Création, technologie et entrepreneuriat: je t’aime moi non plus?

L’une des sources les plus importantes de blocage dans une organisation, et dans la société en général, est l’enfermement dans des catégorisations stériles. Dans mes expériences récentes, j’ai rencontré un tel découpage entre créatifs, technologues et entrepreneurs, vus comme représentant en gros, et de façon évidemment caricaturale, le monde des idées, celui des outils et celui de l’argent. Comme dans tout système de caste, chacun s’enferme dans une identité constituée en opposition aux autres en s’estimant supérieur, et ne travaille avec eux que contraint et forcé en essayant de garder sa pureté philosophique. Ces distinctions reposent sur des modèles mentaux, c’est-à-dire de croyances profondes, et sont contre-productives. C’est dommage, parce que les points communs sont beaucoup plus forts que les différences, et ce qui unit ces trois univers, c’est la notion de création.

Il y a de nombreuses années, dans une autre vie, j’écrivais des logiciels. C’était d’abord un hobby, puis c’est devenu mon métier. J’ai découvert qu’il y a une esthétique du code informatique. Chaque programmeur a son propre style; il prend soin (quand l’éditeur de texte lui en laisse le loisir) d’agencer ses blocs fonctionnels sur la page; il a sa façon à lui de nommer ses variables (quand la règle de nommage n’est pas imposée comme chez Microsoft). Une belle page de code a une véritable réalité esthétique, et chaque langage a la sienne propre. Le C avait notamment une sobriété très séduisante, très Zen. L’agencement des parenthèses en Lisp était tout un art. Je me souviens que la première chose que je faisais lorsque je récupérais le travail d’un autre programmeur était de redonner la forme du code qui me convenait en réagençant les blocs et en renommant les variables; alors seulement je pouvais regarder les aspects plus fonctionnels.

La plus grande satisfaction lorsque j’écrivais du code, cependant, n’était pas tant de réussir à ce que ce code produise le résultat escompté (ce qui était déjà difficile en soi) que de le voir fonctionner et utilisé par mon client. Le sentiment éprouvé est difficile à décrire mais il est proche de celui de donner la vie sans doute. Vous créez un programme et non seulement celui-ci mène ensuite sa propre vie mais il change celle de ses utilisateurs. Vous êtes un démiurge. Je m’étais fait cette réflexion en particulier lorsque la mise en place de mon programme avait un jour nécessité le recrutement de plusieurs personnes et la création d’une équipe dédiée. Je regardais cette équipe travailler tous les jours et j’étais à la fois émerveillé d’en être à l’origine et terrifié de la responsabilité qui était la mienne. Plus tard, en créant une entreprise, j’ai eu la même impression en observant mon équipe travailler: j’avais donné vie à quelque chose qui menait désormais sa propre vie et m’échappait en partie. Je ne suis pas le premier créateur à avoir éprouvé ce sentiment ambigu; je n’étais en cela que le (très) modeste successeur de Prométhée, le glorieux ancêtre de tous les créateurs grands et petits.

Le mythe prométhéen de la création

Dans la mythologie grecque, Prométhée est celui qui transmet le feu aux hommes, véhiculant ainsi les notions indo-européennes de feu civilisateur et de feu du culte, qui se retrouvent dans l’idée qu’il est, par la transmission de cette technologie fondamentale, à l’origine de tous les arts et de toutes les techniques. Le mythe de Prométhée reflète également la notion universelle de l’ambiguïté du feu « dangereux ami », à la fois prévoyant et imprudent, utile et dangereux, ambigu et paradoxal. Car si Prométhée donne le feu sacré aux hommes, il l’a d’abord volé à Zeus et sera puni pour cela. D’où le lourd soupçon qui continue encore aujourd’hui à peser dans notre société sur la technologie, qui reste moralement douteuse car toujours coupable de son péché originel. En 1818, Mary Shelley sous-titre d’ailleurs son Frankenstein « Le Prométhée moderne ». Le roman relate la tentative d’un savant, le docteur Frankenstein, de créer artificiellement un être humain, conférant à ce personnage une dimension prométhéenne : Frankenstein agit comme un démiurge puis est pris de remords devant les conséquences catastrophiques de son acte créatif.

Créateurs de tous les pays, unissez-vous! (Photo: Prométhée enchaîné, N-S. Adam, Photo Marie-Lan Nguyen ; Source: Wikipedia)

Un monde prométhéen: les science de l’artificiel

La civilisation humaine est un monde prométhéen, c’est à dire artificiel: la majeure partie des objets qui constituent notre univers quotidien n’existent pas à l’état de nature; ce sont des artefacts (du latin factum, faire, et ars, artis pour artificiel). C’est vrai pour des objets tangibles comme les bâtiments, les habits et même des aliments (les animaux, fruits et légumes que nous consommons sont le produit de milliers d’années de modifications génétiques de notre part), mais c’est aussi et surtout vrai pour les artefacts sociaux, c’est-à-dire les objets intangibles qui n’existent que dans les esprits, comme une organisation, un marché, une monnaie ou un contrat d’assurance.

