La standardisation, secret bien caché de la révolution industrielle

Lorsqu’on parle de révolution industrielle, des noms comme James Watt, George Stephenson, Joseph-Marie Jacquard ou Henry Ford viennent immédiatement à l’esprit. On les voit comme de grands inventeurs. Mais leur véritable invention est avant tout de porter un regard neuf sur un vieux sujet, souvent banal et mineur en apparence. A cette liste prestigieuse, il faut ajouter quelqu’un de beaucoup moins connu, le Lieutenant Général Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval. Il fut un pionnier de ce qui sera le véritable moteur secret de la révolution: la standardisation. Ses idées appliquées d’abord aux armes à feu seront reprises dans tous les domaines, avec un impact considérable qui résonne encore aujourd’hui.

À partir de 1765, Gribeauval s’efforce de rationaliser l’armement français en introduisant des armes identiques composées de pièces standardisées. Il commence par les canons puis s’intéresse aux fusils. Auparavant, chaque fusil était fabriqué de façon artisanale, et donc unique. Si une pièce cassait, il était impossible d’en récupérer une sur un autre fusil. Les fusils étaient donc chers, longs à fabriquer et difficilement réparables.

Nommé premier inspecteur de l’artillerie en 1776, après quelques déboires dus à l’opposition que suscitent ses idées chez les conservateurs, il s’applique à généraliser celles-ci. Son système d’uniformisation doit permettre une interchangeabilité totale au sein de l’armée française : les pièces des armes légères et des pièces d’artillerie pourraient ainsi être facilement remplacées les unes par les autres. Le fusil Modèle 1777, conçu sur ces principes, connaîtra un succès considérable sur les théâtres militaires européens (Révolution française, guerres napoléoniennes) et américains (Guerre d’indépendance des États-Unis, guerre anglo-américaine de 1812) et sera utilisé jusqu’en 1830.

Un véritable système industriel

La standardisation des pièces mécaniques est essentielle car elle permet de fabriquer des composants identiques et interchangeables. Une pièce usée peut être remplacée rapidement sans refaire toute la machine. On peut récupérer facilement une pièce d’une machine mise au rebut. On peut fabriquer les pièces séparément en développant la spécialisation et la division du travail. Elle réduit les coûts de production, accélère l’assemblage et simplifie les réparations. Mais elle ne porte pas que sur les pièces : elle porte aussi sur les machines destinées à les fabriquer, ainsi que sur les méthodes de fabrication. C’est donc un véritable système industriel que Gribeauval conçoit, dont le fusil révolutionnaire n’est que le produit visible.

Honoré Blanc, inspecteur qualité pour l’armée influencé par Gribeauval, applique ces principes et met au point une procédure rigoureuse qui exige que chacune des pièces complexes du mécanisme de détente d’un mousquet soit une réplique parfaite d’un modèle idéal. En 1785, Blanc organise une démonstration publique qui stupéfie son audience : il démonte 50 mécanismes, jette les pièces séparées dans des boîtes et secoue ces dernières. Puis il remonte 25 mécanismes à partir de pièces choisies au hasard dans chaque boîte. Tous fonctionnent parfaitement du premier coup.

L’idée de pièces interchangeables fut fondamentale pour la révolution industrielle, car l’usine moderne repose sur la fabrication en série d’objets identiques pouvant être assemblés sans ajustements manuels constants. Son impact sociétal fut considérable : produits toujours moins chers, toujours plus simples et toujours plus fiables, machines plus accessibles, entretien simplifié, diffusion plus large des biens manufacturés. La standardisation a ainsi contribué à améliorer durablement la qualité et le niveau de vie, en particulier des plus modestes.

Fin de la blague

Malgré son succès sur le terrain, l’influence de Gribeauval prit fin en 1791 lorsque les émeutiers révolutionnaires et des ouvriers parisiens détruisirent l’atelier de Blanc. Ils exprimaient en cela une opposition fanatique à la mécanisation, aux gains d’efficacité qui favorisaient les classes moyennes, ainsi qu’aux techniques qui désavantageaient ce qu’ils voyaient comme « le travail honnête des artisans ». Au tournant du siècle, l’idée des pièces interchangeables avait disparu en France. Ce fut le triomphe du romantisme à la Rousseau sur la rationalité des Lumières. L’artisanat était loué ; l’uniformité était déplorée. L’idéal romantique vantant la qualité du travail de l’artisan face à la médiocrité de la production industrielle était né, et installé pour longtemps. Pour l’historien Ken Alder, les 50 ans d’amnésie technique qui en ont résulté expliquent pourquoi la France a raté le coche de la révolution industrielle qui naissait alors en Grande-Bretagne.

