Trois piliers de la politique d’innovation française?

Alors que la poussière retombe sur les initiatives du gouvernement en matière d’innovation, et plus généralement de politique industrielle, on peut se risquer à une petite analyse et essayer de distinguer les piliers sur lesquels elle repose.

  • Premier pilier: les pôles de compétitivité. L’idée des pôles est de spécialiser des régions sur un thème particulier. En Normandie, par exemple, c’est le thème de la transaction électronique sécurisée qui a été retenu et les industriels de la région mettront en oeuvre de projets dans ce domaine.
  • Deuxième pilier: les grands projets. Là, l’idée est de financer des grands projets dans des domaines jugés importants en partant du principe qu’ils irrigueront le tissu industriel directement, par les financements associés, et indirectement, par les emplois et les partenariats créés.
  • Troisième pilier: le patriotisme industriel. Effrayé par la mondialisation galopante, symbolisée par le plombier polonais et l’ouvrier chinois, l’establishment industriel et les représentants de l’Etat ont décidé que certains secteurs ne devaient pas tomber aux mains de l’ennemi. Jacques Chirac lui-même a fait la leçon aux patrons en leur expliquant que c’est leur devoir de garder des emplois en France.

Il y a dans cette esquisse de politique du bon… et du moins bon. Les pôles de compétence, héritage de Jean-Pierre Raffarin, sont une bonne idée: ils mobilisent les acteurs locaux autour d’un projet industriel, et ils suscitent, par la dynamique même du montage des projets, des partenariats entre acteurs qui, bien qu’étant très proches géographiquement, pouvaient s’ignorer. On regrettera toutefois que les pôles ne répondent qu’à une logique régionale: mon entreprise est spécialisée dans le domaine télécom, et nos partenaires sont aussi bien à Sophia Antipolis ou Paris qu’en Normandie. Il est bon de rapprocher les entreprises d’une même région, mais il existe d’autres logiques de rapprochement qui correspondent plus à la réalité industrielle moderne.

L’agence de l’innovation, elle, a fait l’objet de plusieurs posts sceptiques sur ce blog. Les grands projets ne sont pas mauvais en soi, mais le problème de l’innovation est beaucoup plus dans la capacité de créer un tissu industriel riche d’entreprises de toutes tailles que de donner de l’argent à quelques grosses entreprises en espérant, très naïvement, que les petites en retireront quelques miettes. Qui décidera des projets à financer, et sur quelle base? Industrielle? Militaire? Sécurité nationale? Emploi? L’association Croissance Plus a déjà fait connaître sa déception que la direction de l’agence soit monopolisée par les grandes entreprises. Plutôt que de financer des projets grandioses, il aurait sans doute mieux valu substituer une logique de marché à une logique de subvention. Par exemple, donner plus d’argent au ministère de la défense pour acheter des produits innovants. Il faudra voir aussi, au-delà des annonces fracassantes, ce qui se passe en réalité: que les crédits annoncés soient réellement débloqués (apparemment ça chauffe déjà pas mal sur la question), que la recherche fondamentale ne soit pas ponctionnée (déshabiller Pierre pour habiller Paul), et surtout que l’Agence ne devienne pas une bureaucratie de plus.

Quant au patriotisme économique, il fait peine à voir. Terrorisé par l’invasion du textile chinois, on en bloque donc les importations, empêchant ainsi les familles à revenu modeste d’acheter des vêtements pas chers. Le jean à 5 euros, quand vous êtes pauvre et que vous devez habiller votre famille, ce n’est pas une catastrophe, c’est un vrai soulagement. Vivement que l’on retourne au jean à 35 euros, comme ça seuls les riches pourront se les payer. Dans le même ordre d’idée, on verrouille les joyaux de la couronne en interdisant à l’avance toute OPA sur une dizaine de secteurs jugés clés. On oublie que le vrai problème, c’est la faiblesse du capitalisme institutionnel français: il n’y a aucun fond d’investissement de taille suffisante en France pour jouer un rôle sur le marché des capitaux, et permettre une certaine liquidité du capital de ces groupes. C’est à ce niveau qu’il faut agir. Naturellement, on insinue ainsi que les champions nationaux (tient, ils reviennent!!!) ne feront jamais faillite, que l’Etat sera toujours là pour les secourir. Après les 150 milliards de francs du Crédit Lyonnais, cela fait frémir…
En résumé, l’argent de l’Etat va couler à flot pour maintenir en vie des mastodontes qui non seulement ne créent pas d’emploi, mais n’innovent plus depuis longtemps. Ou alors il sera donné à des grandes entreprises qui ont déjà suffisamment d’argent (voir les profits des entreprises du CAC40), et dont le manque d’innovation n’est pas du à un manque de moyens. Pendant ce temps-là, les entrepreneurs continueront à avoir toutes les peines du mondes à trouver des financements.
Les pôles et l’agence de l’innovation auront sûrement des effets bénéfiques, mais au final, une grande occasion perdue sans doute.

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