Nous avons découvert l’ennemi, et c’est… la prévision
Nous ne savons pas prédire l’avenir; mettons-nous ça dans le crâne une bonne fois pour toutes. Que peut-on faire alors? Pas simple mais il y a des pistes…
(suite…)Survivre et prospérer dans un monde incertain
Nous ne savons pas prédire l’avenir; mettons-nous ça dans le crâne une bonne fois pour toutes. Que peut-on faire alors? Pas simple mais il y a des pistes…
(suite…)En participant à la conférence IPDMC 2011 à l’Université de Delft, j’ai suivi une présentation essayant de lier l’effectuation et le design thinking. C’est un sujet important. Les deux partagent la notion de conception au sens large comme ancêtre, et notamment le travail de Herbert Simon. Une des questions qui est posée est le rôle des utilisateurs dans le processus d’innovation. Roberto Verganti, dans le discours d’ouverture de la conférence, rappelait les risques qu’il y avait à écouter les utilisateurs dans une démarche d’innovation radicale. (suite…)
La stratégie a pour but de décider quoi faire dans une situation donnée pour atteindre un objectif donné. Fondamentalement, la décision stratégique se ramène à la question « Que faire ensuite? ». Deux dimensions caractérisent les approches possibles dans cette démarche stratégique: la prédiction et le contrôle.
La première dimension est celle de la prédiction: dans quelle mesure ma démarche repose-t-elle sur une prédiction du marché futur? Une forte prédiction nous place dans des approches de type planification – j’approfondis ma prédiction du marché avant d’engager une action – ou de type vision – j’imagine le futur marché et je m’attache à faire de ma vision la réalité. Une faible prédiction nous place plutôt dans une approche de type adaptative: je n’essaie pas de prédire le futur marché, j’avance et je m’adapte aux changements qui surviennent.
La seconde dimension est celle du contrôle: dans quelle mesure puis-je contrôler l’évolution de mon environnement? Un présupposé de la stratégie classique est que l’acteur n’a que peu d’influence sur son environnement et que celui-ci est donné. Son action consiste donc à trouver sa place dans cet environnement (planification/positionnement) ou à s’y adapter quand celui-ci change (adaptation). Au contraire, le domaine de l’entrepreneuriat postule que l’acteur peut modifier de manière profonde son environnement, en particulier à partir d’une vision définie ex ante, ou dans une logique de transformation progressive de cet environnement.
Comment agir face à une situation radicalement nouvelle? Une approche utile consiste à se référer à des situations analogues (passées ou présentes), mais faisant très attention aux différences et à ce que celles-ci impliquent.
(suite…)L’utilisation des données quantitatives et de statistiques pour estimer une situation incertaine est indispensable, mais elle comporte de nombreux risques: une estimation peut devenir tellement familière qu’elle devient un fait admis par tous, des sources apparemment distinctes peuvent en fait s’appuyer sur la même source, etc. Ces biais contribuent ainsi activement aux surprises stratégiques, une situation définie comme « la réalisation soudaine qu’on a opéré sur la base d’hypothèses erronées qui se traduit par l’incapacité d’anticiper une menace grave sur ses intérêts vitaux. »
Vers la fin des années 80, par exemple, les experts américains de la CIA « savaient » que le PIB soviétique était de 2.500 milliards de dollars, soit environ 52% du PIB américain. Comment? Leurs modèles informatiques le leur indiquait. Ces modèles étaient basés, entre autres choses, sur une hypothèse de parité de pouvoir d’achat (PPA) exprimée Rouble-Dollar. Les soviétologues occidentaux, de leur côté, « savaient » également que le PIB soviétique était de 2.500 milliards de dollars, ce qui renforçait la crédibilité du chiffre. Comment? Ils s’appuyaient sur une source qui faisait autorité… la CIA.
On entend souvent dire que les entrepreneurs aiment prendre des risques, alors qu’en fait, s’ils en prennent, ils essaient de les contrôles. Ils sont comme le cascadeur Rémi Julienne qui remarquait: « Mon métier consiste à minimiser les risques. » Mais surtout la notion de risque ne caractérise pas correctement l’environnement dans lequel les entrepreneurs agissent lorsqu’ils créent un nouveau marché.
