Des tortues jusqu’en haut: Les managers coupables, mais pas responsables du manque d’innovation

Tous les managers avec lesquels je travaille se plaignent de la pression croissante sur les résultats à court terme qu’ils subissent et de la perte d’autonomie dans leur travail. Ils ont l’impression de n’être de plus en plus que des courroies de transmission de leur hiérarchie sans avoir la capacité d’influer sur les décisions. L’entreprise devient une sorte de cascade de pression, chaque niveau renvoyant sa charge vers le niveau inférieur. La faute à qui?

Il y a un certain paradoxe du management. D’une part, toute la littérature sur le management met en avant le manager, le leader, comme pivot de la performance de l’entreprise. En particulier en France, qui garde une culture très hiérarchique, les managers jouissent en apparence d’une très grande autorité. Titres ronflants, voiture de fonction, assistante, tous les oripeaux de la puissance sont là. Mais derrière se cache souvent une grande frustration, celle de n’avoir, en pratique, pas la capacité d’influencer vraiment la marche de l’entreprise, celle au fond de beaucoup plus subir que gérer. Et que cela empire avec le temps.

Pour le problème, voir au-dessus! (Source photo: Wikipedia)

C’est pas moi c’est mon chef (Source photo: Wikipedia)

Et donc quand, lors d’un séminaire sur l’innovation, on examine avec ces managers les causes du manque d’innovation dans leur organisation, leur diagnostic est invariablement le même: ce n’est pas de ma faute, c’est au-dessus de moi que ça bloque. Je voudrais bien, mais mon chef me noie sous les tâches de contrôle et je n’arrive pas à sortir la tête hors de l’eau. Allez voir mon chef et rendez-le à la raison. Et comme me le chuchotait une responsable RH au cours d’une de ces sessions, « Quand on parle à leur chef, on entend exactement le même discours. »

Cette analyse me rappelle l’anecdote que relate, dans un tout autre contexte, Stephen Hawking dans son livre une brève histoire du temps. Alors qu’un savant demandait, lors de l’une de ses conférences, « comment la terre tient dans l’espace », une vieille dame dans l’assistance lui rétorqua: « C’est évident, elle tient sur une tortue. » Alors que le savant, un peu étonné, lui demandait ce qu’il y avait en-dessous de la tortue, la vieille dame ne se laissa pas démonter: « Une autre tortue, et c’est comme ça jusqu’en bas! »

Et bien le manque d’innovation dans ces entreprises, c’est pareil: le problème c’est la tortue (le chef), et ce sont des tortues les unes au dessus des autres, comme ça… jusqu’en haut! Et bien-sûr quand on parle au dirigeant de l’entreprise, il répond qu’il aimerait bien relâcher la pression et faire confiance à ses employés, mais que voulez-vous, les actionnaires sont là et ne l’accepteraient pas. Si on parle aux-dits actionnaires, la plupart du temps ceux-ci sont des gestionnaires de fonds qui ont eux-mêmes leur chef et leurs actionnaires, etc. C’est donc bien comme ça jusqu’en haut, et au-delà.

Mais c’est trop facile, bien-sûr. Les managers ne peuvent pas se dédouaner aussi facilement de leur responsabilité. Que penser d’un responsable de BU faisant plusieurs dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaire qui vous dit ne rien pouvoir faire à son niveau? Responsable, mais pas coupable?

La question que je leur pose est alors la suivante: compte tenu de cette pression croissante, et compte tenu de l’autorité dont vous disposez, que pouvez-vous faire à votre niveau pour regagner un peu d’autonomie et de faculté d’influence? En effet, je leur fais observer que sans eux, leur entreprise ne peut pas fonctionner. Ils ont donc un pouvoir de facto. Savent-ils l’utiliser? Loin s’en faut. Or nous savons depuis longtemps, et Vaclav Havel a écrit à ce sujet, que les sans pouvoir peuvent en fait avoir beaucoup de pouvoir. L’histoire est pleine de sans grades ayant transformé le monde. C’est vrai aussi bien en politique qu’en entreprise. Si les sans grades le peuvent, les managers le peuvent encore plus!

