Le monde change et les ruptures se succèdent. Une technologie remplace l’autre, et ce remplacement bouleverse toutes les structures en place. Mais il n’est pas juste structurel. Une rupture, c’est un monde qui disparaît, avec tout ce qu’il avait de connu, pour laisser place à un monde nouveau largement inconnu, qui fait souvent peur. Il n’est pas étonnant que face à cela, on ait envie de se réfugier dans la nostalgie, qui exprime le désir de retourner dans le passé, celui qu’on connaissait et auquel on était habitué. Si elle est normale, cette nostalgie n’est cependant pas bonne conseillère et empêche l’innovation. C’est ce qu’illustre la réaction à la mise hors-service du paquebot France en 1974.
Qui n’a pas eu la gorge nouée en entendant Le France, la chanson de Michel Sardou sortie en 1975? Symbole des nombreux projets de prestige de la France gaullienne, le France est mis en service en 1962. C’est un paquebot transatlantique luxueux. C’est aussi le plus grand du monde. L’arrêt de son exploitation est décidé en septembre 1974 car il n’est plus rentable. Cette décision choque car le président de la République de l’époque, Valéry Giscard d’Estaing, élu quelques mois plus tôt, s’était engagé à le maintenir en service durant sa campagne électorale.
C’est dans ce contexte que Michel Sardou écrit sa fameuse chanson, et celle-ci fait sensation. Elle naît du choc de découvrir un navire aussi prestigieux rouiller dans l’indifférence générale dans son port d’attache du Havre. Parlant à la première personne au nom du bateau, il décrit la décision comme une trahison, lâchant un cinglant « La France, elle m’a laissé tomber. » C’est peu dire que Giscard prend mal l’affaire, et les contrôles fiscaux pleuvent dans l’entourage du chanteur. La chanson connaît un immense succès (800.000 exemplaires vendus). Lors d’un concert au Havre, il doit reprendre trois fois la chanson pour un public comptant de nombreux marins et ouvriers des chantiers navals et leur famille.
Qu’est-ce qui a tué le France? Ce n’est pas tant Giscard, qui n’a fait qu’acter la non-rentabilité du paquebot, que le Boeing 747. Le 747, c’est le bus du transport aérien. Ce n’est pas le premier avion de ligne, mais c’est celui qui va le plus contribuer à démocratiser le transport aérien. Avec lui, le coût de ce dernier chute rapidement. Il est mis en service en janvier 1970, et il ne faut que quelques années pour que son impact soit considérable. Dès lors, les jours du France sont comptés. Qui voudra dépenser une somme importante et passer cinq jours en mer quand on peut faire le même trajet pour moins cher et en seulement quelques heures? De moins en moins de gens – le nombre de passagers décline depuis le milieu des années 60 – ce qui plombe l’équation économique du transport maritime de passagers. En fait, l’exploitation du France cesse d’être rentable dès 1965. L’explosion du prix du pétrole après 1974 sera le coup de grâce.
La chanson de Sardou traduit une grande nostalgie, celle d’une France de projets de prestige, et le sentiment d’un déclassement. Mais qu’aurait-il fallu faire? Aurait-il fallu maintenir le paquebot en service, comme Giscard s’y était engagé? On voit mal au nom de quoi. Pourquoi le faire si plus personne ne s’en sert? Au nom du prestige? Mais quel prestige de s’enfermer dans le passé? Faire naviguer un paquebot vide? À part la nostalgie, Sardou n’a rien à offrir aux spectateurs du Havre. En sont-ils plus avancés?
On touche ici à la limite, voire au danger, de cette nostalgie. C’est elle que de Gaulle brocardait déjà à son époque, lorsqu’il déclarait, dans une célèbre allocution: « On peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais quoi ? il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. »
Enfermé dans le passé, préparer le futur?
La réalité en 1974, c’est que le transport transatlantique maritime des passagers est mort. On peut le regretter, on peut pleurer et le voir comme une injustice, mais c’est la réalité. Nier cette réalité, et se complaire dans la nostalgie, c’est comme ne pas faire le deuil; c’est s’empêcher de passer à autre chose. C’est rester enfermé dans un passé qui ne reviendra pas. Mais surtout, financer à perte un navire que plus personne n’utilise, ce serait s’empêcher d’utiliser ces fonds pour des projets prometteurs.
