Et si la ressource la plus importante était la créativité humaine?

Vivons-nous dans un monde fini? Le simple fait de poser la question suscite parfois des réactions indignées tant la réponse semble évidente. Pourtant, la question des ressources naturelles et de leurs limites est complexe. Une façon utile d’y réfléchir, sans pour autant prétendre la régler, est de considérer le monde entrepreneurial. Cela nous permet de développer une approche plus nuancée, et moins pessimiste, de la question.

Que peuvent nous apprendre les entrepreneurs sur la notion de ressource? La théorie de l’effectuation, développée par la chercheuse indo-américaine Saras Sarasvathy, a depuis longtemps montré qu’ils ont une relation particulière, et a priori contre-intuitive, avec les ressources. Alors qu’on les présente souvent comme partant d’une idée puis cherchant les ressources nécessaires pour la réaliser, Sarasvathy montre que, très souvent, ils font l’inverse: ils partent des ressources dont ils disposent pour imaginer ce qu’ils peuvent en faire. J’ai des pommes de terre, que puis-je faire avec? Dans cette approche, il n’y a pas de problème de manque de ressource, puisqu’on s’impose de ne faire qu’avec celles qu’on a. Le manque de ressource n’existe que si l’on détermine un objectif a priori: si je veux faire des frites (objectif), il est nécessaire de me procurer des pommes de terre (ressources). Si je n’ai pas les moyens de m’en acheter, ou pas le temps, ou qu’il y a une pénurie, mon objectif ne peut être atteint. Lorsqu’ils partent des ressources effectivement disponibles, les entrepreneurs ne sont pas confrontés à ce problème. De nombreux exemples ont montré que ces ressources sont parfois extrêmement basiques. Ainsi Madame Tao, une chinoise jetée à la rue avec ses enfants par la mort soudaine de son mari, survit en vendant… des bols de riz à des étudiants. Ressource sans grande valeur pour beaucoup, le riz est pour elle une question de vie ou de mort. De fil en aiguille, elle finira par ouvrir un restaurant, puis une usine de sauce pimentée vendue aujourd’hui dans le monde entier.

Toutefois, faire avec ce que l’on a sous la main n’est pas si simple que ça. Cela suppose que l’on ait une idée de ce qu’on a sous la main, ce qui est loin d’être évident. Je peux disposer de certaines ressources sans en avoir conscience. Par exemple, mon voisin est un très bon bricoleur et il pourrait facilement m’aider à aménager mon food truck. Mais je le connais mal, et je reste bloqué. Inversement, je peux penser que je dispose d’une ressource alors que ce n’est pas le cas. Passionné de cuisine, je crois que je fais très bien les pizzas. Mes amis n’en sont pas convaincus et me le font savoir. Notons que cela n’empêche pas de réussir. Refusant de les croire, j’ouvre quand-même la pizzeria. Mes pizzas ne sont pas géniales mais comme c’est la seule pizzeria de la région, mon affaire démarre quand-même.

Une ressource a une valeur lorsqu’elle est conceptualisée par un entrepreneur

Ce qui compte, c’est donc ce que l’on croit des ressources qu’on a sous la main, l’idée qu’on s’en fait, pas les ressources elles-mêmes. Ce point est capital, et c’est pour cela que lorsqu’elle observe que l’entrepreneur démarre avec ses ressources disponibles, Sarasvathy précise que celles-ci sont de trois ordres: qui je suis, ce que je sais et qui je connais. Ces trois types se ramènent en fait à un seul: ma croyance sur qui je suis, ce que je connais et qui je connais. Je crois que je suis habile, je crois que je sais bien faire les pizzas, je crois que mon voisin va m’aider, etc.

