Entrepreneuriat: L’Effectuation est-elle possible au pays de Descartes?

Les principes de l’Effectuation sont-ils compatibles avec la culture française? Pour rappel, l’Effectuation est une approche émergente et sociale de l’entrepreneuriat et s’oppose en cela à une vision planificatrice du processus entrepreneurial (voir mon billet introduisant l’Effectuation ici). A première vue, pas vraiment…

Que dit l’Effectuation en effet? Elle dit que l’entrepreneur définit ses buts possibles à partir des ressources dont il dispose. Que son action ne consiste pas tant à résoudre des problèmes qu’à inventer des mondes nouveaux. Que son mode naturel est plus l’imagination que le calcul, l’invention que la sélection. Au contraire, l’enseignement français est tout entier consacré à former des gens à même de résoudre un problème clairement défini pour lequel il existe une solution et une seule (à la rigueur deux si c’est une équation au second degré). Cet enseignement est consacré à la découverte des anciens, à l’apprentissage de ce qui a été inventé par d’autres, dans une logique encyclopédique.

L’Effectuation dit également que l’entrepreneuriat est un processus social plutôt que cognitif. C’est en convainquant un nombre croissant de parties prenantes de s’engager dans son projet que l’entrepreneur développe celui-ci. Pas besoin d’avoir une idée géniale, ce qu’il faut c’est savoir s’entourer et susciter l’intérêt des autres. Là encore, ce ne sont pas exactement les qualités encouragées par notre enseignement: basé sur la notion de concours, celui-ci est entièrement organisé non pour transmettre le savoir ou permettre de le découvrir, mais pour sélectionner ceux qui pourront aller dans les grandes écoles. Dès lors, il forme à se développer contre autrui, qui est un concurrent pour les rares places dans un jeu à somme nulle (tout ce que l’un gagne, l’autre perd), qui est la pire des concurrences. L’autre est donc vu comme un ennemi. Cela explique sans doute la difficulté qu’ont les ours produits de cet enseignement à travailler en équipe, et du même coup les entreprises françaises à travailler ensemble. Un entrepreneur me faisait part récemment part de la difficulté qu’il avait à travailler avec d’autres entrepreneurs français. J’ai eu la même expérience: j’ai collaboré sans difficulté avec des entreprises des différents pays (USA, Israël, Finlande, Allemagne, etc.) mais très peu avec des françaises, chaque demande étant généralement accueillie de manière hostile. Ainsi suite à un salon à l’étranger, j’avais envoyé un email à tous les participants français pour garder le contact: l’un d’entre eux m’a accusé de le spamer. Quand on connaît l’importance du capital social dans la création d’un écosystème vertueux, il y a de quoi s’inquiéter.

Le malheur cartésien

L’Effectuation défend également la notion d’action créatrice, source de nouveauté dans le monde. C’est en agissant, et notamment en s’associant avec d’autres, que les entrepreneurs transforment leur environnement et créent nouveaux marchés et nouvelles entreprises. Or nous sommes le pays de Descartes, qui a théorisé la séparation du corps et de l’esprit avec sa fameuse méthode et sa méfiance, pour ne pas dire sa répulsion, envers l’expérience sensible, c’est à dire le monde réel. Il y aurait l’esprit, pur, source de pensée et de nouveauté, et il y aurait le corps, le mode réel, sale et forcément imparfait, donc méprisable. On connaît les errements où sa pensée a conduit Descartes (il a ‘démontré’ avec sa fameuse méthode dont nous sommes si fiers que la circulation sanguine était impossible). Mais l’entrepreneur (comme l’artiste ou le scientifique d’ailleurs) tire précisément parti de cette imperfection, de cette incertitude du monde réel pour inventer de nouvelles choses. Ce que l’effectuation montre c’est que c’est l’action, beaucoup plus que la pensée pure, qui est source de nouveauté dans le monde. Cette vision se heurte donc au cartésianisme et peut expliquer la réticence que l’effectuation suscite en France, notamment parmi un public d’ingénieurs.

Heureusement les choses changent un peu, comme en témoigne le fort développement de l’entrepreneuriat dans les écoles et universités françaises, preuve que le monde réel intéresse quand même nos concitoyens. Mais le chemin vers une vraie reconnaissance de l’Effectuation semble encore un peu long car cet entrepreneuriat est encore trop souvent enseigné… avec les principes cartésiens: réflexion en chambre, rédaction d’un plan d’affaire, mise en avant de la « stratégie » et relégation des contingences matérielles dans une annexe intitulé « Mise en œuvre », etc. Ce n’est pas donc seulement la promotion  de l’entrepreneuriat dont nous avons besoin, car celle-ci est bien engagée, mais d’une approche différente de l’entrepreneuriat, éloignée de Descartes, et sans doute plus proche de Montaigne.

Pour en savoir plus sur l’Effectuation, lire mon article introductif ou télécharger mon livre au format ebook ici.

