La France vit depuis quelques mois un psychodrame politique dont plus personne ne voit vraiment comment sortir. Celui-ci résulte en grande partie d’une volonté de maintenir la stabilité à tout prix. De condition pour appliquer une politique, celle-ci devient étrangement un objectif en soi. Comme souvent dans les systèmes complexes, toute action produit des effets pervers qui peuvent être plus importants que l’action elle-même. Si en effet les avantages de la stabilité sont évidents – le pays a besoin d’un gouvernement qui fonctionne -, le prix à payer est moins visible. Il est pourtant très important et devient rapidement insupportable.

« La suspension des retraites est nécessaire pour la stabilité politique de ce pays », assurait récemment le ministre du Travail et des Solidarités. Cette remarque semble frappée au coin du bon sens, mais rien n’est plus faux. Car de quelle stabilité parle-t-on? Celle de quelques maroquins, sans aucun doute. Mais au-delà? Ne sommes-nous pas au contraire dans une situation profondément instable? La quête de stabilité politique à tout prix comporte en effet plusieurs risques majeurs.
1. Stagnation et blocage des réformes nécessaires – Privilégier la stabilité empêche des transformations indispensables. Le système est figé. Il devient incapable de s’adapter aux évolutions sociales, économiques ou technologiques. Les problèmes structurels persistent simplement parce que leur résolution nécessiterait des changements déstabilisants à court terme.
2. Accumulation de tensions et explosions différées – En retardant les ajustements nécessaires, on ne fait souvent que reporter les crises et les aggraver. Les frustrations accumulées peuvent mener à des ruptures plus violentes et incontrôlables qu’un processus conflictuel mais géré de transformation progressive. C’est l’image traditionnelle de la cocotte minute parfaitement stable mais dont la pression interne monte jusqu’au moment où elle explose.
3. Légitimation de l’autoritarisme – L’argument de la stabilité sert fréquemment à justifier la répression, la limitation des libertés et la concentration du pouvoir. Des régimes autoritaires utilisent cette rhétorique pour maintenir leur emprise, au détriment de la démocratie et des droits fondamentaux.
4. Perpétuation des injustices – La stabilité profite généralement davantage à ceux qui bénéficient du statu quo. Maintenir l’ordre existant signifie souvent préserver des inégalités, discriminations ou privilèges injustes, sous prétexte d’éviter le désordre. La véritable question est donc toujours: à qui profite cette stabilité et qui en paie le prix? Ces questions sont d’autant plus importantes que l’on sait que le système actuel n’est pas tenable, et qu’il faudra forcément le revoir. La stabilité n’est alors qu’un prétexte pour repousser la réforme inévitable à demain, et si possible à après-demain, et « après moi le déluge! »
5. Jeu à somme nulle – L’injustice de la stabilité à tout prix est particulièrement marquée dans un système en déclin. Dans un tel système, un groupe ne peut progresser, ou maintenir ses gains, qu’en dépouillant le reste de la collectivité. Le jeu politique devient alors un grand jeu est à somme nulle, montant les individus et les groupes les uns contre les autres, les plus forts contre les plus faibles. Les groupes politiquement puissants ont encore plus avantage à bloquer les réformes et à défendre la stabilité. Le déclin économique exacerbe les tensions, et rigidifie le système car il ne s’agit plus de voir ce qu’on peut gagner, mais de défendre ce qu’on peut perdre, dans une quête désespérée. Cette exacerbation rend encore plus difficile les réformes, encore plus nécessaire la stabilité pour les plus forts, jusqu’à l’explosion finale.
6. Stabilité ici, instabilité ailleurs – Le maintien de la stabilité ne peut pas se faire à l’échelle de tout le système. Dans une forme de vases communicants, le maintien à tout prix de la stabilité sur un plan crée nécessairement de l’instabilité sur un autre. Par exemple, la succession d’arrangements entre les partis politiques pour que le gouvernement se maintienne se fait aux prix de multiples changements de politique, y compris de retours en arrière et de décisions absurdes. Ceux-ci perturbent considérablement la vie des acteurs économiques et des citoyens en général, dont les conditions de travail sont désormais très instables, avec des conséquences incalculables. La stabilité pour les uns engendre le chaos pour les autres. Là encore, la question est: de quoi maintient-on la stabilité, pour qui… et aux dépens de qui? La fameuse observation de Frédéric Bastiat qui opposait ce qu’on voit (ici, la stabilité politique) et ce qu’on ne voit pas (le chaos économique) est particulièrement pertinente.