Ce qui compte c’est donc la façon dont l’entrepreneur « voit » une ressource, car c’est ce « regard » qui va lui donner de la valeur. Trouver une utilité à une ressource, c’est ce que les chercheurs appellent la « conceptualiser ». En ce sens, une ressource n’a pas de valeur ou d’intérêt en elle-même (au sens économique du terme bien-sûr. Une ressource peut avoir une valeur esthétique ou sentimentale totalement non économique, mais ce n’est pas le sujet ici). L’entrepreneuse chinoise Cheung Yan découvre par hasard, lors de vacances aux Etats-Unis, que les décharges américaines ne savent pas se débarrasser du papier. Or, elle sait que le papier peut être recyclé pour faire du carton, très recherché en Chine par les entreprises exportatrices. En conceptualisant cette ressource, elle bâtit un empire du carton d’emballage. Le papier n’a aucune valeur pour les décharges, mais elle est capable de le transformer en ressource par une action créative. C’est d’ailleurs une observation faite depuis longtemps par les théoriciens de la ressource comme Edith Penrose que ce qui compte n’est pas la ressource, mais l’utilisation qu’on en fait. Vous pouvez bâtir votre maison en 1750 en Pennsylvanie juste au-dessus d’un puit de pétrole, celui-ci n’aura aucune valeur pour vous. Un siècle plus tard, il vaut une fortune parce qu’un usage de ce qu’il contient a été imaginé. L’action créative fonctionne également dans l’autre sens, rendant certaines ressources, hier hautement prisées, inutiles et sans valeur. C’est le cas des blocs de glace, qui ont fait l’objet d’un commerce très important au XIXe siècle pour la réfrigération, jusqu’à ce que le développement des réfrigérateurs mécaniques dans les années 20 leur fasse perdre toute valeur.

I say yes, you say no

D’une certaine manière, tout est technologie, notait d’ailleurs Fernand Braudel. Par technologie, il entendait « nos efforts patients et monotones pour marquer le monde extérieur ; les changements rapides et les améliorations lentes des processus et des outils ; et ces innombrables actions qui peuvent ne pas avoir de signification innovante immédiate mais qui sont le fruit de connaissances accumulées ». Tout est technologie, c’est-à-dire tout est connaissance, la technologie étant une façon d’intégrer de la connaissance pour qu’elle soit utilisable par ceux qui ne la possèdent pas. Notre intelligence supérieure et l’utilisation de cette intelligence pour inventer et innover sont ce qui nous différencie du monde animal et qui font que le problème de la disponibilité des ressources ne peut pas être pensé comme une question purement physique, ou comme un écosystème purement biologique incapable de créer sa propre technologie pour repousser les limites auxquelles il est confronté.

C’est ce que l’économiste Julian Simon a depuis longtemps montré en soulignant le rôle des incitations et du mécanisme des prix pour surmonter les pénuries de ressources. Au lieu de considérer la quantité physique de ressources, il s’est intéressé à leur prix et à la créativité humaine que des prix plus élevés suscitent. Il considérait la rareté des ressources comme un défi temporaire qui peut être résolu par une plus grande efficacité, une augmentation de l’offre, le développement de substituts, en bref cette fameuse technologie (connaissance) évoquée par Braudel. La relation entre les prix et l’innovation, insistait-il, est dynamique. La rareté relative conduit à des prix plus élevés, les prix plus élevés créent des incitations à l’innovation, et les innovations conduisent à l’abondance, abondance qui peut mener à une consommation excessive, qui entraîne un nouveau cycle. Parce qu’il s’agit d’un système économique, et non purement biologique ou physique, les ressources ne s’épuisent donc pas nécessairement, comme le craignait le biologiste Paul Ehrlich, car contrairement aux animaux, nous avons la possibilité d’une action correctrice. Elle n’est pas garantie, mais elle est possible et même probable.

