Elon Musk, de retour sur terre?

Ainsi donc la fusée Falcon9 de Space X, l’entreprise d’Elon Musk, a explosé au sol. Comme je l’ai évoqué dans un article précédent, Elon Musk est en train de révolutionner le transport spatial par une approche radicalement nouvelle. En quelques années, il est arrivé à se hisser dans le club très fermé des entreprises capables de mettre des satellites sur orbite. De l’avis de nombreux observateurs, l’explosion du Falon9 semble mettre un terme à son ambition folle d’envoyer, un jour, des gens habiter sur mars. Je n’en crois rien et il faut regretter l’ironie que suscite, surtout chez nous, l’ambition de Musk.

Plusieurs journalistes n’ont pas manqué d’ironiser sur l’échec de Musk. L’article de Dominique Nora dans l’Obs cache ainsi à peine sa satisfaction en titrant: « L’explosion du lanceur Falcon 9 de Space X révèle l’incroyable fragilité d’un entrepreneur, qui promet toujours plus qu’il ne peut tenir. La fin d’un mythe? » En reprenant toutes ses entreprises, Nora pointe les risques pris et les revers rencontrés dans chacune d’entre-elles. « Bien fait pour lui » semble-t-elle insinuer à chacune des lignes.

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Changement du monde en cours, ne pas déranger

Mais Elon Musk n’est pas un mythe, c’est un entrepreneur ambitieux. Et l’innovation, lorsqu’elle est aussi ambitieuse, n’est pas un chemin linéaire où la réussite est garantie. Je rappelle ainsi toujours que Nespresso a mis plus de 21 ans avant de réussir et de devenir rentable. 21 ans! Durant ces 21 ans, le projet a connu deux échecs de lancement majeurs, de multiples problèmes techniques, des errements marketing et commerciaux. 21 ans pour que l’entreprise réussisse finalement à trouver la bonne formule, avec le bon produit et la bonne cible. Et nous parlons ici d’une machine à café. Henry Ford fut copieusement moqué en son temps lorsqu’il annonça construire une voiture que les ouvriers pourraient acheter. Jeff Bezos, fondateur d’Amazon qui aujourd’hui révolutionne le champ entier de la distribution, a subi à ses début et pendant plusieurs années, de nombreuses attaques de la part de journalistes et d’experts, sceptiques quant à ses chances de réussite. Plus récemment, la possibilité d’avoir des voitures autonomes était unanimement jugée impossible.

Ces échecs initiaux sont particulièrement fréquents dans le domaine de la technologie. Que l’on se souvienne des premières tentatives pour voler, un des plus vieux rêves de l’humanité, parsemé d’échecs mortels. On imagine volontiers un Dominique Nora de l’époque se gaussant de ces aventuriers redescendant sur terre, littéralement, et de leur fragilité. Non mais pour qui se prennent-ils? Le tout pour enfin aboutir au vol historique du Kitty Hawk des frères Wright en 1903.

Il faut d’ailleurs noter, Ô ironie! que ce vol historique passa complètement inaperçu à l’époque. La presse n’en parla pas. Ce qui est important ne se voit pas forcément, et ce qui se voit – un échec de lancement de fusée – n’est pas forcément important. Cela fait partie de la démarche. C’est déplaisant, parfois coûteux en vies humaines, mais cela permet d’apprendre.

Enfin, il faudrait rappeler aux observateurs qui ont la mémoire courte qu’Ariane, en sont temps, connut son lot d’échecs avant de devenir la réussite que l’on sait. Qu’Elon Musk, qui précisément entend concurrencer Ariane (et Boeing) connaisse lui aussi des incidents techniques, n’est nullement surprenant. Un peu de perspective que diable.

Au final rien ne dit bien-sûr que Musk réussira. Son entreprise est titanesque. Prétendre révolutionner non pas une ni deux mais trois industries – l’automobile, l’énergie et le transport spatial – est totalement déraisonnable. Ses investisseurs doutent. Les experts doutent. Mais tous les grands inventeurs et pionniers industriels ont été qualifiés de déraisonnables par le passé. Le lancement du Boeing 707 fut en son temps un pari fou qui devait sauver ou tuer l’entreprise. Idem pour l’IBM 360. Qu’ils réussissent ou échouent, des entrepreneurs comme Musk nous donnent, comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, la possibilité de l’optimisme.

En particulier en France, on se prend en effet à rêver que la prise de risque, et donc la possibilité de l’échec, soit acceptée et encouragée, et qu’elle ne fasse plus l’objet de moqueries. Vœux pieux certainement…

Voir mon article précédent sur Elon Musk: Elon Musk ou la possibilité de l’optimisme et celui sur son produit PowerWall: Pourquoi la batterie PowerWall de Tesla est vraiment disruptive. Voir également mon article sur Nespresso: Nespresso: quand la simplicité du produit marque la complexité du processus d’innovation. Un autre domaine ou des incidents de parcours ont amené un peu vite les commentateurs à mettre en avant leur scepticisme est celui des robots avec Boston Dynamics. Lire mon article à ce sujet ici: Les robots un jouet intéressant mais sans intérêt militaire.

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10 réponses à “Elon Musk, de retour sur terre?

  1. Merci Philippe pour cette piqûre de rappel.
    « Dis moi quelle nouvelles tu diffuses, je te dirai qui tu es »: la presse qui vit des pouvoirs en place flatte la main qui la nourrit. Normal.
    A propos de la façon dont cette presse a couvert le vol de KittyHawk, on peut lire l’excellent « When You Change the World and No One Notices ».
    A propos de l’explosion de la Falcon9, j’étais ce week-end à une (excellente) conférence de Patrick BAUDRY qui, à propos de l’explosion de Falcon9, rappelait que lorsqu’on teste un produit, c’est précisément pour découvrir ses limites, les conditions dans lesquelles le test échoue… …juste avant de nous dire qu’il pensait que la France était aux mains d' »apparatchiks qui ne savent ni gérer, ni bâtir ».