7. Perte de vitalité démocratique – Une stabilité excessive réduit l’espace du débat politique, décourage l’innovation politique et la participation citoyenne. Comme tout collectif, la démocratie nécessite une certaine dose de conflit constructif et de remise en question pour rester vivante. L’affaiblissement du débat au nom de la stabilité nourrit des conflits futurs. Cet affaiblissement est d’autant plus grave que l’absence de réforme au nom de la stabilité est possible parce qu’on satisfait ceux qui ont voix au chapitre en ignorant les autres. On joue une partie de la population contre une autre. La majorité silencieuse finance malgré elle la minorité active. Jusqu’à quand?
8. Fragilité paradoxale – Les systèmes dont la stabilité est maintenue à tout prix deviennent paradoxalement plus fragiles, car ils perdent leur capacité d’adaptation. Lorsque le changement devient inévitable, ils risquent l’effondrement plutôt que la transformation contrôlée. C’est ce qui arrive à toutes les dictatures, qui sont stables jusqu’au moment où elles chutent. La stabilité affichée a masqué leur faiblesse mais surtout elle a empêché l’évolution du système et donc accentué cette faiblesse. Stabilité et instabilité entretiennent donc une relation paradoxale. La stabilité est certes une valeur politique importante, mais elle doit être équilibrée avec la justice, la liberté et surtout la capacité d’évolution. Une stabilité dynamique, qui repose sur un changement progressif à tous les niveaux du système, comme une forme de respiration, est donc préférable à une stabilité figée.
L’argument fallacieux de la stabilité
La grande leçon de la systémique est que toute action produit des effets pervers, et la recherche de stabilité ne fait pas exception. Le danger survient quand, du fait des circonstances, les effets pervers sont plus importants que l’action elle-même. C’est le cas aujourd’hui de la stabilité. Aucun des risques énoncés ci-dessus ne pointe vers une solution simple de la situation politique actuelle française, on en conviendra. Mais ils suggèrent cependant, a minima, que l’argument de la stabilité est fallacieux. La recherche de stabilité à tout prix est dangereuse et malhonnête. Elle enferme le système dans une course folle vers une fin inéluctable. Elle devient la première source du problème qu’elle prétend régler.
✚ Sur le même sujet on pourra lire mon article précédent: Le mensonge, véritable raison de la crise française.
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2 réflexions au sujet de « Le prix de la stabilité »
Le système de consortium politico-administratif qui anime la France depuis plus de deux siècles possède au moins un pôle très stable. Celui là, en arrière plan, on ne l’évoque qu’en chuchotant. L’autre pôle de l’attelage, qui s’agite sur le devant de la scène, peut se trouver dans des conditions très diverses selon sa force et sa cohérence. Actuellement il est au plus mal, d’une stupéfiante faiblesse : pas étonnant qu’il évoque le rêve d’une stabilité quoi qu’il nous en coûte in fine. C’est clairement un système en chute libre. L’histoire française nous enseigne qu’à trop faillir, ce pôle est éjecté, un autre prenant sa place. Le nouvel arrivant doit alors conclure un pacte avec l’autre côté, ce dernier arrachant au passage de nouveaux pouvoirs assurant un peu plus son emprise, sa « stabilité » indestructible, son autonomie, sa justice retenue et son pouvoir d’auto-appréciation et d’auto-organisation.
L’attelage s’en trouve encore plus déséquilibré, présage de nouveaux problèmes quelque poigne que le nouvel arrivant puisse arborer.
la cocotte minute est conçue et fabriquée de façon à ne pas exploser; à une pression inférieure à la pression nécessaire pour explosion, le couvercle se déforme et la surpression est évacuée