Sarasvathy, dans un discours récent, va plus loin et avance même l’idée au premier abord surprenante de considérer un monde dans lequel la seule ressource rare est… le temps et la créativité des êtres humains. Une mesure consiste à considérer que 80.000 heures (40 ans à 40 heures par semaine, 50 semaines par an) constituent le temps dont disposent la plupart des êtres humains pour un travail créatif et productif. La question, selon elle, devient donc ce que l’on peut faire de ces 80.000 heures; multipliées par sept milliards d’êtres humains, ça fait en effet un paquet d’heures créatives! Loin de ne voir les humains que comme des consommateurs de ressources finies, Sarasvathy nous invite à les considérer aussi comme des apporteurs de solutions et des créateurs de ressources.

Parier sur la créativité humaine

Suivre Sarasvathy et Simon signifie-il à espérer un miracle face aux contraintes de notre planète? Bien-sûr que non. Il s’agit simplement de penser que la créativité humaine, qui se manifeste au quotidien et qui depuis des milliers d’années a résolu la plupart des problèmes de rareté auxquels nous avons été confrontés, pourra continuer à faire de même. Cela constitue un pari, mais sans doute plus raisonnable que celui consistant à croire que les limites de ressources sont physiques, donc infranchissables, et que nous n’y pouvons rien, sauf à renoncer à notre civilisation actuelle. Sans nier les défis auxquels notre planète est confrontée, on peut s’inspirer des entrepreneurs, ne pas céder à la peur, et refuser un futur présenté comme inéluctable; en substance, il s’agit de faire une sorte de pari de Pascal sur la capacité créative humaine, c’est à dire que nous avons plus à perdre en étant pessimistes qu’en étant optimistes.

➕Sur le même sujet on pourra lire mes articles précédents: Pourquoi nous ne vivons pas dans un monde fini; 200 ans après, le malthusianisme a toujours tort: Vers une société d’abondance durable. Voir également mon article sur Cheung Yan: La valeur d’une ressource est relative: Dragon Lady et la création de valeur entrepreneuriale et sur Madame Tao: L’entrepreneuriat pour tous: la belle histoire de madame Tao.

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8 réponses à “Et si la ressource la plus importante était la créativité humaine?

  1. Philippe, un beau rebond de clarification.
    L’approche effectuale est de toutes façons déjà à l’œuvre dans l’évolution de notre société. Merci pour tes analyses décalées qui nous ouvrent à d’autres angles de réflexion sans injonction de pensée.
    Les réactions épidermiques semblent souvent liées à la peur de perdre le monde présent avec son ordre établi. Une seule chose est sure. Demain ne sera pas comme aujourd’hui !

  2. Engagé au travers de mon projet de plateforme de partage de connaissance dans les efforts de transformation de l’agriculture pour s’adapter à l’environnement actuel (réglementation, changement climatique), je suis très sensibilisé aux questions des limites portées par le mouvement écologiste. Pour autant, les réactions outrancières liées à votre dernier article me dérangent très fortement. Un certain courant de pensée manifestement a perdu tout capacité de recul, tout esprit critique et semble ne plus raisonner que de façon binaire en mode « 0 / 1 », « vrai / faux » sur des sujets pourtant terriblement complexes. Bref, pour tout dire et sans rentrer dans les détails, j’aime à penser que votre conclusion de ce billet à savoir faire le pari « pascalien » selon lequel « nous avons plus à perdre en étant pessimistes qu’en étant optimistes » est la seule solution !

  3. Curieux de savoir si les générations précédentes dans les siècles passés se sont autant inquiétées de l’héritage laissé aux suivantes en ce qui concerne l’état de la planète.
    M’est avis que ce n’était pas leur plus grande préoccupation. Et de là à penser que c’est devenu la préoccupation de ceux qui vivent confortablement, qui n’ont rien d’autre à penser…