Le mouvement Arts and Crafts, né en Grande-Bretagne un siècle plus tard, fut lui aussi une réaction aux progrès de l’industrialisation, perçue comme uniformisante pour les clients et aliénante pour l’ouvrier. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que ceux qui se voyaient défenseurs du peuple protégeaient en fait un système élitiste et malthusien où la qualité était réservée à une minorité. On retrouve cette crainte aujourd’hui dans la célébration du commerce de proximité, du circuit local, du « petit producteur », des « fermes à taille humaine », et dans la détestation de la grande distribution, de la fabrication de masse et de l’industrie. Un modèle mental solide fait ainsi persister l’idée que la masse s’oppose à la qualité, ce que démentaient déjà les travaux d’Honoré Blanc : la standardisation offre au contraire la qualité pour tous, et non pour quelques privilégiés seulement. Elle fait aussi persister l’idée que la standardisation des méthodes et des composants mène inéluctablement à l’uniformité, alors qu’elle a au contraire permis une explosion de la diversité et du choix offerts aux consommateurs.

Nul n’est prophète, surtout en France

Les idées de Gribeauval et Blanc, cependant, ne furent pas perdues pour tout le monde. Thomas Jefferson, ambassadeur à Paris de 1784 à 1789, les présenta au Congrès américain et elles firent sensation. Celui-ci en fit alors une promotion active, notamment au sein de l’armée américaine. La Ford T, conçue dès le début sur l’idée de simplicité et de standardisation des pièces, devenue une obsession de Ford, en est ainsi une lointaine descendante. Ce ne serait malheureusement pas la dernière fois que des Français talentueux verraient leurs idées rejetées par leurs compatriotes, en raison d’une hostilité au progrès basée sur des principes politiques et moraux douteux, alors qu’elles sont allègrement adoptées dans d’autres pays, pour le plus grand bénéfice de ces derniers.

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🔎 Source pour cet article: l’ouvrage de Stewart Brand, The maintenance of everything.

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12 réflexions au sujet de « La standardisation, secret bien caché de la révolution industrielle »

  1. La lucidité émotionnelle ne remplace pas la raison. Elle tente de la désenclaver. Elle ne dit pas que tout raisonnement est suspect parce qu’il est affecté ; elle rappelle qu’un raisonnement devient dangereux lorsqu’il ignore ce qu’il protège. Réhabiliter la raison, ce n’est donc pas revenir à l’illusion d’une pensée pure : c’est apprendre à rendre raison de nos raisons, y compris lorsqu’elles nous arrangent.

  2. Les quatre critères d’un raisonnement qui progresse sans polariser

    Un modèle mental praticable pourrait reposer sur quatre questions simples.

    1. Qu’est-ce que ma position protège ?

    Est-ce qu’elle protège ma sécurité, ma valeur, mon idéal, mon appartenance, ma loyauté, mon image de moi ?

    Ce n’est pas une accusation. C’est une clarification.

    2. Qu’est-ce que la position adverse protège ?

    Même si je la combats, même si je la juge fausse ou dangereuse, quel danger, quelle limite, quelle beauté ou quel don tente-t-elle de préserver ?

    Cela ne revient pas à tout mettre sur le même plan. Cela évite seulement de réduire l’autre à sa bêtise ou à sa faute.

    3. Qu’est-ce que je peux concéder sans me trahir ?

    C’est ici que la raison se réouvre. Une position vraiment forte peut reconnaître une part de validité ailleurs sans s’effondrer.

    La polarisation stérile commence souvent quand concéder devient vécu comme perdre.

    4. Qu’est-ce qui pourrait me faire changer d’avis ?

    C’est peut-être le test le plus sobre de la rationalité vivante.

    Une raison enfermée ne sait plus répondre à cette question.
    Une raison réhabilitée peut dire : voici ce qui me ferait évoluer.

    6. Nouvelle définition possible de “avoir raison”

    Je proposerais cette définition canonique :

    Avoir raison ne consiste pas à posséder une conclusion, mais à soutenir une position capable de répondre de ses motifs, d’accueillir l’objection, de nommer ses coûts, et ses gains et de demeurer révisable sans s’effondrer.

