Le décideur public face à l’incertitude : vers la démocratie technique ?

Le développement de l’incertitude liée à l’innovation scientifique et technique est un défi particulier pour le décideur public. Il est loin le temps où celui-ci pouvait décider d’un grand programme et l’imposer aux populations. Une nouvelle approche s’impose.

L’incertitude est devenue une caractéristique forte de nos environnements. Contrairement à ce que l’on aurait pu penser il y a encore quelques décennies, le développement des sciences et des techniques n’a pas apporté avec lui plus de certitudes. La vision de Descartes et Laplace du monde comme une machine dont on percerait bientôt tous les secrets n’a jamais semblé aussi lointaine. Au contraire, et d’une manière qui peut sembler paradoxale, le progrès a engendré toujours plus d’incertitudes et le sentiment que ce que l’on ignore est plus important que ce que l’on sait. Que l’on songe aux controverses sur le réchauffement climatique, l’énergie nucléaire ou les OGM. On est loin du modèle rationnel qui suppose que plus on a de connaissance sur l’environnement, moins il y a d’incertitude.

Ce développement de l’incertitude liée à l’innovation scientifique et technique est un défi particulier pour le décideur public. Il fut un temps, surtout en France, où ce décideur était Roi. Incarnation du pouvoir positiviste d’Auguste Comte, exercé par les experts issus de nos plus grandes écoles, l’État s’inscrivait dans la durée et décidait seul du lancement, par exemple, du programme nucléaire ou du TGV.

Deux évolutions minent désormais le pouvoir de l’expert public. D’une part la complexité croissante des décisions. Le développement de la science et de la technologie rend de plus en plus difficile la maîtrise des dossiers. La connaissance de l’expert, souvent acquise sur de nombreuses années, devient obsolète. En outre, nombre de domaines sont proprement incertains : on n’a aucune idée de ce que donnera l’EPR, et les scientifiques se déchirent sur la notion-même de changement climatique entre autres exemples. Des décisions doivent être prises sur des projets dont les conséquences se feront sentir durant des dizaines d’années ; autant dire que quelle que soit son expertise, personne ne peut les prévoir. Nombre de propositions de ces sujets sont simplement indécidables. Aucune quantité d’information supplémentaire ne pourra résoudre le problème. Avec ces questions complexes, on touche donc aux limites de la logique cartésienne de décision qui suppose une information parfaite et une anticipation rationnelle possible ; il faut au contraire décider alors qu’on dispose de très peu d’information sur les conséquences de ses décisions et que l’expertise est donc très largement insuffisante. Les sociologues Callon, Lascoumes et Barthe notent, dans leur ouvrage sur l’incertitude, trois difficultés particulières rencontrées avec ces situations : premièrement, la liste des options n’est pas claire. On en identifie facilement certaines, mais on en ignore d’autres, plus ou moins volontairement. Il faut un travail spécifique pour en faire émerger d’autres qui peuvent être meilleures. Deuxièmement, les conditions dans lesquelles chaque option peut fonctionner, et notamment les composantes du système qui permettront le fonctionnement, ne sont pas claires. Troisièmement, les interactions entre ces composantes ne sont pas claires. Une solution pourra fonctionner sous conditions, et savoir si ces conditions seront remplies n’est pas clair au moment de la décision.

Je suis l’expert, je décide! (Source: Wikipedia)

La seconde évolution qui mine le pouvoir de l’expert public est le fait que les individus concernés par les décisions, mieux éduqués et mieux informés que les générations précédentes, disposent désormais de leur propre expertise, ou contre-expertise, et ne sont plus prêts à accepter le verdict de l’expert sans contestation. L’expert tenant initialement son pouvoir de sa connaissance, et de l’ignorance des autres, ce changement mine évidemment son pouvoir. Il doit désormais composer avec les autres. Un bon exemple est fourni par l’action déterminée des parents d’enfants atteints de myopathie qui ont forcé la recherche à s’intéresser à cette maladie, jusque-là ignorée, et en sont devenus des acteurs essentiels.