    • À mon avis, la « crainte de consommer toutes les ressources d’un monde fini » ne date pas d’hier… Au paléolithique inférieur, du coté de St Acheux (à coté d’Abbeville, en Picardie) nos ancêtres ont fabriqué de superbes bifaces, à partir de gros silex bien homogènes. Il s’agissait d’armes lourdes qui, une fois emmanchées, permettaient à un groupe de chasseurs d’abattre un gros animal sans coup férir. Ou de tuer un ennemi en une fois.
      Et pourtant, dans le sud, on a trouvé des lames obtenues par des techniques plus élaborées. Mais plus un seul biface « lourd ». Portant le besoin n’avait pas complètement disparu, entre les loups, les ours et les ennemis… Mais ce qui s’était raréfié, c’était les « gros silex bien homogènes ». La preuve ? il faut savoir que le silex « pousse » sous forme de « bancs » successif au sein des sols crayeux. et de la craie, il n’y en a pas partout, et pas toujours là ou « pousse » le gibier. Une fois qu’un banc est épuisé, il faut creuser jusqu’au banc suivant. Et c’est comme ça qu’on a découvert* des mines de silex paléolithique, descendant jusqu’au 3ème ou 4ème banc, à des profondeurs d’une dizaine de mètres.
      Recherche de gisements « profonds » plus coûteux à exploiter, produits « économes » plus chers à fabriquer : je pourrais aussi bien vous parler du pétrole, pas vrai ? La seule différence, c’est qu’on a inventé l’argent. Mais aussi que l’époque ne permettait pas de nourrir autant de « Cassandre » improductifs.

      Et la suite, vous la connaissez : au moyen orient, on a découvert le cuivre (au prix d’un déboisement de la région), source d’un commerce international. Commerce qui a permis de créer une industrie du bronze (valorisant les mines d’étain, loin des mines de cuivre). Entre augmentation du cout des armes et outils en silex, et « symbole de statut » du bronze malgré son coût élevé, ce dernier a (très progressivement**) remplacé le silex. Et pourtant, ce dernier coupe mieux que le bronze…
      Les « industriels du silex » ont tenté de réagir : on a retrouvé dans des tombes de chefs des poignards en silex imitant les modèles en bronze. Un boulot de dingue, hyper-précis, pour un résultat hyper-fragile… le snobisme, éternel outil du marketing. Mais visiblement, ça s’est « vendu ». Et nous, nous avons nos fondus de la Hi-Fi (pour le plus grand bonheur de l’industrie slovaque des lampes radio…).
      Le « progrès », ce n’est pas toujours si rationnel…
      Et même intégrée sur 100 000 ans, la « disparition des ressources naturelles » est un mythe.


      (*) « on a découvert » : comment ? parce que l’on exploite toujours les bancs de silex, sauf que c’est pour les concasser et les mettre dans le béton. Et qu’on dispose de bull-chargeurs et de dragues à godets, qui ont cruellement fait défaut à nos ancêtres pour réduire leurs coûts de production. Et faire disparaître l’idée même de « pénurie de silex » (dès lors que le sous-sol « local » est crayeux)
      (**) pour je ne sais plus trop quel sacrifice d’animaux, les prêtres romains utilisaient une lame en silex

  4. « Il s’agit simplement de penser que la créativité humaine, qui se manifeste au quotidien et qui depuis des milliers d’années a résolu la plupart des problèmes de rareté auxquels nous avons été confrontés ». Avons-nous, en France, le bon modèle de formation de nos futures « élites » pour cela (grande ecoles, ENA, etc..)?

  5. Alexis Dufumier

    Il existe effectivement un biais scientifique dans les études de ressource qui est de raisonner à « univers technologique constant », ce que démontre très bien cet article. Ce biais mérite certainement d’être mieux pris en compte afin de donner une plus grande confiance aux hommes pour résoudre certaines difficultés. Cela dit ce constat nécessaire n’est pas suffisant à organiser toute une politique de gestion des ressource et d’écolgie. Sans quoi ce serait aussi se laisser avoir par un optimisme béat mortifère. Les solutions technologiques trouvées face à la rareté sont parfois très polluantes et coûteuses en énergie et leur modèle parfois peu durable économiquement du fait de la sensibilité à la volatilité des prix. En tout cas merci pour toutes vos analyses originales que je suis avec grand intérêt. Bien cordialement,