  3. Sans doute que les émeutiers qui saccagèrent l’atelier d’Honoré BLANC avaient-ils anticipé ce qu’à décrit avec brio Charlie CHAPLIN dans les temps modernes et bien plus tard avec douleur ROBERT LINHART dans l’Etabli. Pourtant autant GRIBEAUVAL que BLANC avaient raison car le processus n’était pas en cause mais, les hommes qui le servaient.

  4. Ce que vous écrivez repose sur une hypothèse, industriellement hasardeuse : « les techniques industrielles du moment permettent d’obtenir l’uniformité recherchée sans trop nuire aux performances ni trop remplir la poubelle ». À la même époque, les ingénieurs de la marine ont voulu unifier la hauteur des mats des navires, pour la gestion des stocks : on savait faire (quitte à sous-utiliser les arbres), mais ça a été rejeté par les marins, pour des raisons maritimes.
    Beaucoup plus près de nous, on s’est mis à utiliser les barres de torsion pour la suspension des voitures. Seul problème jusque dans les années 60 : une trop grande dispersion dans la fabrication de ces barres. Avec un contrôle qualité sévère, comme vous le décrivez, on aurait rempli davantage de poubelles qu’on aurait fabriqué de voitures (et mis l’usine en faillite…). On a donc utilisé une autre approche de la standardisation : la création de classes : mesure (et non contrôle « bon/mauvais ») unitaire, se traduisant par un système de points de couleur. Même si on aurait préféré s’en passer.
    Même situation dans l’industrie des transistors germanium par alliage : on prend une plaquette de Ge, on dépose une bille d’Indium de part et d’autre, et on fait cuire, créant deux zones d’alliage GeIn, avec une petite épaisseur de Ge (N) entre les deux. Et on mesure… Selon l’épaisseur, on a soit 2 diodes (sans valeur) soit un transistor (de « qualité lambda » à « qualité $$$$ »), soit un court-circuit à 3 pattes (poubelle). On n’a jamais vraiment maitrisé ce qui sortait des chaines, mais on s’en est sorti en jouant sur le part-number et le tarif. Pour ce qui est de « jouer à Gribeauval », c’est zéro pour la question. Mais ça n’a pas empêché d’en fabriquer par milliards (et il en reste encore des millions en stock).
    Ça ne marche pas à tous les coup : quand les premiers microordinateurs sont sortis, les soviétiques ont voulu « faire pareil ». Ils ont « pompé » l’Apple II et, donc, son micro-processeur, le 6502. Faute de maitriser le process, ils avaient le choix entre tout jeter (« méthode du contrôleur qualité post Gribeauval ») soit les monter quand même, avec un papier expliquant le moyen de contourner le non fonctionnement de certaines instructions. Le gars du GosPlan était content, mais les soviétiques n’ont jamais pu bâtir une industrie du logiciel sur cette base (ils ont finalement renoncé…).
    Cela dit, pour moi, le seul vrai créateur de la standardisation actuelle, ce n’est pas Gribeauval, mais Charles Renard, inventeur des « séries Renard » qui définissent de nos jours les valeurs de milliards de composants (résistances, condensateurs, inductances, etc.) Plus, naturellement, les câbles des dirigeables comme à l’origine. On pourrait aussi citer les créateurs des standards de visserie, même si l’unification est loin d’être aussi complète.

  5. Bonjour Monsieur Silberzahn,
    Ce sujet me parle grandement, et j’en parle notamment dans le chapitre 2 de mon livre « L’Empereur Entrepreneur – Napoléon et le business ».
    Je pense que cela vous intéressera, et vous permettra d’ajouter Napoléon comme personnage historique qui a capitalisé sur la standardisation, en s’appuyant justement sur le fameux Gribeauval.
    Merci pour cet article, riche et pertinent.
    Bien à vous,
    Valentin Lefebvre

    1. Napoléon, artilleur de formation, a fait ses études (durant le règne de Louis XVI) avec le « système Gribeauval » : canons en bronze, à chargement par la bouche, intégré dans tout un environnement facilitant le transport du canon (avec son affut) comme des munitions et des artilleurs. Très innovant pour son époque mais, 20 ou 30 ans plus tard d’autre pays faisaient mieux. Sauf que quand un matériel est standardisé et donne satisfaction, il très difficile de « sauter dans l’inconnu », surtout pour un militaire.