Et les projets prometteurs existent. Car au moment où la France pleure le France avec Sardou, une nouvelle entreprise européenne, Airbus, connaît un succès croissant avec son premier avion, l’A300, qui est entré en service deux ans plus tôt. Il marquera une véritable réussite industrielle et économique française (et européenne). Mais comme souvent, un arbre qui pousse fait moins de bruit qu’un arbre qui meurt, et nous avons un biais d’attention pour ce qui meurt. Et donc ce qui apparaît comme un déclassement n’est peut-être au final qu’une situation normale, même s’il elle n’est pas très agréable, où l’ancien fait place au nouveau.
Et donc vive les jolies chansons mais gardons nous de les prendre trop au sérieux et évitons que la nostalgie qu’elles évoquent, bien légitime, nous aveugle, nous fasse noircir la réalité, et nous empêche de préparer l’avenir.
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6 réflexions au sujet de « Ne m’appelez plus jamais France: nostalgie ou innovation? »
Je trouve ce commentaire très péjoratif vis-à-vis de ce qui ne reste qu’une chanson…Delpech, Lama, Hallyday (pas lui) , ont fait bcp de chansons nostalgiques et pour vous ça ne mérite pas un article à charge c’est Sardou, c’est si facile.
En 2024, pour envoyer des produits depuis Montpellier mieux vaut passer par Anvers que par le port de Marseille: Comme en 1974 et comme pour le France. Le point commun ? La CGT.
Colère et inquétude devant cette résurgence insupportable d’un anti-Age d’Or débridé. C’était mieux avant.
Je sais
Avant la résurgence insupportable ?
Très belle auto-référence !
Le France n’était pas rentable (et ne l’a probablement jamais été). Mais le Norway l’était, bien que son architecture ne soit pas optimisée pour son usage. Quant au passagers du Norway, ils prenaient un 747 pour aller embarquer. Et le marché des paquebots n’a jamais été aussi florissant, même si aucun d’eux ne se nomme « France » (et on ne fait plus venir un président ni même un ministre pour les inaugurer).
C’est un peu la même situation pour les montres à mouvement mécanique : tous les « experts », économistes et assimilés, avaient décrété leur fin, pour cause de remplacement par des montre à quartz (à affichage « digital »). Or, des sociétés extrêmement florissantes continuent d’en fabriquer, même si personne n’envisagerait d’en offrir une pour une première communion (mais qui la fait encore). D’ailleurs, la plupart des montres à quartz actuelles affichent l’heure avec des « mains » (« hands », alias « aiguilles ») et pas avec des « doigts » (comme un vulgaire proctologue).
Quant aux symboles, les technocrates qui nous gouvernent ont fourni les gourdins pour se faire battre. L’histoire était écrite avant même de commencer, avec la mise en service du Boeing 707. En 1962, le transport transatlantique maritime des passagers était déjà mort, c’est juste que ses partisans ne l’avaient pas vu. Ou minimisaient le problème.
Dès cette époque, on mettait en avant (comme « avantage sur l’avion ») le confort, le dépaysement, oubliant que tout cela pouvait être obtenu à meilleur compte sur un autre type de navire, avec un autre zone d’évolution qu’un le Havre-New-York. Une petite formation à l’analyse le la valeur leur aurait fait le plus grand bien, mais les technocrates ne sont pas censés avoir une compétence technique.
La stupidité, c’était de faire payer à nos parents la construction d’un transatlantique, par idéologie, et en partie sur décision du ministre des finances de l’époque. Un certain VGE, dont la réaction à la chanson de Sardou n’en n’était que plus méprisable…
Ce qui est frappant (et c’est une constante), c’est l’incapacité de nos « décideurs » politiques à comprendre la force des symboles. Tare d’énarque ? Quand le Bismark a fait son trou dans l’eau, le croiseur Deutschland s’est retrouvé rebaptisé Lützow vite fait bien fait. Quand un bateau de guerre français fait son dernier voyage pour Landévennec, il perd son nom, aussi glorieux soit-il, pour retrouver un simple numéro de coque. Et une fois le France rebaptisé Norway, le soufflé est rapidement retombé.
Quant à « utiliser ces fonds pour des projets prometteurs », je me souviens que vous avez écrit des lignes fort pertinentes sur l’inanité de la chose… Cf. « L’État entrepreneurial est une chimère ». Nos « grands corps d’état » nous auraient probablement pondu un super-concorde. Ou un « clone d’IBM au rabais »…
PS : Au fait, le France, j’ai eu l’occasion de le visiter quand j’étais gamin. Pas à dire, c’était un beau bateau… à condition de pouvoir s’offrir une des deux suites « de prestige ».