Les sciences et techniques ne sont donc plus gérables par les institutions politiques dont nous disposons, dans la mesure où celles-ci tirent historiquement leur autorité de leur expertise et qu’elles ont été conçues pour imposer leurs décisions. Il faut donc d’abord accepter que le savoir des experts ne soit plus le seul possible. Il faut surtout accepter que ces grandes questions ne sont pas que des problèmes techniques résolvables par des experts calculateurs et optimiseurs. Elles ont toujours des dimensions politiques, sociales et éthiques. Ignorer cette évolution des choses, c’est s’exposer à des réactions hostiles qui peuvent être très fortes. C’est ce qui est arrivé au groupe Monsanto qui a pensé l’introduction de ses produits OGM en termes purement techniques et a complètement échoué à anticiper la forte opposition suscitée par ses produits.

On assiste donc à la faillite de ce que Callon, Lascoumes et Barthe appellent le « modèle d’Alexandre » de prise de décision, celui où l’expert tire son épée et tranche le nœud gordien du problème complexe. À la mâle assurance guerrière doit désormais succéder non pas l’inaction mais l’action mesurée, la seule qui soit possible dans les situations d’extrême incertitude. Surtout, cette action ne peut plus se faire sans les parties prenantes à la décision. En effet, si la décision face à l’incertitude ne peut plus se prendre sur des critères objectifs de connaissance et de calcul prédictifs parce que les questions sont indécidables (du fait de l’incertitude), elle ne peut plus se prendre que de manière subjective, c’est à dire en se mettant d’accord avec les autres, sur la base de valeurs au moins autant que sur la base de faits. C’est ce que Callon, Lascoumes et Barthe appellent la « démocratie technique » qui consiste à impliquer les parties prenantes à la décision : les malades pour les décisions médicales, les riverains et les agriculteurs pour le traitement des déchets nucléaires, etc. Les parties prenantes sont ainsi associées à la décision dans une démarche de co-détermination du futur. Pour les experts c’est une révolution, et comme toutes les révolutions elle est un cap difficile à franchir. Nul ne vit une diminution de son pouvoir de gaieté de cœur.

La démocratie technique ne doit donc pas craindre les controverses. Au contraire, Callon, Lascoumes et Barthe estiment que celles-ci constituent une réponse appropriée aux incertitudes croissantes engendrées par les technosciences, réponse fondée sur l’organisation d’expérimentations et d’apprentissages collectifs. En effet, si on ne peut pas savoir a priori, il faut faire. Ce-faisant, ils montrent que le principe de précaution bien interprété ne devrait pas conduire à l’inaction, mais à l’expérimentation c’est à dire bien à l’action. Rien n’est moins sûr cependant.

On retrouve dans l’idée de démocratie technique deux notions fortes de l’entrepreneuriat : l’engagement des parties prenantes dans le projet pour co-créer le futur en situation d’incertitude, et l’action créatrice plutôt que le calcul a priori.

Source pour cet article: Michel Callon, Pierre Lascoumes, et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain – Essai Sur La Démocratie Technique (Paris: Seuil, 2001). Sur Amazon ici. Sur la limite du savoir des experts en situation d’incertitude, voir mon article « Prédiction: Pourquoi les experts se trompent plus que les chimpanzés« 

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9 réponses à “Le décideur public face à l’incertitude : vers la démocratie technique ?

  1. Les exemples que vous citez lèvent de gresses questions.
    Actuellement il est vrai qu’on ne peut plus faire accepter de décisions sur simple avis d’expert, mais ce qui est tragique c’est qu’il se développe une sorte d’oligarchie de la contre expertise anti-tout, sans oppostion structurée.

    Des ONG et autres structures similaires, capturent le débat (OGM,Vaccins, Nucléaire, Ondes, phytosanitaires, bio) est inondent avec grand professionnalisme le marché cognitif, exploitant leurs victimes comme des soldats de la cause. J’oserait un parrallèle, cat c’est très pertinent même si la maturité n’est pas la mème, avec le fantastique succès de daech qui lui aussi exploite une population inculte qui refuse de se soumettre à l’opition des autorités.

