Former à la transformation digitale: Quatre erreurs fréquentes

Le digital, le nouveau mot français pour dire numérique, est partout. Comme l’a déclaré Marc Andreessen, fondateur de Nestcape, pionnier du Web et désormais investisseur incontournable de la Silicon Valley, « Le logiciel dévore le monde. » Il n’est pas d’industrie, aujourd’hui, qui ne subisse l’effet de cette révolution. Comment préparer nos cadres, actuels et futurs, à cette révolution en cours? La question n’est pas nouvelle mais il me semble que plusieurs erreurs sont commises dans les approches choisies, notamment par ceux qui conçoivent des programmes de formation sur la question.

Première erreur: parce que la révolution est digitale, il faut former par le digital. Cette erreur consiste à confondre le média et le contenu. Il faut impérativement distinguer la révolution numérique et son impact sur la salle de classe. Pour ce qui concerne ce dernier, on n’en est qu’aux balbutiements. Nous savons encore très mal comment numériser une pédagogie, mais une chose est sûre, il est peu probable que la pédagogie sera entièrement numérique car il est absolument nécessaire de garder un contact avec le monde physique.

By www.elbpresse.de (Own work) [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons

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Ainsi, le tout premier cours du Programme IDEA, qui forme des innovateurs par le Design Thinking, dont j’étais responsable jusqu’en janvier dernier, était un cours de dessin à la main, avec papier, gomme et crayon. Cela nous valait bien-sûr des sarcasmes sur la ringardise du programme. « Comment, vous n’êtes pas digital? » C’était oublier qu’il s’agissait d’un choix pédagogique. Pourquoi dessiner à la main? Parce que dans un monde de plus en plus digital, le contact avec la réalité physique se perd, les notions de distance, de taille et de rapport à la réalité deviennent plus difficile. Ceux que nous appelons la « génération iPad » pensent que si quelque chose est trop petit, il suffit de zoomer, mais la vie est différente bien-sûr. Donc nous avons assumé notre ringardise et maintenu les cours de dessin, permettant aux étudiants d’assimiler correctement la notion de forme et d’acquérir une sensibilité à la réalité physique qui leur servira toute leur vie. Notons que dans le même ordre d’idée, la marine américaine a recommencé à former ses officiers à la carte et au compas.

Deuxième erreur: parce que la révolution est digitale, il faut former au digital. Or les nouvelles générations sont nativement numériques, ce sont les fameux « digital native ». Ils maîtrisent parfaitement toutes les plates formes imaginables et grâce à eux, je découvre régulièrement un nouveau site ou une nouvelle app incroyable. Comment peut-on penser que des universitaires de 45 ans vont apprendre quoi que ce soit sur le numérique à des jeunes de 22 ans qui baignent là-dedans toute la journée? En outre, les choses vont tellement vite qu’on ne peut rien bâtir de solide.

Cette maîtrise du digital n’est bien-sûr pas aussi bonne chez les cadres déjà en activité et chez les actifs plus âgés, sans parler même des dirigeants d’entreprises. C’est pour cela qu’il est, au contraire, absolument nécessaire de commencer une formation au digital par une découverte des outils, et cette découverte ne peut se faire que par la pratique. Et pourtant c’est souvent le contraire que j’entends! Très souvent, on m’explique que comme le programme « Digital » s’adresse à des cadres ou des dirigeants, « on ne va pas les embêter avec la technique », ou « que ce n’est pas une question de technique » mais de stratégie. Et hop, on reprend une bonne dose de stratégie hors sol et désincarnée, d’où la technologie est absente. Sans une culture de base sur les outils du digital, on ne pourra pas bâtir de raisonnement stratégique solide. On le voit, l’approche doit être très différente selon les publics visés.

Troisième erreur: Tout l’univers devient numérique. C’est la dérive habituelle du scientisme appliquée au numérique ou le « syndrome de la NSA » du nom du service américain qui espionne toutes les communications en espérant anticiper des attaques terroristes. Ce scientisme n’épargne pas le management: Ainsi, un article récent du Financial Times expliquait, très stupidement, que les futurs managers seraient avant tout des scientifiques des données. Or beaucoup de phénomènes économiques et sociaux parmi les plus importants ne sont pas réductibles à une suite de chiffres ni à une suite d’octets sur un disque dur et à un fil Twitter. Certaines choses deviennent très visibles via Internet, mais cette forte visibilité déforme la perception qu’on a de la réalité, et ce n’est pas parce que quelque chose n’est pas visible qu’il n’existe pas. Toute l’information du monde n’est pas quantifiée et numérisée, loin s’en faut, et on ne peut pas comprendre le monde en restant rivé sur son écran et en cherchant avec Google. Dit autrement, tout ce qui est quantifiable et numérisable n’est pas pertinent, et tout ce qui est pertinent n’est pas quantifiable ni numérisable. Il convient donc de former à distinguer ce qui est numérisé et ce qui ne l’est pas et à apprécier les limites d’une vision quantifiée et numérique du monde. Et de manière plus générale, rien ne remplace une visite sur place et un contact physique pour comprendre un pays, une culture, une entreprise, un marché.