(suite…)Voilà un livre que l’on s’apprêtait à lire avec gourmandise: Attali essayant d’imaginer l’avenir à partir de la connaissance encyclopédique qu’il a du passé et du présent. Comme il le dit lui-même, l’exercice est difficile. Nombreux s’y sont essayés, sans succès et parfois avec ridicule. L’ouvrage commence par une magistrale histoire du monde en 40 pages – on n’en attendait pas moins de l’auteur. Attali estime que l’histoire a été structurée par 8 grands pôles qui chacun ont correspondu à une grande innovation. Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New-York et aujourd’hui Los Angeles. Selon lui, de siècle en siècle, l’humanité impose la primauté de la liberté individuelle sur toute autre valeur. Autrement dit, l’histoire humaine est celle de l’émergence de la personne comme sujet de droit, autorisée à penser et à maîtriser son destin, libre de toute contrainte. L’histoire tend vers l’émergence ce qu’il appelle une démocratie de marché, modèle universel. Sur la base de cette analyse, Attali se lance dans une prédiction de l’avenir.
Un post de Franck Lefèvre, ami et associé dans Digital Airways:
« Ne dis pas çà, Michel, t’es un salaud… »
Début mai 1981. Le second tour des élections présidentielles est imminent et le suspens croît de jour en jour. Ce soir là, Michel se trouve entouré de quelques amis, très majoritairement conservateurs. Le sujet politique arrive inéluctablement, et chacun y va alors de son pronostic. Mais bien entendu, tous pronostiquent la même chose, à savoir la victoire de VGE, telle une superstitieuse incantation: n’invoquons pas le nom du Malin.
Mais il se trouve que le pronostic de Michel n’est pas le même que celui de ses amis. Oh, il est bien entendu lui aussi conservateur, mais peut-être plus mollement que ses amis. Peut être plus lucidement. Et il profite d’une pause du brouhaha pour rendre public son analyse:
« …et bien moi, il me semble vraiment que cette fois Miterrand va y arriver… »
Silence dans l’assemblée; quelques instants, puis:
» – euh non Michel ! Ne dis pas çà ! T’es un salaud! »
Cette anecdote date de bientôt 25 ans et nous nous accordons tous pour dire que non seulement l’histoire a donné raison à Michel, mais que l’issue du duel était évidente à ce moment. Toute observation objective devait mener à cette conclusion.
Mais au delà, cette « parabole psychologique » illustre bien la démarche du partisan qui sacrifie à sa foi l’essentiel de sa lucidité: évoquer l’hypothèse redoutée est en soi tabou.
Quel supporter ose envisager la défaite en entrant dans les gradins ?
Dans ces domaines où le résultat est binaire (le match est soit gagné, soit perdu), cette position est certainement en elle même génératrice du plaisir pour le supporter. Croire en la victoire avant le match procure plus de plaisir que la défaite ne procurera éventuellement de déplaisir après, la dévotion à l’hypothèse est donc rentable.
Mais face à de la prospective industrielle, c’est à dire à des processus dont l’issue ne sera pas peinte en noir et blanc, une telle attitude est-elle encore raisonnable ? Qui peut-elle encore servir ? N’est-elle pas même nuisible pour l’équipe ? La pertinence de l’anticipation permet d’infléchir précocement les décisions; attendre l’échec (ou même la victoire…) pour agir, c’est se priver du coup d’avance que nous offre un adversaire « dogmatique ».
L’innovation nous met régulièrement face à des risques de ruptures. Une nouvelle technologie, ou bien même parfois une nouvelle idée, fait régulièrement vaciller les certitudes. Il est nécessaire de pouvoir reconsidérer une position rapidement , accepter de regarder ses convictions comme des inepties. Voici bien, me semble-t-il, une qualité
essentielle d’un gestionnaire de l’innovation.
Et pourtant…
Le peer-to-peer torpille le mariage de l’industrie et du Droit sur la propriété intellectuelle ? … et nous entendons encore des voix clamer qu’un nouvel enfant (« le téléchargement légal ») va raccommoder le couple, ou bien que les poursuites judiciaires vont arrêter un raz-de-marée.
Un analyste estime qu’un navigateur Web open-source à la mode n’a pas, en 2005, l’intérêt stratégique qu’un produit similaire aurait eu 10 plus tôt et on le web-lynche comme une sorcière à la solde des géants du logiciel commercial. Un technicien met en cause l’intérêt pratique de Linux pour une secrétaire ? On le met sur la même charrette, en route vers le même bûcher. Un biologiste explique l’importance de la connaissance du patrimoine génétique pour expliquer les comportements, on qualifie aussitôt sa démarche d’eugéniste.
En ces temps d’anniversaires historiques, je me garderai de toute métaphore dans le domaine…
Si on en juge à la rareté de la démarche, dissocier ses analyses de ses convictions doit vraiment être un exercice difficile; se souvenir de Michel peut peut-être nous y aider…