    De rares connaisseurs (je pense à Zaruk, l’AFIS, Gil Rivière-Wekstein ) commencent à soulever les histoires de gros sous derrière ces multinationales de l’idéologie victimaire et du rejet de l’expertise.

    Le gros soucis c’est que le business, et même l’entrepreneuriat, commence à s’adapter à ce monde de dingue, et à crédibilisé les délires, au point par exemple de vendre des slips anti-onde ( l’affaire tragique des graines germées bio avec 50 morts et un millier de reins en attente de greffe dépasse de loin l’affaire de la vache folle, mais personne n’a eu l’idée d’autorisé la désinfection des graines à germer, ce serait pas ‘idéologiquement correct’, de là ma comparaison avec le salafisme apocalyptique, intransigeant, bien financé et délirant de Daech).

    Comment gérer ces monstres communiquant financés à milliards, tantôt par du racket green-washing (des indulgences), tantôt par des marchands du temple?

    Ma réponse est que les parties prenantes compétentes (scientifiques, ingénieurs, agriculteurs, opérateurs, médecins) doivent arrêter de jouer les vierges effarouchées, en rentrer dans l’arène , avec glaive et bouclier, et jouer aussi brutalement que Cash investigation ou L214) le fait pour vendre sa sauce.

    Comme les activistes ils doivent lancer des campagnes, dézinguer, dénoncer, accuser les complicités, révéler les intérêts financier et les fraudes… ne pas avori plus de doute que leurs opposants.

    c’est l’autre partie de la fin de l’expertise reine, la fin de l’expertise des gentlemen.

    l’expert n’est plus respecté, n’a plus d’autorité, il doit donc se battre avec la même violence que tout les escrocs qui tentent d’abuser le citoyen avec des discours apocalyptiques sectaires.

    Mais en ont-elles le courage ? la grande distribution, les états, pas mal d’institutions se sont clairement soumise à la doxa qui paye bien.

    • Marlis Krichewsky

      Pour vous, AlainCo, les lanceurs d’alerte ne sont que des gêneurs. Pour moi ce sont bien souvent (pas toujours) des gens moins « pris » dans les conflits d’intérêt. Ils méritent au minimum d’être écoutés. Au lieu de brutaliser le débat, il faudrait le modérer pour que des catastrophes comme celle de l’amiante, de la thalidomide, de la vache folle, de Fukushima et du bisphénol ne nous explosent pas à la figure.

      • Les conflits d’intérêts des lanceurs d’alertes commencent à sortir.
        Une parties des lanceurs d’alertes sincères sont idéologiquement motivés.
        Mais pour les organisations, il apparait désormais des motivations financières, et existentielles. Zaruk commence à documenter celà.

        Je rappelle que les gens qui se font sauter en Syrie et ailleurs le font par idéologie et pas par intérêt financier. L’idéologie motive les humains qui se sacrifient, même si c’est le pouvoir et l’argent qui motive les organisations, et ceux qui s’en servent.

        Je vous invite à ouvrir vos source d’informations, vers les gens « malhonnêtes » parce qu’il s’opposent à ce qui est « vrai ».

        Je suis une personne foncièrement mal honnête , payée pour dire ce que je dit, on me l’a dit souvent.
        Je suis même multi-carte, et je retourne même ma veste quand les faits (forcément avec un espoir de gain) mettent ma conviction précédente en échec.
        En fait j’ai l’horrible tendance de ne pas avoir de foi, mais une simple curiosité et soumission aux faits. Je mérite le bûcher pour au moins une dizaine de croyance impies.
        désolé, on ne se refait pas. Je suis un Paid Shill.

  2. les experts qui lèchent les bottes des tribunaux ou des hommes politiques sont pleins de certitudes arrogantes, ceux qui savent ne disent rien, ils restent dans l’ombre d’un doute.

