Le déclin de la France ne fait plus guère débat aujourd’hui. Il se manifeste par quantité de chiffres économiques et sociaux. De puissance moyenne, nous devenons peu à peu une puissance impuissante, rongée par des problèmes économiques, financiers et sociaux qui nous semblent insolubles. Le monde se construit sans nous, une réalité difficilement acceptable pour un peuple qui a longtemps prétendu le guider par sa flamme. Pour comprendre la logique de ce déclin, il est intéressant de relire l’historien Arnold Toynbee, spécialiste de l’histoire des civilisations. Pour lui, le déterminant de l’ascension et du déclin d’une civilisation est sa capacité créative. C’est une perspective fascinante.

Arnold Toynbee, dans son œuvre monumentale L’Histoire (« A Study of History » en Anglais), développe une théorie cyclique sur l’évolution des civilisations, qui repose sur l’idée que celles-ci passent par des phases de naissance, de croissance, de déclin et de chute. Selon Toynbee, les civilisations s’effondrent non pas à cause de facteurs externes immédiats (comme les invasions ou les catastrophes naturelles), mais en raison de leur incapacité à répondre aux défis internes et externes qu’elles rencontrent.
Pour Toynbee, les civilisations se développent en réponse à des défis externes (comme des conditions environnementales difficiles ou des menaces militaires). Lorsque les élites d’une société réussissent à relever ces défis, elles assurent la croissance de la civilisation.
Durant la phase de croissance, une élite créative émerge au sein de la société, capable de proposer des solutions efficaces et novatrices aux défis rencontrés. Cette élite guide la civilisation vers des réussites plus grandes et favorise son développement. Cette réussite rend la civilisation attractive pour les peuples et les individus. On songe par exemple aux élites gauloises qui se sont romanisées.
Avec le temps, cependant, cette élite perd peu à peu sa capacité créative. Sa réussite même fait qu’elle commence à avoir plus à perdre qu’à gagner à prendre des risques. Elle cherche à conserver le pouvoir et ses privilèges plutôt qu’à innover. La civilisation entre alors dans une période de stagnation. L’incapacité, ou le manque de motivation, à résoudre de nouveaux défis ou à s’adapter à des circonstances changeantes entraîne une crise interne.
Durant cette phase de déclin, la civilisation n’est plus attractive. Les masses se détournent de l’élite, qui ne parvient plus à les inspirer ou à répondre à leurs besoins. Un « prolétariat interne » se développe, composé de groupes marginalisés ou aliénés au sein de la civilisation, qui deviennent mécontents et hostiles au système établi, et n’ont donc plus intérêt à son existence. Celui-ci doit alors se défendre pour perdurer. L’élite créative devient alors une minorité dominante. La logique de fonctionnement de la civilisation passe ainsi progressivement de l’attraction au contrôle. Ce passage exprime la « cassure » (breakdown) de la civilisation, qui cesse d’être créative. De manière intéressante, Toynbee observe que les effets de cette « cassure » ne sont pas visibles immédiatement: la civilisation peut continuer pendant assez longtemps sur sa lancée, en quelque sorte, bénéficiant même au contraire de l’efficacité résultant de la logique de contrôle.
En parallèle, des forces extérieures, que Toynbee appelle le « prolétariat externe » (des peuples ou groupes en dehors de la civilisation), peuvent profiter de la faiblesse de celle-ci pour l’envahir ou l’attaquer. Ces invasions contribuent à renforcer la logique de contrôle, donc l’aliénation interne, et à ainsi accélérer la chute de la civilisation déjà affaiblie de l’intérieur.
Lorsque la minorité dominante perd toute capacité à gérer les crises et à maintenir l’ordre social, la civilisation entre dans une phase de désintégration. Elle peut sombrer dans l’anarchie, le déclin économique, ou être conquise par d’autres civilisations plus dynamiques. La perte de l’unité sociale marque la fin de la civilisation car l’intérêt initial à la développer n’est plus partagé.
Toynbee observe que durant cette période, il y a souvent un retour à la spiritualité ou à des mouvements religieux, qui cherchent à donner un sens à cette décadence, qui peut amener même à la célébrer. Cela peut aussi marquer le début d’une nouvelle civilisation.