Mais pour que cela soit possible, il faut développer une appréciation politique de leur travail. Etudier les rapports de force et leur modification possible à leur profit. Pour cela il faut savoir peser. Le problème est que ces managers viennent pour la plupart d’écoles de commerce ou d’ingénieurs, dans lesquelles ils ont reçu une éducation dépolitisée, qui leur a présenté l’organisation comme une machine calculatoire déshumanisée. Ils ont donc développé une version à la fois naïve (si je fais bien mon travail tout ira bien) et cynique (de toute façon je n’y peux rien) de leur fonction. Je suis toujours frappé de l’inculture politique de managers par ailleurs brillants. On disait de l’Allemagne de l’après guerre qu’elle était un géant industriel mais un nain politique, on pourrait en dire de même de nos managers. Nous fabriquons des tortues à la chaîne… de haut en bas.

Or le rapport de force politique se construit, souvent à partir de rien. Ainsi le remarquable ouvrage de Robert Caro relate l’ascension de Lyndon Johnson: arrivé au Sénat américain comme sénateur junior, il en devient en quelques années président et, bien que le poste ne confère aucune autorité formelle, il réussit à dominer l’assemblée et faire passer un nombre impressionnant de lois, alors que tous ses prédécesseurs avaient conclu à l’impossibilité de faire quoi que ce soit. A partir de rien, il devient tout.

En conclusion, la reconquête du management par les managers passe par le développement d’une culture politique. C’est à cela que devraient s’attacher nos programmes de formation pour réduire le nombre de tortues que comptent nos entreprises.

Sur le même sujet, on pourra lire mes articles précédents: « Ce  silence qui tue votre entreprise » et « Ce que Vaclav Havel nous enseigne sur le manque d’innovation dans les grandes entreprises« .

9 réponses à “Des tortues jusqu’en haut: Les managers coupables, mais pas responsables du manque d’innovation

  1. Entièrement d’accord – rien de tel pour comprendre le pouvoir que d’aller faire un stage chez les trotskystes et de lire Gramsci. Le nombre de dirigeants, particulièrement dans les médias, qui sont sortis de la Cause du Peuple et autres mouvements gauchistes des années 70, illustre le bien fondé de la méthode.

  2. patrick carpentier

    Je viens de lire que les startups arrivent à engager des gens de talent parmi les jeunes qui préfèrent moins de revenu mais plus d’autonomie. Comme j’ai un projet de startup, je souhaite que les grandes entreprises continuent d’agir comme ça ; ça nous laisse le champ libre.

  3. Pingback: Des tortues jusqu’en haut: Les managers c...

  4. Bonjour,
    Je ne suis pas sûr de bien voir ce que vous exposez : qu’appelez-vous une « culture politique » ? Concrètement ?
    Quel comportement qqn qui l’a va avoir de différent de qqn qui ne l’a pas (votre exemple de Lyndon Johnson ne le dit pas : était-ce un orateur hors pair ? un manoeuvrier ?)
    La connaissance du monde politique, la capacité à accepter les conflits / désaccords ?
    Et comment, selon vous, peut-on acquérir cette culture ?

    Merci
    Bigben

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  6. Pingback: Il faut absolument en parler au chef | Le blog de Philippe Silberzahn

  7. Quand on élève les managers comme des poulets en batterie, on a des Calimero qui se comportent comme des tortues 🐢

    Bravo encore un Strike

  8. Le problème, c’est aussi que seuls montent les gens lissent et pas forcément les plus aptes: L’étage du dessus y voit sinon plus une menace à terme qu’une occasion de pouvoir déléguer en confiance.
    En réalité, on en arriverait presque à se demander comment la plupart des grosses sociétés actuelles arrivent encore à fonctionner!
    C’est cela, le vrai mystère. Pas certain que la politique, qui souffre de maux similaires (à quand remonte le dernier président potable?), soit un exemple à suivre.

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