  3. Très bonne analyse et commentaire intéressant d’AlainCo, contre-balancé par la réponse de Marlys.
    Oui les contre-pouvoirs et lanceurs d’alertes sont utiles, mais à condition qu’ils combattent avec « fair-play », honnêteté et rigueur (scientifique) à la manière d’un contre-expert plutôt que via la désinformation, fake-news, le « clickbait », le marketing viral et des arguments ad-hominem.
    cf. le débat actuel sur les vaccins où les adversaires à la vaccination obligatoire s’appuient uniquement sur la théorie du complot, en remettant en cause les experts médicaux, nécessairement achetés par les lobbys pharmas.
    Quelques autres clés de la remise en cause des experts :
    – Internet permet la multiplication de l’expression des points de vue dont celui des experts. Avec cette multiplication des expertises et de leur diffusion, on peut toujours trouver un expert pour défendre sa thèse. Par exemple, en économie, on peut aussi bien trouver des économistes libéraux, que défendants l’alter-mondialisme, l’austérité, l’état-providence, la relance par la consommation.. Certes les experts défenseurs de certaines thèses sont beaucoup moins nombreux mais 1 seul expert semble suffire pour appuyer une thèse que l’on défend.
    Idem, on trouve des médecins défendant l’efficacité de l’homéopathie, pourtant en l’absence de preuve scientifique.
    – autre contre-pouvoir à l’expertise, la religion, certains fidèles s’appuyant sur des valeurs morales religieuses, pour combattre des décisions ou preuves d’experts (créationisme…)
    Malheureux exemple aussi celui de Daesh, qui, avec des arguments pourtant peu crédibles et faibles par rapport à la cohérence de notre monde moderne, du moins à nos yeux, arrive à endoctriner des âmes perdues, adeptes également de la théorie du complot et de la remise en cause systématique du jugement d’expert.
    Le marketing « psychologique » personnalisé est-il plus fort que l’avis unanime d’expert?

    – Pour compléter la remise en cause des experts, les erreurs ou la corruption de certains experts viennent également désacraliser de manière collective ces experts. cf. corruption politique, intervention des lobbys via des experts…

    • effectivement, mais dans le monde réel la mesure n’est pas productive.
      Il faut effectivement éviter de détruire sa crédibilité en violant les règles d’éthique, mais exploiter avec sincérité les tactique les pire de ses opposants, peut si ce n’est convaincre, au moins sensibiliser la population à la possibilité qu’on lui mente.

      Reprendre le style de cash Investigation, en limitant un poil les tactique condamnables (à un dissident on ne pardonnera pas ce que l’on accepte du dominant), peut remettre un peu les idées en place.

      Dénoncer avec la même virulence que Greenpeace la manière dont les ONG sont financées par des lobbies économiques, des familles, des pays remet les choses en balance.

      C’est le monopole médiatique, le handicap d’un camp, qui crée le groupthink, et ce qu’il faut c’est rétablir une symétrie des moyens pour que la comparaison soit honnête, avec éventuellement un désarmement des deux camps…

      Aujourd’hui dès qu’on ose (mais comment oser vous… le mot symptomatique) contredire une mode on est un « vendu »…

  4. « Des décisions doivent être prises sur des projets dont les conséquences se feront sentir durant des dizaines d’années. »

    J’ai dû louper un truc : pourquoi des décisions devraient être prises par des autorités qui depuis des années nous ont démontré qu’elles étaient plus souvent à coté de la plaque que dans la cible : militaire, plan calcul, électronique, semi-conducteurs, centraux téléphoniques, micro-ordinateurs, minitel, sidérurgie, plan informatique pour tous (Trigano MDR), cloud etc…
    Le nucléaire étant quant à lui 2 fois sous technologie américaine (REB, PWR). Même le TGV qui partait d’une bonne idée a foiré, à trop vouloir le décliner à tout va.

    Reste Airbus qui est un conglomérats d’industries nationalisées reprivatisées. Et Ariane-Espace qui ne fonctionne qu’à coup de subventions et a toujours 2 fusées de retard…

    Laissons faire le marché !

    • Elles ne « devaient » pas être prises, elle l’étaient de fait. L’argument employé est que seul l’Etat peut travailler sur le long terme. On sait effectivement ce que ça a donné: quelques réussites pour de nombreux échecs coûteux…

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