  6. La standardisation devient un progrès lorsqu’elle augmente la fiabilité commune, rend la qualité plus accessible et permet une évolution soutenable des usages. Elle devient dégradante lorsqu’elle impose à des personnes, à des métiers, à des milieux vivants ou à des environnements naturels le régime abstrait de la pièce interchangeable. Le problème n’est donc pas la standardisation en elle-même, mais son débordement : lorsqu’un outil de fiabilité technique devient une forme de réduction du vivant.
    Une transformation habitable ne se reconnaît pas seulement au fait qu’elle nomme ses pertes. Elle doit aussi nommer ses gains, rendre visible ce qui mérite d’être poursuivi, et permettre à ceux qu’elle affecte de la porter humainement sans se dissocier d’eux-mêmes, de leur métier, de leur milieu ou de leur rapport au vivant.
    Une transformation échoue souvent lorsque deux raisonnements motivés se renforcent mutuellement : celui des opposants, qui ne voient plus que la menace, et celui des promoteurs, qui ne voient plus que le gain. Chacun devient alors la preuve affective de l’autre. La résistance confirme aux innovateurs que le monde ancien est irrationnel ; le mépris des innovateurs confirme aux résistants que le progrès est violent.
    Si l’ingénierie a appris à rendre la production fiable par la standardisation des pièces, les transformations humaines doivent apprendre à rendre l’évolution habitable par la clarification reproductible des coûts, des gains, des rythmes et des conditions d’accompagnement.

  7. La standardisation a rendu possible une qualité plus fiable, plus réparable et plus largement accessible. Mais elle a aussi affecté les mondes qu’elle transformait. Pour les uns, elle portait une promesse d’ordre, d’efficacité et de démocratisation matérielle ; pour les autres, elle menaçait un geste, un statut, une manière d’habiter le travail. Le Triangle de la Lucidité Émotionnelle permet de ne pas réduire cette opposition à un conflit entre raison et archaïsme. Il invite à voir ce qui se joue affectivement dans toute transformation : ce qui est protégé, ce qui est perdu, ce qui est admiré, ce qui est reçu comme un don. Une décision industrielle devient plus habitable lorsqu’elle sait standardiser ce qui doit l’être — les pièces, les formats, les méthodes — sans traiter les personnes, les métiers et les expériences vécues comme des éléments interchangeables.

  8. Sauf si la standardisation acceptait la prise en compte de la notion de qualité. Car ce qui ressort est plutôt une recherche du gain et du profit au détriment de l’humain. Quand vous parlez du commerce de proximité vous ne prenez en compte ni la relation humaine avec le producteur ni la recherche d’un produit qui tente de respecter le vivant. Les normes de la standardisation sont, et on le voit de plus en plus en ce moment, d’ignorer les précautions scientifiques au seul but de multiplier la production. Vous ne pouvez continuer à ignorer les impacts négatifs sur la vie et ne pas en tirer les conséquences qui s’imposent. C’est une autre révolution de penser qui est nécessaire aujourd’hui.

      1. Ça ressemble à du surplomb, si ce n’est pas ce que vous souhaitez c’est ambigu, sinon c’est votre espace… Mais ce modèle mentale ne dérive-t-il pas vers un raisonnement motivé, contre un autre raisonnement motivé ? Quel modèle mentale alors pour sortir de cette opposition ? Avoir raison ? Chacun peut s’en convaincre. Personnellement je constate malheureusement chaque jour la plus grande faillite du système rationnel qui repose sur avoir raison. Quelque soit le coté partisans que l’on choisisse. Donc à nouveau, quel modèle mentale pour en sortir ou au moins progresser sans disqualifier la raison ? Ou dit différemment comment la réhabiliter pour qu’il y ai un autre sens à avoir raison qui ne débouche pas comme actuellement sur des polarisations stériles le plus souvent ? La faillite n’est pas celle de la raison, mais celle de la raison possédée. J’ai raison, donc je suis du bon côté. Elle sert à consolider une appartenance, une image de soi, une sécurité morale ou politique. Elle devient alors une raison de combat, pas une raison de clarification.
        Le déplacement décisif : de “avoir raison” à “rendre raison”
        Sortir de la polarisation ne consiste pas à renoncer à avoir raison, mais à déplacer le sens de cette expression : avoir raison ne signifie plus posséder la vérité contre l’autre, mais pouvoir rendre raison de ce que l’on pense, de ce que l’on protège, de ce que l’on ignore, et de ce qui pourrait nous faire évoluer.
        C’est un autre modèle mental.

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