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11 réponses à “Entrepreneuriat: L’Effectuation est-elle possible au pays de Descartes?

  1. Bonjour,

    « réflexion en chambre, rédaction d’un plan d’affaire, mise en avant de la « stratégie » et relégation des contingences matérielles dans une annexe intitulé « Mise en œuvre » »

    Sans compter le deuxième effet kiss cool : ce sont parfois des entrepreneurs « qui ont réussi » qui poussent dans cette direction. Incarner le prophète génial est plus valorisant qu’incarner l’opportuniste pragmatique. Du coup, le jeune entrepreneur est j(a)ugé sur sa capacité prophétique, ce qui peut justement appauvrir ses opportunités sociales…

    J’y vois des ponts de réflexion avec cet ouvrage sur l’intuition : « La Force de l’Intuition » de Malcolm Gladwell (http://goo.gl/bbKI0) et un exemple très drôle sur l’enseignement du tennis…

    Bonne continuation,

    Yves Prunier
    http://www.ace-batiment.fr

  2. Francois Dubrulle

    Votre papier montre avec une simplicité jouissive la puissance de l’effectuation dans le cas de jeunes entreprises.
    Toutefois, il me semble nécessaire de garder certaines distances à limiter l’esprit cartésien à l’hexagone. Il est répandu partout – et même indispensable dans les grandes organisations. Le cartésianisme est un tueur d’idée et est radicalement opposé à l’innovation (les cadres de GE expliquent très bien que les processus 6-sigma sont des tueurs d’idées…) mais fonctionne bien partout où le découpage des tâches est nécessaire à la « réplication » (parfait antonyme de l’effectuation, non ?).
    Enfin, il me reste une question : Montaigne étant un philosophe des humeurs, Spinoza — philosophe des sentiments — ne colle-t-il pas mieux à l’esprit entrepreneuriale ?

  3. Très bonne question que votre titre…

    Si j’en crois mon expérience, je répondrais effectivement que non, que ce n’est pas possible. L’on va donc se rabattre sur des expériences solitaires qui n’engagent que soi et qui, un jour où l’autre, feront tout de même face à un mur pour percer. Je connais plusieurs « inventeurs » de ce type ».

    Que l’on devienne un ours dans ces conditions, c’est donc fort compréhensible.

    A 18 ans, élève-ingénieur, je me lamentais de n’avoir rien inventer. Mais j’avais alors peut-être une mauvaise perception de l’invention qui n’est qu’une succession de destruction-transformatrice (je préfère ce terme de transformation à celui de création qui renvoit à du ex-nihilo).

    Parenthèse : j’ai pu travailler comme agent de production dans une usine de production bio. Au four en continu pour fabriquer des gateaux à la chaine, je tentais de trouver des façons de faire pour nous rendre plus efficient. J’étais devenu un ennemi pour mon collègue qui se demandait « qu’est-ce que j’aurai encore pu bien inventer ». Lui ne voulait absolument aucun changement. Fin de parenthèse.

    Voilà que j’ai quitté la France depuis plus de deux ans pour un pays vraiment sous-développé. Dans un premier temps, j’ai continué sur ma lancée, un projet qui n’impliquait personne, que moi. Ainsi, j’ai pu survivre en exercant mon inventivité, changeant de destination des outils pour servir mon projet.

    Cela a été une façon de m’adapter au climat tropical. Puis, suite à un voyage à Cebu en juillet 2012, au retour, j’ai décidé d’essayer de cultiver des tomates. La première chose était de savoir si c’était possible http://josick-croyal.blogspot.com/2013/02/consommer-des-productions-poussees.html J’ai donc du avoir des contacts avec la population locale et, avec insistance, j’ai pu implanter ici et là des plants de tomates. Il a fallu que je découvre les techniques qui permettaient d’en obtenir… Et finalement, j’ai une petite réussite. http://cultiver-mindanao.blogspot.com/2013/01/photos-de-ma-meilleure-reussite.html
    De nouveau actuellement à Cebu, je viens de rencontrer le chef cuisinier d’un restaurant français, lequel se dit interresser par des bonnes tomates… Ce qui m’incite à poursuivre l’expérience malgré tous les obstacles (typhon, inondations, vaches au piquet mises à paturer mes tomates…), un voisin m’ayant par ailleurs proposé d’utiliser à titre gratuit un de ses terrains que je dois donc aller visiter… Le jeune vendeur de pesticides et d’engrais qui viens de s’installer tout proche est devenu une bonne relation…

    En agriculture, en France, cette démarche pourtant simple est-elle vraiment possible ?