  2. Merci Philippe pour cette piqûre de rappel.
    « Dis moi quelle nouvelles tu diffuses, je te dirai qui tu es »: la presse qui vit des pouvoirs en place flatte la main qui la nourrit. Normal.
    A propos de la façon dont cette presse a couvert le vol de KittyHawk, on peut lire l’excellent « When You Change the World and No One Notices ».
    A propos de l’explosion de la Falcon9, j’étais ce week-end à une (excellente) conférence de Patrick BAUDRY qui, à propos de l’explosion de Falcon9, rappelait que lorsqu’on teste un produit, c’est précisément pour découvrir ses limites, les conditions dans lesquelles le test échoue… …juste avant de nous dire qu’il pensait que la France était aux mains d' »apparatchiks qui ne savent ni gérer, ni bâtir ».

  3. Bonjour;

    Bien sûr Elon Musk est un homme entreprenant, inventif…Et qui veut tout faire en même temps; c’est là qu’est le problème.
    Marché des voitures électriques et autonomes avec Tesla (en fait, ce sont deux marchés), bientôt marché des camions, marché des batteries (Powerwall), marché de l’énergie photovoltaïque, marché du lancement spatial (Space X), marché du train (Hyperloop)…Quel portefeuille!
    Tous ces marchés sont en vrai des industries très différentes, des industries qui demandent chacune:
    -1) un très haut niveau de technicité (voir une nouvelle technicité), d’ingénierie et de compétences.
    -2) Des investissements considérables et donc une immobilisation de capitaux conséquente (c’est de l’industrie, pas du service).

    On peut comprendre que Elon Musk cherche à acquérir sur chacune de ces industries et marchés d’avenir une position incontournable. Mais a t-il les moyens des points 1 et 2 ? A savoir, concentrer des moyens sur un objectif industriel / produit précis ?
    En termes d’industrie, une réussite se construit « step by step », les bénéfices apportés par un produit servant à développer le produit suivant (sur ce point, la comparaison avec Steve Jobs n’est pas à l’avantage de Musk).

    Le défaut des projets d’Elon Musk n’est pas leurs caractère innovant, c’est avant tout leur DISPERSION et L’IMPATIENCE d’Elon Musk lui même.

    Je ne me moque pas de lui; je pointe le défaut qui gêne la progression; défaut qui permet à d’autres de se moquer.

    Hugues Chevalier.

    • Vous avez naturellement raison. Comme je le souligne, son ambition est peut-être déraisonnable. Mais je dirais: c’est son problème, et ce que je regrettais dans l’article c’est l’attitude qui consiste à se moquer de lui en espérant, de fait, son échec.

  4. Avec une très forte capacité à convaincre, à s’entourer et bien sûr à déléguer; il n’y a plus de limite à l’acte d’entreprendre mais aussi quelques revers. Je suis plutôt admiratif de ce qu’un seul homme est capable d’initier….

  5. Très bon article et la conclusion à quelques mois de l’élection présidentielle devrait en faire réfléchir quelques uns.

    Pour rappel, c’est Clément Ader qui a effectué le premier vol d’un objet plus lourd que l’air:
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Cl%C3%A9ment_Ader

  6. On peut se demander pourquoi il y a tant de gens à critiquer les inventeurs, les entrepreneurs, qui tentent des choses risuées mais avec un possible bénéfice colossal.
    La moindre analyse rationelle froide s’oppose à cela.

    En fait cela est commun.

    Le modèle de ce dysfonctionnement de la gestion du risque est en Finance.
    Un Financier moyen, va prendre des risques colossaux, mais improbable, risquer sa boite, son économie, la paix mondiale, pour gagner des marges infimes avec une quasi-certitude. En cas de catastrophe il change de job.

    Un Entrepreneur, un capital-Risqueur, un Inventeur, lui va investir des montants bornés, des ressources finies (temps, capital initial, parfois sa vie personnelle) pour tenter un truc presque certain d’échouer. dans les faits il ya croit et surestime ses chances de succès (et sous estime souvent le bénéfice possible, mais quelle importance à ce stade). En cas d’échec, il repart à zéro, ou laisse ses héritiers, ses compatriotes, continuer l’aventure à sa place.

    maintenant revenons aux crétins de politiques, de journalistes, et aux académiques.

    Ces gens ont une position tranquile comme le banquier, et adorent attaquer les risqueurs précédents, sachant qu’il auront une prime (en argent, en reconnaissance, en good-feeling) si leur prédiction sans risque se réalise.

    maintenant s’ils se trompent, ils vont se cacher et repartir en attaquant un autre fou.
    Pire encore, si le mindguard dont je parle arrive de façon efficace a interdire même la prise de risque, l’expérience cruciale, l’entreprise innovante, l’investissement initial, alors il n’y a plus de risque de son point de vue.

    C’est pour celà que les mindguard en science INTERDISENT les expériences, les recherches, pour augmenter leur chances de gain à 100%.

    Les politiques exploitent ce filon pour passer pour des protecteurs, de même que des ONG. il est impossible si on ne recherche pas, de savoir si ne pas avoir cherché était une erreur …

    ca ne coute rien de bruler une sorcière, elle ne pourra jamais dire qu’elle était innocente.

  7. Pingback: Elon Musk, retour sur terre | Contrepoints

  8. Pingback: Innovation de rupture: Tout va très bien madame la marquise! | Le blog de Philippe Silberzahn

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