Les nouveaux gardes rouges de la pédagogie

C’est entendu: Nous allons vers un enseignement débarrassé des enseignants, où il n’y aura plus de salle de classe et où les étudiants discuteront aimablement entre eux sous la direction d’un animateur pédagogique au sujet d’un film qu’ils auront regardé la veille au soir chez eux. Car voyez-vous, l’idée d’un savoir dispensé par des enseignants à des étudiants est totalement ringarde. Il y aurait des sachants et des apprenants? Mais non bien-sûr. Dans cette société horizontale, les étudiants n’en savent-ils de toute évidence pas autant que les enseignants? Loin s’en faut. Cette conception, qui n’aurait pas déplu aux gardes rouges de Mao, est un danger mortel pour la jeunesse.

La révolution Internet offre des possibilités extraordinaires en termes de diffusion massive et de personnalisation de l’expérience d’apprentissage. Avec Internet, ces millions d’individus peuvent apprendre seuls, à leur rythme, sur n’importe quel sujet de leur choix. Avec plusieurs MOOCs – cours en ligne ouvert à tous – à mon actif, j’en sais quelque chose. Mais cet extraordinaire développement fait naître chez certains le rêve d’une école sans enseignants et sans salle de classe.

Un tel rêve semble d’autant plus réalisable qu’il trouve aisément des approches pédagogiques modernes vont dans son sens. La structure actuelle de l’enseignement est dénoncée comme trop dirigiste, tuant dans l’œuf la créativité des enfants. Elles aussi rêvent d’une école sans enseignants où les enfants, et par extension les étudiants, dirigent leur propre apprentissage.

Une telle vision repose sur une conception erronée du rôle de l’enseignant, en particulier dans l’enseignement supérieur.

On pense souvent que le rôle de l’enseignant est d’enseigner, c’est dire de dispenser des connaissances. Mais ce rôle va bien au-delà: il consiste surtout à déterminer quelles connaissances sont nécessaire pour construire une formation.

Pour les domaines techniques, ce rôle de choix par l’enseignant n’est pas important, et on peut aisément concevoir que l’étudiant détermine seul ses besoins. Par exemple, si, dans mon nouveau travail, je dois utiliser Excel alors que je ne le connais pas, la nécessité d’apprendre Excel est évidente.

Mais pour l’enseignement général, il en va différemment. Comment former les cadres du futur? Dès lors qu’on ne conçoit plus cette formation en termes purement techniques, où l’on apprendrait la comptabilité et la langue anglaise, mais plutôt en termes de capacité à affronter l’avenir, la question devient très complexe. Pour reprendre l’expression de Valéry qui écrivait, à propos de l’enseignement « … il s’agit de faire de vous des hommes prêts à affronter ce qui n’a jamais été. »  Concevoir une telle formation, c’est le rôle de l’enseignant. C’est même son rôle fondamental.

Comme nous, supprime les enseignants! (Source: Wikipedia)

Comme nous, supprime les enseignants! (Source: Wikipedia)

Cela signifie que vont se retrouver dans cette formation des cours que certains étudiants jugeront inutiles, pas pratiques, trop abstraits. Les clients, puisque les étudiants sont désormais nos clients, ne seront pas satisfaits du produit, qu’ils n’ont pas demandé. Mais comment pourraient-ils savoir de quoi ils ont besoin pour affronter l’avenir? Une telle connaissance relève de la pédagogie, et là encore c’est le rôle de l’enseignant. D’ailleurs, les spécialistes en innovation ont depuis longtemps fait remarquer que les clients n’ont que rarement conscience de ce dont ils ont besoin. Steve Jobs le remarquait, « Ce n’est pas le travail des clients de savoir ce dont ils ont besoin ». Aucun client n’a demandé le MP3, le téléphone mobile ou Internet. Eh bien de la même manière, ce n’est pas le travail des étudiants de savoir ce dont ils ont besoin pour affronter l’avenir, c’est celui de l’enseignant.

A ce sujet on notera que l’importance grandissante des évaluations de cours par les étudiants est une menace mortelle envers la capacité des enseignants à jouer ce rôle. Elles sont une forte incitation à donner aux étudiants ce qu’ils veulent tout de suite, plutôt que ce dont ils auront besoin demain.

La suppression de l’enseignant est un vieux rêve qui a uni penseurs réactionnaires et gardes rouges de la Chine maoïste, qui eux avaient bien compris l’importance de son rôle. Il est attristant qu’il subsiste, intact, et qu’il soit poursuivi au nom de la modernité pédagogique et sans doute gestionnaire, par ceux qui, eux, ne l’ont pas compris. A l’heure où la complexité du monde nécessite plus que jamais de penser, c’est à dire avant tout de savoir faire un effort et de prendre le risque de déplaire aux âmes sensibles, ce serait causer un tort irréparable aux jeunes générations que de leur faire croire que savoir quoi étudier et choisir sur quoi penser n’est pas difficile, et qu’il suffit de discuter entre soi une vidéo pour avoir couvert un sujet.

