La guerre en Ukraine et le paradoxe stratégique du modèle occidental

L’un des résultats paradoxaux de l’attaque de l’Ukraine par la Russie a été de montrer combien le modèle occidental restait attractif pour les populations du monde. Cette preuve d’amour pour une civilisation qui doutait d’elle-même depuis des années était inattendue. Elle peut être une véritable occasion de renouveau, mais il faudrait pour cela répondre à trois impératifs stratégiques.

Selon l’historien Arnold Toynbee, une civilisation croît lorsqu’elle est attractive, c’est-à-dire qu’elle suscite l’adhésion interne et externe des populations. Cette adhésion repose sur sa capacité créative qui lui permet de répondre aux défis auxquels elle est confrontée. Elle cesse de croître lorsqu’une cassure se produit et que cette capacité créative disparaît. L’élite se transforme peu à peu en minorité dominante fonctionnant sur une logique de contrôle. Lorsque la logique passe de l’attraction au contrôle, l’unité de la civilisation se brise et apparaissent alors deux types de ce que Toynbee appelle prolétariat, c’est à dire deux groupes qui ne se sentent plus comme faisant partie du tout: un groupe interne (dissidence), et un groupe externe (les barbares). De façon importante, les effets de la cassure ne sont pas visibles immédiatement. Ils apparaissent parfois très longtemps après.

Le déclin russe

La Russie a cessé d’être attractive depuis longtemps. Elle l’a un peu été après la révolution de 1917 et sa contribution à la défaite du nazisme en 1945. En interne, sa population décline et elle se vide de ses talents qui émigrent. Son manque d’attractivité externe est visible par le comportement des populations russophones d’Ukraine. Ces populations étaient naturellement tournées vers la Russie, en rupture avec le pouvoir central de Kyiv. La position de la Russie se posant comme protectrice de ces populations rencontrait un écho certain parmi elles. Mais depuis l’occupation du Donbass en 2014, elles ont pu vivre concrètement sous l’administration Russe, et le sentiment pro-russe s’est évaporé. Le résultat est que de nombreux russophones, dont certains anciens séparatistes, sont désormais clairement dans la lutte anti-russe. Autrement dit, le modèle mental de l’identité nationale ukrainienne, basé sur un principe de démocratie libérale à l’occidentale, l’emporte désormais sur l’affinité linguistique. C’est d’ailleurs l’une des nombreuses illustrations du paradoxe de la stratégie que l’attaque de la Russie ait retourné contre elle des populations qui lui étaient initialement favorables. L’absence d’attractivité de la Russie se traduit tout simplement par le fait que personne n’y cherche refuge, même pas les russophones. Alors que les cadavres s’accumulent, c’est au contraire vers l’Occident que tous les réfugiés se précipitent et à qui ils demandent de l’aide. C’est le modèle occidental qui inspire la résistance ukrainienne et qui lui donne sa force.

C’est où, l’Occident?

Le paradoxe occidental

En cela, l’Occident vit une situation paradoxale. Depuis de nombreuses années, il s’est laissé convaincre par sa classe intellectuelle qu’il était la source de tous les maux du monde: racisme, sexisme, discriminations, esclavage, guerre, exploitation, impérialisme, etc. Alors que de Hong-Kong à Bamako en passant par Tripoli et Kyiv, il conserve un très fort pouvoir d’attraction, étant le refuge ultime de ceux qui ont tout perdu et le modèle vers lequel les peuples se tournent quand ils ont vraiment le choix, nulle civilisation ne doute plus d’elle-même. C’est dans ce doute qu’il faut trouver la confiance croissante de pays comme la Russie et la Chine qui rêvent d’imposer des modèles alternatifs qui vont de la démocratie nationaliste illibérale à la dictature complète. C’est ce doute qui conduit aux catastrophes comme celle de l’Ukraine.

Ce n’est pas surprenant. Toynbee nous avait prévenu: ce n’est pas parce que les barbares nous attaquent que nous déclinons; au contraire, c’est parce que nous déclinons qu’ils nous attaquent. Autrement dit, la cause du déclin est avant tout interne. Le spécialiste de la stratégie Edward Luttwak écrivait d’ailleurs: « Le cours normal de l’histoire montre que les nations se lancent dans des conquêtes impérialistes simplement parce qu’elles le peuvent, en raison de la faiblesse de leurs voisins. »

Le nouveau défi de l’Occident… et de la France

L’Occident est donc dans une situation particulière: il reste attractif de l’extérieur, mais a en partie cessé de l’être à l’intérieur. L’enjeu est donc de relancer son cœur créatif pour qu’il soit également à nouveau attractif à l’intérieur. C’est particulièrement vrai pour la France où l’épisode des gilets jaunes a rendu visible l’émergence d’un prolétariat au sens de Toynbee, c’est à dire d’un groupe qui ne trouve plus le modèle attractif parce qu’il n’y trouve plus son compte. Que la seule façon de le gérer ait été de laisser pourrir le mouvement représente non seulement une formidable opportunité ratée, mais un risque considérable pour le système dans son ensemble, aux conséquences déjà visibles dans les scores des candidats anti-système à l’élection présidentielle. La civilisation qui décline c’est celle qui cesse d’être capable d’apporter des réponses créatives aux défis auxquels elle est confrontée et qui se divise sur des sujets importants.

Trois impératifs

À la lumière des enseignements de Toynbee, et avec les limites d’usage quant aux modèles historiques, on peut suggérer trois impératifs pour l’Occident. Le premier est de ne plus se concevoir comme un idéal, mais comme un principe. C’est la conclusion de l’historien David Gress. La différence entre l’idéal affiché et la réalité a imposé un fardeau de justification à l’Occident et à sa forme politique la plus importante, la démocratie, dont les défenseurs étaient obligés de toujours expliquer en quoi la réalité différait de l’idéal. Or le modèle mental de l’Occident n’est pas un idéal, mais un principe de résolution de problèmes basé sur le compromis. En tant que tel, il produit des erreurs, il se fourvoie parfois, mais il est robuste et à même de résoudre ses conflits internes.

Le second impératif est de réintégrer le prolétariat interne: le système doit marcher pour tous, c’est un impératif social et économique d’une importance stratégique où la fin du mois a autant d’importance que la fin du monde.

Le troisième impératif est d’assumer pleinement son modèle. Le principe de ce modèle étant la démocratie, il est normal d’y laisser les critiques se développer. Mais ce que la guerre en Ukraine montre, c’est qu’assumer pleinement sa singularité et ses valeurs est le meilleur cadeau que l’Occident puisse faire au monde, parce que quelles que soient ses limites, et elles sont réelles, quand il faut choisir, c’est vers des pays qui les défendent que les peuples se tournent.

➕Pour en savoir plus sur Toynbee, lire mon article où j’applique son modèle au déclin organisationnel: La disparition de la capacité créative comme cause du déclin des organisations. Voir également: L’Ukraine ou l’épisode cosmologique Européen. Sur la notion de paradoxe stratégique, lire: Poutine, l’Ukraine et le paradoxe de la stratégie.

🔍L’ouvrage de David Gress: From Plato to NATO: The idea of the West and its opponents.

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3 réponses à “La guerre en Ukraine et le paradoxe stratégique du modèle occidental

  1. Tres bel article ! Bonne semaine 🙂

  2. Damien Rivoire

    Bravo Philippe pour cet article brillant, limpide et dont j’espere qu’un jour un de nos leaders politiques s’inspirera pour mener une vraie politique d’avenir.

  3. Pingback: Du faible au fort: Ce qu’un tampon sur un passeport russe nous enseigne sur la stratégie | Philippe Silberzahn