour la tuerie de masse à Colombine en 1999 au cours de laquelle 12 élèves et un professeur ont été tués par deux élèves. Dans une contre-enquête, le réalisateur Michael Moore a pourtant montré qu’avant leur acte, les deux élèves avaient joué… au bowling! D’ailleurs les tueries de masse existent aux Etats-Unis depuis plus d’un siècle. On pourrait continuer durant des pages et des pages jusqu’à ChatGPT accusé, devinez quoi, de fabriquer des crétins.

Prendre chaque nouvelle technologie au sérieux

Le message ici n’est pas celui d’une admiration béate de la technologie. Chacune a ses avantages et ses inconvénients et il en va de même pour TikTok. Chacune peut être utilisée pour faire le bien comme le mal. Chacune se développe dans un contexte culturel et social qui génère des usages surprenants et inattendus, certains souhaitables, et d’autres moins. Le message est, plus simplement, que nous devons prendre chaque nouvelle technologie au sérieux. Et la meilleure façon de le faire est de se garder de tout jugement moral a priori, car nous jugeons souvent le nouveau à l’aune du passé. En outre, le jugement moral tend à être systématiquement négatif: il accentue le risque perçu et ignore le bénéfice potentiel, plus difficile à imaginer. Le coût de ce pessimisme est important en opportunités perdues.

Prendre une nouvelle technologie au sérieux, c’est d’abord s’y intéresser sincèrement, être au contact de ceux qui l’utilisent, jouer avec elle, et voir venir. C’est la meilleure façon de prendre conscience de son potentiel. Alors abandonnons nos postures morales, qui bien souvent ne font que traduire une paresse intellectuelle et un mépris aristocratique pour des pratiques jugées vulgaires, et intéressons-nous sérieusement à ce qui intéresse nos enfants. Il se pourrait bien que nous y apprenions des choses passionnantes.

🔍Voir l’article de France info les jeux-vidéos développent l’intelligence, et la publication originale de la recherche: The impact of digital media on children’s intelligence while controlling for genetic differences in cognition and socioeconomic background. La source pour de nombreux exemples de critique contre les nouvelles technologies est l’excellent site Pessimist archive.

➕Sur le pessimisme et l’hostilité face à la technologie, lire mes articles précédents: ▶️Rupture mondiale et pessimisme français: La leçon de la révolution du vaccin ARNm ▶️Ce qu’un vieux dessin animé américain nous apprend du manque d’innovation en France ▶️Innovation et société: La dangereuse tentation des moratoires.

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2 réponses à “Vive les réseaux sociaux! Comment TikTok fait lire les ados

  1. En fait, si on veut que les jeunes se détournent de TikTok, il suffit d’en faire une matière scolaire. C’est probablement ce qui s’est produit avec Harry Potter, qui a servi de support à du « travail de lecture » (et même des dictées), à l’initiative de professeurs pleins de bonne volonté.

    Par ailleurs, à la
    pré-adolescence, on a encore le
    temps de cumuler réseaux
    sociaux et autre chose (aux
    dépens du sommeil). Ensuite, c’est plus délicat, quand le « vrai » travail scolaire occupe davantage de temps.

    Bug alert : pas moyen de se débarrasser du popup qui m’intime l’ordre de me connecter à un réseau social, le problème étant qu’il masque une partie (fixe) de la zone de saisie de commentaire.

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