En résumé, pour Toynbee, une civilisation s’effondre principalement en raison de son incapacité à relever de nouveaux défis et de l’immobilisme des élites qui deviennent des forces conservatrices plutôt que créatives. L’érosion des institutions et des valeurs internes précède toujours la chute provoquée par des invasions ou des forces extérieures. D’où ce résumé fameux: « Nous ne déclinons pas parce que les barbares nous envahissent. Ils nous envahissent parce que nous déclinons. »
La réponse du prolétariat
Face à la crise, Toynbee identifie quatre grandes attitudes ou stratégies de réponse du prolétariat :
L’archaïsme : Cette réaction consiste à regarder vers le passé et à tenter de ressusciter des institutions, des traditions ou des valeurs anciennes. Le prolétariat cherche à renouer avec une époque perçue comme plus pure ou plus authentique, croyant que le salut réside dans un retour à ces idéaux anciens. C’est une tentative de restaurer une gloire passée, mais elle est souvent stérile, car elle ignore les nouvelles réalités sociales et économiques.
Le mimétisme : Dans cette réaction, le prolétariat cherche à imiter la minorité dominante qui l’a marginalisé, en adoptant ses valeurs, ses comportements et ses institutions. Le but est d’accéder aux mêmes privilèges et au même statut que cette élite. Le mimétisme est une forme d’assimilation où l’on espère grimper l’échelle sociale en se conformant aux modèles de ceux qui contrôlent la société, même si cela signifie abandonner ses propres traditions ou identités.
Le futurisme : Le futurisme est une réaction révolutionnaire et tournée vers l’avenir. Le prolétariat rejette non seulement l’ordre actuel, mais aussi le passé, en cherchant à créer une nouvelle société radicalement différente. C’est une vision utopique, où l’on souhaite instaurer de nouvelles structures politiques, économiques et sociales qui rompent avec tout ce qui a précédé.
La transcendance : La transcendance est une réponse spirituelle ou religieuse. Le prolétariat interne, face à la décadence de la civilisation, se détourne du monde matériel et des luttes sociales pour chercher un salut dans une dimension supérieure. Il s’agit de transcender les réalités terrestres en se tournant vers une quête spirituelle ou religieuse, souvent sous la forme de mouvements mystiques ou prophétiques.
Ces réponses expriment la quête d’une issue face à la désintégration des institutions dominantes.
Toynbee et le déclin français
Comme toute théorie, celle de Toynbee a évidemment ses limites, mais elle me semble offrir une lecture intéressante de la situation actuelle en France. Ce qui frappe en effet, ce n’est pas tant l’importance des défis auxquels nous sommes confrontés que l’incapacité de l’élite politique à pouvoir les résoudre, à même vouloir les résoudre. L’énergie créative a manifestement disparu. La flamme intérieure s’est éteinte. L’aliénation du peuple, quant à elle, est soulignée par les travaux des sociologues sur la fragmentation du corps social. La réaction de celui-ci, qu’elle soit le retrait, le futurisme révolutionnaire ou la transcendance, s’exprime parfaitement dans les différents courants politiques et sociaux actuels les plus actifs. L’élite a cessé de vouloir impulser une énergie créative au système et la population en a pris acte. Même si rien n’est jamais inéluctable, et si l’évolution des sociétés n’obéit pas à des lois mécanistes, nous sommes de toute évidence entrés dans une phase de déclin à la Toynbee. La clé pour l’inverser réside dans la réinvention d’une capacité créative. Mais cela suppose qu’il y ait une volonté de le faire, ce qui n’est pas évident. Si la majorité a décidé que le système n’est plus sauvable, voire qu’il ne vaut plus la peine de l’être, alors nous sommes véritablement entrés dans une phase révolutionnaire.
✚ Sur la façon dont le modèle de Toynbee peut s’appliquer au déclin des entreprises, lire mon article précédent: La disparition de la capacité créative comme cause du déclin des organisations.
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8 réflexions au sujet de « Les causes du déclin de la France: la leçon du modèle de Toynbee »
Analyse politique rapide :
L’archaïsme : RN, RQ, IDL, UDR, DLF (= droite conversatrice)
Le mimétisme : Renaissance, MoDem, Horizons, UDI (= centristes « libéraux »)
Le futurisme : LFI, EELV, NPA (= gauche radicale)
Intéressant de voir que les anciens partis en déclin UMP, PS et PC sont à cheval sur deux idéologies. Preuve que leur positionnement est devenu intenable et leur disparition inévitable.