Au final, une telle conception « maoïste » de l’enseignement participe de l’aveuglement construit que j’évoquais dans un billet précédent et qui nous coûte cher, et nous coûtera encore plus cher à l’avenir.

8 réponses à “Les nouveaux gardes rouges de la pédagogie

  1. Très juste et percutant comme nous y a habitués
    ce blog. Par contre, je ne vois pas bien qui sont les gardes rouges ?
    Je crains qu’ils ne soient difficiles à
    identifier et à combattre, comme par exemple, la bêtise.

  2. Cher Philippe, j’espère de tout coeur que vous ayez raison mais à mon sens, vous faîtes deux erreurs que vous reprochez régulièrement aux autres :
    – Il est très difficile d’avoir les bonnes réactions quand l’on voit l’ubérisation arriver… Refuser l’innovation qui ne serait qu’une passade (les choses rentreront bientôt dans l’ordre) ou la prendre à bras le corps et la favoriser (quitte à ce qu’elle vous dépasse et vous avale…).
    – Il n’est absolument pas prouvé que l’innovation, en règle générale, amène la société dans un état qualitatif supérieur à l’état précédent. L’innovation lorsqu’elle s’impose vient juste le remplacer, pour le meilleur et pour le pire. Les clients n’ont pas demandé d’Iphone, de MP3 ou d’internet parce que fondamentalement, ils n’en avaient pas le besoin.

    non?

  3. L’article est juste mais il part d’un postulat : les professeurs sauraient, eux, comment affronter l’avenir et connaitraient les nouvelles compétences. Par définition, ces nouvelles compétences n’existaient pas dans le programme. Comment sont ils préparées à cela ? Comment mettent ils à jour leurs compétences ? Sont ils légitimes ? Bien sur, certains le font déjà et brillamment , mais le système actuel des « enseignants-chercheurs » à vie ne favorise pas, de mon point de vue, ce rôle fondamental de celui qui « transmet ce qui est important à apprendre » et donne du sens.

  4. Il manque un point de vue sur l’enseignement actuel : forme-t-il efficacement les cadres du futur ? Comme le commentaire précédent j’ai des doutes ….
    L’avenir étant encore peu connu 🙂 , peut être pourrait-on inclure dans cette réflexion le retour des ex-étudiants (d’il y a 5 , 10 ans ?) et de leurs employeurs.

    • Tout à fait. Définir comment et sur quoi former les étudiants est une tâche complexe à laquelle peuvent contribuer les entreprises, les pédagogues, les ex-étudiants, etc. Quand je dis que c’est de la responsabilité du pédagogue de définir ce qu’il doit enseigner, je ne veux pas dire qu’il doit le faire seul dans son bureau, naturellement, se décision doit être le produit d’une réflexion et d’une expérience de compréhension du monde – il n’y a pas de solution parfaite.

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  6. Excellent article sur les nouveaux « gardes rouges », il y a un risque à « supprimer » les enseignants, le mythe de l’auto-apprentissage est effectivement une utopie dangereuse car réservée à ceux qui savent déjà apprendre et donc trouver ce qui leur parait nécessaire mais pas forcément ce qui a de la valeur.

    Permettez-moi d’ajouter un élément, il faut se méfier des « gardes rouges » mais aussi des « gardiens du temple » de l’enseignement actuel.
    Trop d’enseignants et de formateurs diffusent du savoir comme un robinet diffuse de l’eau tiède. Les grandes écoles produisent trop de têtes pleines qui sont incapables d’agir car les modèles théoriques ne donnent pas la solution dans la vraie vie (contrairement aux cas d’écoles)

    Le rôle du pédagogue est de « rendre les participants capables de .. » pas de connaitre les 322 théoriciens du management
    Il faut donc que les modalités d’évaluation des élèves passent de « Ils savent donner la bonne réponse (bachotage, qcm, …) » à « ils sont capables de faire … » et il ne suffit pas de faire une vidéo ou un mooc pour que cela change

    La vraie innovation n’est pas la pédagogie active, participative, ludique, expérientielle, … elle existe depuis des dizaines d’année (je la pratique depuis 25 ans), c’est que les grandes écoles et grandes entreprises découvrent son existence et cessent les grandes messes avec 500 slides)

    Le risque est fort que pour paraître innovant, ces grandes organisations cèdent aux effets de mode (mooc, classe inversée, utilisation intensive des smartphones comme boitiers de vote …) sans réfléchir aux vraies changements que cela impose

    A suivre

    PS : je me suis inscrit à votre mooc (qui démarre le 22 aout) et de ce qui j’ai vu et lu de vous, je pense que vous n’êtes pas un « gardien du temple »

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