    Parallélèment à mes études d’ingénieur (ESA Angers promo 1975), j’ai jouer le rat de bibliothèque et aussi fait dans la philosophie du non proposé par Gaston Bachelard. Désireux comprendre les ressorts de l’agriculture moderne, j’ai fini par comprendre que son maitre mot était « facteurs de croissance ». Selon Gaston Bachelard, on devait alors le nier et chercher autre chose… Ainsi ma démarche et 6 mois sur le terrain lors du mémoire de fin avec un questionnement de vérification. Au final, les conclusions furent publiées en page agricole dans le quotidien régional Ouest-France (800 mille exemplaires) ainsi que dans une revue spécialisée nationnale. C’est alors qu’un des membres de l’INRA m’est tombé dessus, me demandant de me dédire sinon tous les responsables de l’Ouest auraient été avertis. Voilà comment l’on se trouve socialement assassiné dans ce beau pays qu’est la France.

    On avait estimé alors à 120 mille le nombre de veaux perdus annuellement (maladies néo-natales incluses) pour les quatre départements bretons. Ce chiffre n’a pas été critiqué mais, par contre, remettre en cause l’utilisation des phosphates, là c’était un crime. Une telle perte pouvait quand même supporter une hypothèse exotique… Pas même !!!
    Ne pas s’étonner qu’ensuite je suis quelque peu « brutal », cela surtout par écrit alors que je suis très social, de bonne compagnie… Et je suis d’autant plus déçu par des gens qui traitent « innovation » et me ferme la porte.

  4. Votre texte est très intéressant. En particulier quand vous dîtes: « L’Effectuation dit également que l’entrepreneuriat est un processus social plutôt que cognitif. C’est en convainquant un nombre croissant de parties prenantes de s’engager dans son projet que l’entrepreneur développe celui-ci. Pas besoin d’avoir une idée géniale, ce qu’il faut c’est savoir s’entourer et susciter l’intérêt des autres. »

    Au Brésil c’est précisément le mode de fonctionnement des chefs d’entreprise. Ils sont en permanence en mode coopératif, trés axés sur les partenariats, avec l’idée qu’on est plus fort à plusieurs que tout seul.

  5. bj Philippe,

    Si j’ose, je vous trouve un peu réducteur : l’effectuation est un processus cognitif autant que social, ne serait ce que parce que l’entrepreneur effectual est en permanence à confronter ce qu’il est, sait etc … avec le milieu. Il ajuste sa vision du monde en relation – et c’est là la nouveauté- avec celle que lui proposent les autres.

    Maintenant, il est vrai que le système éducatif – même l’entrepreneurial si l’on y regarde- valorise assez peu l’effectual, du moins le nomme il peu. Bravo de le faire sortir de son désert.

    Par ailleurs je proposerais que l’on commence par être effectual puis on devient cartesien, dans une démarche d’itération qui laisse par exemple sa place à une démarche lean.

    Puis on finirait dans le narratif : la vision, qui est construction a posteriori d’une cohérence à ce qui a empiriquement précédé.

    Qu’en pensez vous ?

    cdt
    didier

  6. Je pense que vous lirez avec intérêt ce post de Jacques Jaffelin (que je ne porte pas du tout dans mon coeur) http://www.sociosomatique.com/blog/?p=360 Pratique de la logique immanente (4).
    On peut y lire :  » Le dualisme cartésien est à l’origine de l’invention du principe d’inertie qui sépare la forme du mouvement dans les sciences de la nature; mais aussi le corps de l’esprit en médecine et dans les sciences humaines et introduit dans l’université une césure et une limite (borderline) entre les scientifiques (qui s’occupent des formes sans esprit) et les littéraires (qui s’occupent de l’esprit sans forme). Cette séparation n’a jamais été vraiment pensée et perdure aujourd’hui plus que jamais où l’on continue (surtout dans ce pays) à sélectionner les enfants sur la base de la mécanisation de la raison (les mathématiques considérés encore comme le haut lieu du raisonnement – il vaut mieux ne pas parler d’intelligence). Elle est aussi une séparation entre les mathématiques et la logique. Les mathématiques reposant sur la théorie des nombres et la logique sur le raisonnement analogique. Il existe une expression française qui résume à elle seule ce problème: « comparaison n’est pas raison ». Raison ici ne veut dire que vérité absolue, mathématique, numérique, cartésienne et platonicienne. Or, la comparaison ou l’analogie est justement l’outil fondamental de la raison raisonnante et expérimentale. Sans comparaison ou analogie pas de pensée évolutionnaire, pas d’histoire, pas de processus, seulement des entités closes et éternelles; pas de possibilités de reconnaître l’autre, le différent, la parenté lointaine, l’ancêtre dont nous sommes issus qui est inclus en nous. … »

  7. Merci pour cet article ! En tant que nonFrançaise, j’ai compris des choses 😉 « …Or nous sommes le pays de Descartes, qui a théorisé la séparation du corps et de l’esprit avec sa fameuse méthode et sa méfiance, pour ne pas dire sa répulsion, envers l’expérience sensible, c’est à dire le monde réel. Il y aurait l’esprit, pur, source de pensée et de nouveauté, et il y aurait le corps, le mode réel, sale et forcément imparfait, donc méprisable… »
    Il va falloir que je m’y prenne autrement, en attendant la nouvelle génération !

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