Pas une branche qui dépasse: non-dits, conformisme et inertie organisationnelle

Je regarde de ma fenêtre les ouvriers qui s’activent dans la cour de mon immeuble: c’est une très jolie cour, avec pelouse et haies d’arbres. Ils sont arrivés ce matin et depuis coupent furieusement tout ce qui dépasse. Les haies sont désormais rabotées et lissées, la pelouse coupé à 1,5cm. Nous avions un foisonnement créatif avec quelques herbes folles, nous avons désormais une motte de beurre verte. L’ordre règne. Je me demande qui a décidé une telle coupe. Certes il faut entretenir un jardin, mais les coupes? Je déroule la bobine: Les ouvriers eux-même appliquent les instructions; ils font ce qu’ils font dans tous les jardins, l’un après l’autre. Quelle est la précision de leurs instructions? Leur direction leur a-t-elle indiqué quoi faire type d’arbre par type d’arbre? Ou prennent-ils des initiatives à l’inspiration? Le bon de commande passé par le syndic qui administre l’immeuble précise-t-il quoi faire? Ou se contente-t-il d’indiquer « Entretien des espaces verts »? Dans ce dernier cas, part-il du principe que l’entretien des espaces verts suit des règles admises ou de celui que l’artisan saura bien quoi faire et fera « au mieux »?

Maintenant faisons une expérience imaginaire: je décide qu’il faut lutter contre la coupe, et qu’il est important de laisser des herbes folles (dites « mauvaises ») dans notre jardin commun. Ce n’est pas une lubie: la coupe n’obéit à aucune exigence biologique, elle est donc le seul produit d’une norme sociale, d’un conformisme, qui pose que coupé c’est beau, et non coupé c’est laissé à l’abandon et donc pas beau. En outre, les scientifiques attirent notre attention sur l’importance de laisser ces « mauvaises » herbes qui sont une condition indispensable à l’écosystème: de nombreuses formes de vies ont besoin de ces « mauvaises » herbes pour exister.

Donc comment inverser cette norme sociale? Je ne peux pas aller parler aux ouvriers, car ils font leur boulot. A leur chef? Il fait le sien. Au syndic? Il fait aussi le sien. Je me mets à sa place. S’il ne coupe pas sauvagement, les plaintes des propriétaires vont fuser. On ne veut quand même pas habiter dans une résidence dont l’entretien est négligé. Bref tout le monde continue comme avant, personne ne questionne un « évidence » admise par tous, et il est impossible de déterminer qui a décidé qu’il en soit ainsi. Concrètement, l’action en cours n’a jamais vraiment été décidée en tant que telle, elle est simplement reproduite, c’est un automatisme dont les motivations ont disparu depuis longtemps. On pourrait imaginer qu’en réunion annuelle des copropriétaires, le syndic demande « Et cette année, on fait quoi avec les espaces verts? » mais une telle question serait totalement incongrue. Seule solution, avec chance nulle de succès: une longue campagne de sensibilisation des copropriétaires aux bienfaits des herbes folles. Bon courage.

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