Quatrième erreur: Penser que le numérique a tout inventé. La nouveauté apparente du numérique cache en fait souvent des pratiques très anciennes. Accueillir un visiteur dans sa maison en lui louant une pièce ou un lit était ainsi pratique courante au Moyen-Âge, en particulier lors des foires qui accueillaient tant de monde que les capacités d’accueil des auberges étaient vite dépassées. AirBnB n’a donc rien inventé, elle a simplement rendu cette activité facile et possible dans le monde entier, ce qui n’est pas rien naturellement. Le numérique, ici, n’invente rien, mais il rend possible une pratique existante à une échelle jamais vue. Il en va de même pour tous les services soit-disant « collaboratifs » que ne sont souvent que du recyclage de pratiques anciennes (avant, le co-voiturage s’appelait auto-stop). Et alors, dira-t-on? Quel intérêt de savoir cela? Eh bien l’intérêt est immense. D’une part, une vision historique permettra de revisiter des pratiques anciennes et de les moderniser. C’est donc une source d’innovation. Au lieu de nier le passé, on en tire parti. D’autre part, sans une culture historique de base, on ne pourra pas correctement analyser la nature du phénomène et on s’expose à des catastrophes.

Former à quoi?

Du coup comment,et surtout à quoi former nos futurs cadres à un monde bouleversé par le numérique? D’abord et avant tout au fait que la technologie ne se développe jamais dans un vide sociétal. Qu’on ne peut pas penser un changement technologique hors sol, que la technologie est toujours le produit d’une société, qu’elle modifie en retour. En témoignent les débats importants actuels sur la vie privée qui résultent de situations nouvelles créées par le numérique. On se rappellera à ce sujet, pour mettre les choses en perspective, que la notion de respect de la vie privée est très récente, car née avec l’invention de la photographie, au début du XXème siècle.

Dans un monde en rupture, ce sont donc les humanités qui comptent. Beaucoup d’organisations sont face au numérique comme les romains qui subissaient les attaques des barbares: elles sont surprises, elles ne comprennent pas. Comme je l’ai souligné dans un article précédent, la compréhension du monde qui nous entoure, ainsi que celle des organisations, sont un préalable à une réponse adéquate; c’est vrai en général mais ça l’est encore plus avec le digital car il donne l’illusion de pouvoir s’affranchir de cette réalité non réductible à des chiffres.

L’article sur la formation de la marine américaine faisant de nouveau appel à la carte et au compas: US Navy renews training in celestial navigation over GPS hack fears. L’article du FT: Remodelling MBAs for the digital era. Mon article sur l’aveuglement: Quand l’aveuglement est volontaire.

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14 réponses à “Former à la transformation digitale: Quatre erreurs fréquentes

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  2. Francois Dubrulle

    Article genial.

    Je decouvre juste « …la notion de respect de la vie privée est très récente, car née avec l’invention de la photographie, au début du XXème siècle ». ?

    A quoi fais-tu reference?

    Biz,

    F

    Sent with iPhone 6+

    >

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  6. Le digital dans son ensemble est une commodité tout comme finalement la machine à laver, et non une fin en soi .
    C’est un raccourci parfois disruptant mais pas toujours, favorisant le moindre effort, diminuant le temps passé à….
    Par contre, côté chaleur humaine c’est zéro degré kelvin pour l’instant…

  7. « Beaucoup d’organisations sont face au numérique comme les romains qui subissaient les attaques des barbares: elles sont surprises, elles ne comprennent pas. »

    Le parallèle peut être poussé un pas plus loin. Cette surprise persistante est d’autant plus étonnante que ces mêmes organisations intègrent largement des utilisateurs avancés du numérique. A l’image des nombreux Romains, anciens barbares romanisés, qui avaient été intégrés/invités par l’Empire au fil des ans.

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  9. Au sujet du zoom vs le contact avec le réel ça me rappelle ces dessinateurs industriels qui ont été formés à l’utilisation d’un logiciel de DAO sans jamais avoir vu ou travaillé sur une machine d’usinage… Quand vous leur faites remarquer que ce n’est pas usinable dans des conditions économiques satisfaisantes, ils zooment ! Bah si, tu vois… tu vois donc c’est possible de faire facilement des trous de 2mm de diamètre sur 30cm de long… ça se dessine donc c’est possible !

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