Et donc ce qui unit les univers apparemment opposés et hostiles des créatifs, des techniciens et des entrepreneurs, c’est bien la figure de Prométhée, qui offre une technologie qui permet la création de mondes artificiels, c’est-à-dire de la civilisation. Ce sont des créateurs d’artefacts, physiques et sociaux.

Il y a cinquante ans, le chercheur Herbert Simon appelait à la création d’une nouvelle classe de sciences, les sciences de l’artificiel, dans son ouvrage éponyme paru en 1969. Par science il faut entendre un corpus de connaissances théoriques et pratiques. Les sciences de l’artificiel se distingueraient des sciences naturelles (physique, chimie, biologie) et des sciences sociales (sociologie par exemple) pour prendre en compte l’intention humaine (purpose en anglais) propre à la démarche de création d’artefacts sociaux. De ses travaux avec Saras Sarasvathy, une jeune chercheuse dont il supervisait le doctorat à la fin des années 90, est notamment née l’effectuation, la logique d’action des entrepreneurs. Avec l’effectuation, l’entrepreneuriat est vu comme l’une de ces ‘science de l’artificiel’ concernée par la création des artefacts sociaux: produits, firmes et marchés et modèles mentaux en général. Comme le soulignent Sarasvathy et Simon dans le dernier article écrit ensemble juste avant la mort de ce dernier en 2001: « L’expertise entrepreneuriale, comme l’expertise artistique ou scientifique, est essentiellement une forme d’expertise créative. En d’autres termes, la création d’une entreprise ou d’un marché est un cas particulier d’un phénomène plus large de création du nouveau (novelty). » On voit comment cette idée d’artefact unit des univers apparemment très différents comme l’art, la science, le design, la technologie ou l’entrepreneuriat.

Trois modèles mentaux bloquants à reconsidérer

Ces considérations nous permettent de revisiter les modèles mentaux dichotomiques et stériles que je rencontre fréquemment dans mes interventions:

Premier modèle mental: La technologie n’est qu’un outil au service de la création. Ce modèle est intrinsèquement cartésien; il distingue le monde de l’esprit, noble, et celui de la matière, subalterne et pose que l’acte créatif est premier et que l’outil est second. Le modèle alternatif est que la technologie est une source de création, que le travail technologique nécessite une créativité et que, depuis Prométhée, toute nouvelle technologie ouvre de nouveaux possibles créatifs.

Second modèle mental: la création c’est la création de produits. Il s’agit d’une vision restrictive de ce qu’est la création, qui est un phénomène beaucoup plus vaste. La création c’est aussi la création d’entreprise, véritable processus créatif et la création de marchés, d’organisations, mais aussi de nouveaux concepts et de nouveaux modèles mentaux. Josiah Wedgwood, potier du XVIIIe siècle, ne crée pas seulement des services à thé, il crée un nouveau modèle d’aspiration sociale dans une société en mouvement. La chinoise Cheung Yan crée un empire dans le recyclage de papier de façon incroyablement créative (Lire son histoire ici).

Troisième modèle mental: la création, c’est le job des créateurs. En fait, il ne peut y avoir création que s’il existe un système qui la permet. Le « créatif » dans une organisation n’est qu’un élément de ce système. Aucun grand chef, si brillant soit-il, ne peut être créatif sans une cuisine bien organisée et une équipe autour de lui. C’est le système qui est créatif, en permettant à des individus, même s’ils sont moyens, de produire des résultats extraordinaires. Il ne s’agit pas de dire que l’individu se fond dans la masse, mais que le véritable exploit est de créer un système qui sublime la capacité créative de chacun, du livreur au comptable en passant par le designer, l’ingénieur et le dirigeant. La création de ce système est le véritable acte créatif de l’entrepreneur, et son maintien son plus grand défi.

Au cœur de l’acte créatif: le modèle mental

Au travers du mythe de Prométhée, on voit que ce qui unit le créatif, le technicien et l’entrepreneur, mais aussi l’artiste et le scientifique, c’est que tous visent à créer de nouveaux artefacts, c’est à dire des objets sociaux construits à partir de nouveaux modèles mentaux.◼︎

Cet article est basé sur les travaux que je mène actuellement auprès de plusieurs équipes dirigeantes sur les questions de raison d’être et de mission avec ma co-auteure Béatrice Rousset.

Pour aller plus loin sur le sujet, on pourra lire mes articles précédents: ▶︎Le stratège et la technologie: drôle d’endroit pour une rencontre, ▶︎Pourquoi il faut créer une science de l’artificiel et ▶︎Les entrepreneurs sont-ils des explorateurs?. Voir également mon article sur les entrepreneurs Josiah Wedgwood et Cheung Yan.

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