Intéressant aussi de voir que le slogan « Make America Great Again » rentre bien dans la première stratégie. Alors que la théorie du « ruissellement » de « En Marche » rentre bien dans la deuxième.
nb: la transcendance ne peut être représentée politiquement, et il est probable que ses membres soient tous abstentionistes ou non-inscrits.
Le soucis est que la marche prise par les économies les plus « successfull » n est pas nécessairement la voie qui semble la plus soutenable. Ni les etats unis, l inde ou la chine ne paraissent être des modeles. Nous manquons d un modèle de réussite. L analyse de notre impact sur le changement climatique prouve bien qu il faut inventer d’autres métriques.
J’ajouterai aussi, l’absence de valeurs de la classe politique actuelle, pas uniquement en France, qui prioritisent les résultats cours termes qu’attaquer les grands chantiers du 21è siècle et la rapide évolution des changements internes et externes. Malgré la proximité virtuelle des Hommes politiques avec la population, le manque de confiance dans l’élite politique ne fait qu’augmenter. Merci pour cet article très intéressent.
Un mot me semble manquer : « vitalité ». il n’y a pas d’émergence de civilisation sans vitalité démographique. Le rôle de la France en Europe a souvent été concomitant avec une population jeune en croissance et importante.
Pas mal d’autres exemples.
Le pb actuel de vitalité et de créativité de la France et de l’Occident pourrait être dans le poids énorme (en comparaison du passé) des inactifs vieux, qui votent et prélèvent une part importante de la production. Cumulé avec le faible taux d’activité (= les boomers n’ont pas créé assez d’emplois pour leurs enfants et petits enfants), et l’individualisme exacerbé, la vitalité collective qui persiste dans certaines parties est étouffée.
Qui osera et réussira à trancher le jacobinisme et redonner de l’air aux régions les plus vitales ?
d accord sur le constat de la gerontocratie, meme si je vois pas comment en sortir avec 50% de votant qui sont retraités (et 1/3 du corps electoral). Par contre je vois pas le rapport avec les regions ou meme de solution regionale (meme s il y a plus de retraités a Nice qu a Strasbourg, leur poids electoral y est aussi determinant et tant qu il y aura des transferts financiers inter region, les regions « vieilles » pourront toujours vivre au crochet des regions « jeunes »
Un bon argument , l Europe et particulièrement la France traversent un » hiver démographique blanc » . Une immigration incontrôlée qui communautarise la sociéte et est le vecteur d un radicalisme religieux.
Quant à l innovation , la France est figée par une Etat trop présent trop sclérosant et incapable défendre ses propres intérêts . Voir Alsthom et voir » les » pépites » rachetées par les étrangers .
L IA par exemple » nos meilleurs têtes » sont à l étranger .
Quant à l élite , elle a failli , outre qu elle n a plus de vision ( abandon de l industrie ) elle ne cherche désormais qu a se coopter .
La qualité de l enseignement décline
L occident est aussi traverse par de nouvelles idéologies , le wokisme en l occurrence . Une idéologie qui veut par contre réaction à l archaisme effacer les acquis de notre civilisation . L histoire , une histoire reconstruite .
Il faudrait une » nouvelle élite » déterminée et un serviteur de l Etat qui redonne à ce pays une confiance .
mais face désormais à la guerre des partis et à un délitement de l Etat Nation et une vision trouble d une Europe qui n a pas su apporter un cadre de développement et le » Sud Global » qui désormais est devenu un contrepoids incontournable economique , le redressement de ce pays parait être un projet incertain .
Vaste programme
Merci pour vos articles qui accompagnent mes débuts de semaine depuis plusieurs années.
Je note que vous ne finissez pas votre texte par une note enthousisate ou positive, ce qui est normalement le cas.
Notre monde est « incertain » mais vous me donner chaque semaine un point de vue nouveau, un point de reflexion qui questionne et qui me rassure que demain continuera à être bien!
Merci encore pour vos partages